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Full text of "Histoire des Juifs"

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— 


GRAËTZ 


HISTOIRE 


DES JUIFS. 


TRADUIT DE L’'ALLEMAND 


PAR 


M. WOGUE 


TOME PREMIER 


De la sortie d'Égypte (1400) à l'Exode babylonien (534) 


ee 


PARIS 


A. LÉVY, LIBRAIRE-EDITEUR 


13, RUE LAFAYETTE, 43, 


1882 


HISTOIRE 
DES JUIFS 


I 


Des circonstances indépendantes de sa volonté ont 
empèché M. WocuE de terminer ce volume, dont la traduc- 


« 


tion, à partir de la page 153, a été confiée à une autre 


plume. 


Paris. — Imp. V' P. LAROUSSE et Cie, rue Montparnasse, 19 


: Hanvieh Ehvsch GRAËETZ 


HISTOIRE 


DES JUIFS 


TRADUIT DE L’ALLEMAND 


PAR 


M. WOGUE 


res 


TOME PREMIER 


De la sortie d'Égypte (1400) à l'Exode babylonien (534) 


PARIS 


A. LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR 


13, RUE LAFAYETTE, 13, 


1882 


Droits de traduction et de reproduction réservés. 


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INTRODUCTION 


J'entreprends de raconter le passé d’un peuple qui date des 
temps les plus reculés et qui s'obstine à vivre encore; qui, 
entré pour la première fois, il y a plus de trois mille ans, sur 
la scène de l’histoire, n’a encore nulle envie d’en sortir. Aussi ce 
peuple est-il tout à la fois vieux et jeune : l’âge a marqué ses 
traits d’une empreinte ineffaçable, et cependant ces mêmes traits 
ont une fraicheur si juvénile qu'on dirait qu'il vient de naître. 
S’il y avait quelque part une pareille race qui se fût conservée, 
dans une longue suite de générations, jusqu’à l’heure présente; 
qui, sans s'inquiéter des autres races et sans être inquiétée par 
elles, sans services rendus, sans influence aucune sur le monde, 
se füt dégagée de la barbarie originelle, — si une telle race exis- 
tait dans quelque coin du globe, elle serait assurément recherchée, 
étudiée, comme un rare et curieux phénomène. Et quoi de plus 
remarquable, en effet, qu’une relique des plus vieux âges, qui 
aurait assisté à la naissance et à la chute des plus anciens 
empires, et qui leur survivrait encore aujourd'hui ? 

Or, le peuple dont je vais raconter l’histoire — le peuple 
hébreu, israëlile où juif — n'a pas vécu dans un isolement pai- 
sible et contemplatif, mais il a été incessamment mêlé au tour- 
billon orageux de la scène du monde, il a lutté et souffert; il a 
été, dans le cours de son existence plus de trente fois séculaire, 
maintes fois secoué et frappé, il porte maintes glorieuses bles- 
sures et personne ne lui conteste la couronne du martyre...,etce 


peuple vit encore. De plus, il a rendu d'importants services, que 


1 


426856 


2 HISTOIRE DES JUIFS. 


seuls osent nier quelques détracteurs malveillants. Et quand il 
n'aurait d'autre mérite que d'avoir arraché l'humanité aux erreurs 
d'une impure idolâtrie et à ses conséquences, la corruption morale 
et sociale, il serait digne, pour cela seul, d'une attention particu- 
lière. Mais ce peuple a fait bien plus encore pour le genre humain. 

Quelle est donc l'origine de cette civilisation dont se vantent 
les nations éclairées de nos jours? Elles ne l'ont pas créée elles- 
mêmes, elles ne sont que les heureuses héritières d’un passé dont 
elles ont fait valoir et augmenté l'héritage. Deux races créatrices 
ont fondé cette noble civilisation qui a affranchi les hommes de 
leur barbarie première : la race LeZlénique et la race israëélite, 
il n'y en a pas d'autre. La race latine n’a produit et donné au 
monde qu'une police bien organisée et une bonne tactique. Seuls, 
les Grecs et les Hébreux ont fondé la véritable civilisation. 

Otez aux races romaines, germaniques et slaves de nos jours, 
deçà et delà l'Océan, ce qu’elles ont reçu des races hellénique et 
israélite, il leur restera peu, bien peu de chose. Hypothèse impos- 
sible d’ailleurs : ce que les races contemporaines ont emprunté 
est devenu inséparable de leur essence, on ne saurait plus l'en 
éliminer. Ces éléments ont si bien pénétré dans leur sang et leur 
moelle, qu'ils font désormais partie intégrante de l'organisme, de 
sorte que celui-ci, à son tour, en est devenu le véhicule. C’est 
comme le courant électrique qui a fait jaillir les forces latentes 
dormant dans leur sein. Tous deux, l'hellénisme et le judaïsme, 
ont créé une atmosphère idéale, sans laquelle un peuple civilisé 
est impossible. | 

La part qu'a eue l'élément grec dans la régénération des peuples 
modernes, chez lesquels il a développé le goût des arts, le senti- 
ment et la culture du beau dans toutes ses manifestations, et dont 
il féconde encore et rajeunit sans cesse l'imagination par ses 
chefs-d'œuvre artistiques et littéraires, — cette part est pleine- 
ment reconnue de tous, sans conteste, sans envie. Les classiques 
grecs sont morts, et la postérité rend justice aux morts. La mal- 
veillance et la haine désarment en présence de la tombe. Différent 
est le sort de l’autre race créatrice, de la race hébraïque. Préci- 
sément parce qu'elle vit encore, on ne reconnait pas unanime- 
ment ses services, ou bien on les discute, on s’ingénie à les déna- 


INTRODUCTION. 3 


turer, afin de la reléguer dans l'ombre, sinon de l'écarter tout à 
fait. Si les penseurs équitables lui accordent d’avoir introduit 
dans le monde l'idée monothéiste et une morale pure, bien peu 
apprécient la haute portée de ces concessions. On ne s'explique 
pas comment l’un des deux peuples créateurs, avec sa riche et 
merveilleuse organisation, a pu mourir, tandis que l’autre, si sou- 
vent à deux doigts de la mort, est toujours resté sauf, a parfois 
même acquis une vitalité nouvelle. 

Quelque attrayante que fût la mythologie des Grecs, quelque 
enchanteresse leur imagination, quelque vivifiante leur philoso- 
phie, elles leur firent défaut aux jours du malheur, alors que 
les phalanges macédoniennes et les légions romaines leur mon- : 
trèrent la vie, non plus riante, mais sombre et grave. Ils mau- 
dirent alors leur brillant Olympe, et leur sagesse se tourna en 
folie. C’est seulement dans le malheur que les peuples, comme 
les individus, montrent ce qu'ils valent. Or, les Grecs ne possé- 
daient pas la conslance nécessaire pour survivre à l’infortune et 
rester fidèles à eux-mêmes. Pourquoi les Grecs ont-ils succombé, 
eux qui, à côté du métier des armes, vivaient aussi pour l'idée? 
C'est qu'ils n'avaient pas assigné à leur vie un &ué, un but déter- 
miné et réfléchi. 

Ce but, cette tâche vitale, le peuple hébreu l'avait, lui! C'est 
par là qu’il est resté uni et que, dans les plus effroyables tra- 
versés, il s’est montré fort et vivace. Un peuple qui connaît sa 
mission est fort, parce que sa vie ne se passe point à rêver et à 
tâtonner. Le peuple israélite avait pour tâche de travailler sur 
lui-même, de dominer et de discipliner l’égoisme et les appétences 
bestiales, d'acquérir la vertu du sacrifice ou, pour parler comme 
les prophètes, de « circoncire son cœur »; en un mot, d'éfre 
saint. La sainteté lui imposait d’austères devoirs, mais elle lui 
donnait en échange la santé du corps et celle de l'âme. L'histoire 
universelle l'a démontré. Tous les peuples qui se sont souillés 
par la débauche ou endurcis par la violence sont marqués pour la 
mort. Qu'on appelle, si l'on veut, cet objectif du peuple israélite 
« la morale pure »; le mot sera sans doute au-dessous de l’idée, 
mais il ne s’agit que de s'entendre. Ce qu’il importe davantage de 
faire ressortir, c'est que le peuple israélite a compris qu'il avait 


4 HISTOIRE DES JUIFS. 


pour tàche de prendre au sérieux cette morale pure. Placé au 
milieu d'un monde vicieux et foncièrement impur, il devait en 
représenter le contre-pied et planter l’étendard de la pureté morale. 

La morale des peuples anciens était étroitement liée avec leur 
doctrine sur la Divinité; les deux choses s'impliquaient mutuelle- 
ment. La fausse morale procédait-elle de la fausse théologie, ou 
lui avait-elle donné naissance ? Quoi qu'il en soit de leur relation 
comme cause et ellet, les conséquences n'en pouvaient êlre que 
pernicieuses. Le polythéisme en lui-même, de quelques attraits 
que la poésie pût l’'embellir, était une source de discorde, d’ani- 
mosité et de haine. Là où plusieurs divinités tiennent conseil, les 
querelles ne peuvent manquer, le conflit et l'hostilité sont inévi- 
tables. Les êtres adorés par l’homme fussent-ils réduits à deux 
seulement, entre ces deux surgira un antagonisme; il ÿ aura le 
dieu qui crée et le dieu qui détruit, ou le dieu de la lumière et 
celui des ténèbres. En outre, la divinité créatrice sera dédoublée. 
en deux sexes, et toutes les faiblesses de la sexualité deviendront 
son partage. On dit bien, il est vrai, que les hommes ont fait les 
dieux à leur image; mais ces dieux, une fois faits et admis, ont 
réglé à leur tour la conduite morale de leurs adorateurs, et 
l'homme est devenu aussi vicieux que les modèles, objet de sa 
vénération. — Vint alors le peuple d'Israël avec un principe tout 
opposé, proclamant un Dieu un et immuable, un Dieu saint, qui 
exige de l’homme la sainteté; seul créateur du ciel et de la terre, 
de la lumière et des ténébres; Dieu haut et élevé sans doute, 
mais qui s’abaisse jusqu’à l’homme et s'intéresse particulièrement 
aux humbles et aux cpprimés; Dieu jaloux, — en ce sens que la 
conduite morale des hommes ne lui est pas indifférente, — mais 
aussi Dieu de miséricorde, qui embrasse toute l'humanité dans 
son amour, parce qu'elle est son ouvrage; Dieu de justice, qui a 
_ le mal en horreur, père de l’orphelin, protecteur de la veuve. — 
C'était là une vaste et capitale doctrine, qui pénétra profondément 
dans le cœur des hommes, et qui devait un jour foudroyer et pul- 
vériser les pompeuses divinités du paganisme.  : 

C'est surtout par ses conséquences que se révéla la haute 
portée de cette doctrine. Il ne saurait être indifférent, pour la 
conduite morale des hommes, qu'ils considèrent cette terre, théâtre 


* INTRODUCTION. |, D 


de leur activité, comme soumise à une puissance unique ou à 
plusieurs puissances rivales. La première de ces croyances leur 
montre partout l'harmonie et la paix, et les apaise eux-mêmes; 
la seconde ne leur fait voir que désunion et déchirement, et eux- 
mêmes les divise. L'assimilation de l'homme à Dieu, contre-pied 
de la sacrilège assimilation de Dieu à l’homme et conséquence du 
dogme unitaire, imprime à l’homme le respect de lui-même, le 
respect de ses semblables, et assure à la vie du plus chétif une 
protection religieuse et morale. L'abandon des nouveau-nés par 
leurs parents est-il un crime ? Il ne passait point pour tel chez les 
anciens, pas même chez les Grecs. Maintes fois les montagnes 
retentirent des gémissements d'enfants débiles, ou les fleuves 
charrièrent des cadavres d'innocents que leurs parents y jetaient 
sans nul remords, quand ces êtres leur étaient à charge. À personne 
le cœur ne saignait à la vue de ces infanticides; pas un tribunal 
ne faisait justice de semblables méfaits. Avoir tué un esclave était 
aussi indifférent que d’avoir abattu une pièce de gibier. Pourquoi, 
aujourd'hui, la seule idée de ces crimes nous fait-elle frémir? 
Parce que le peuple israélite a proclamé cette loi : « Tu ne dois 
point tuer l’homme, car l’homme a été créé à l’image de Dieu! 
Même la vie d'un enfant, même la vie d’un esclave, doivent être 
sacrées pour toi! » — On a prétendu que la raison humaine a fait 
des pas de géant, mais que le sens moral était resté de beaucoup 
en arrière et n’avait guère progressé depuis les temps anciens. 
Mais il faut songer que l’homme s’est corrigé bien plus tard de la 
grossièreté que de l'ignorance. Ce n’est que bien tard que sa 
conscience engourdie, que son instinctive horreur pour certains 
méfaits s’est réveillée, et le peuple israélite fut un des auteurs de 
ce réveil. Cette pensée, cette doctrine que tous les hommes sont 
égaux devant la loi comme devant Dieu, que l'étranger doit être 
traité sur le même pied que l’indigène, c’est encore un fruit du 
principe de l'assimilation de l’homme à Dieu, et c'est le peuple 
israélite qui en a fait une loi fondamentale de l'État. Ce fut la 
première reconnaissance d’une partie des droits de l’homme. 
Mais les peuples de l'antiquité, même les promoteurs de la civili- . 
sation, n'ont en aucune façon reconnu ce droit, admis aujourd'hui 
comme évident. Lorsqu'ils cessèrent d'immoler les étrangers que 


6 HISTOIRE DES JUIFS. 


Ja tempête jetait sur leur territoire, ils les soumirent néanmoins 
à des lois d'exception et les opprimérent presque à l'égal des 
esclaves. Cetle inhumanité envers l'étranger a persisté, — à la 
honte des peuples, — même après la chute du vieux monde. La 
mansuétude pour les esclaves, et même le premier signal de leur 
émancipation, c'est au peuple israélite qu’en appartient l'honneur. 

La sanctification de soi-même, la chasteté, était encore moins 
connue des peuples anciens. Ils étaient plongés dans la débauche 
et dans les dérèglements de la chair. Assez souvent et assez éner- 
giquement, lorsque ces peuples étaient encore à l'apogée de leur 
puissance, les poètes sibyllins juifs les avaient avertis que par 
leurs péchés contre nature, par leur manque d’entrailles, par leur 
absurde doctrine théologique et la morale qui en découlait, ils 
couraient à une ruine certaine. Dédaigneux de ces exhortations, 
les peuples continuèrent à s’affaiblir eux-mêmes, et ils périrent. 
Leurs arts et leur sagesse ne purent les sauver de la mort. C'est 
donc le peuple israélite, et lui seul, qui a apporté la délivrance 
en proclamant la sanctification de soi-même, l'égalité de tous les 
hommes, un même droit pour l'étranger et l’indigène, enfin ce 
qu'on nomme l'humanité. |] n’est pas superflu de rappeler que 
celte pierre angulaire de la civilisation : « Tu aimeras ton pro- 
chain comme toi-même », c'est ce peuple qui l’a posée. Qui a 
relevé le pauvre de la poussière, tendu aux chétifs et aux délais- 
sés une main secourable? Le peuple israëélite. Qui a fait de la 
paix perpétuelle le saint idéal de l'avenir, en déclarant que « les 
nations ne tireront plus l'épée l’une contre l’autre », que « l'on 
ne cultivera plus l’art de la guerre »? Les prophètes d'Israël. On 
a appelé ce peuple un mystère ambulant; c’est une révélation 
vivante qu’il faudrait l'appeler! Car il a révélé le secret de la vie, 
il a enseigné la science des sciences, — à savoir, comment un 
peuple peut se préserver de la mort. 

Il n’est pas exact que ce peuple ait inventé le renoncement, 
la mortification, l’assombrissement de l'existence; qu'il ait jeté 
un voile de deuil sur les joies de la vie et préparé les voies à 
l'ascétisme monacal. C’est le contraire qui est vrai. Tous les peu- 
ples de l'antiquité, à l’exception des Israélites, ont attaché à la 
mort une importance capitale. ont offert des sacrifices funéraires 


INTRODUCTION. 7 


et montré, dans ces circonstances, les plus sombres préoccupa- 
tions. Tels étaient leurs mystères, qui, comme touf excès, abou- 
tirent à l'excès contraire, aux débauches des orgies. Les dieux 
mêmes payaient tribut à la mort, loin d'en libérer les hommes; 
eux aussi ils durent visiter les sombres bords, et l’on montrait en 
maint endroit la tombe, le cercueil ou le calvaire d’un dieu. Le 
sentiment israélite, qui honorait en Dieu la « source de la vie », 
attachait à la vie une si haute importance qu'il écartait du sanc- 
tuaire tout ce qui pouvait rappeler la mort; et il s'est si peu fati- 
gué sur les mystères d’outre-tombe, qu'il a même encouru le 
reproche opposé, celui de s'être uniquement attaché à la vie ter- 
restre. Et cela est vrai. Les prophètes d'Israël n’ont pas connu 
de plus noble idéal que cet avenir où « la terre sera remplie de 
la saine connaissance de Dieu, comme le lit des mers est rempli 
d’eau. » Oui, Israël appréciait grandement la vie, mais une vie 
morale, digne et sainte. Non certes, le peuple israélite n’a rien 
de commun avec les autres Sémites, ses congénères, ni avec leur 
fureur de se.taillader la chair en l'honneur de telle divinité, ni 
avec leur délirante luxure en l'honneur de telle autre. Il s'est 
séparé d'eux et, par une discipline sévère, maintenu à l'écart de 
leurs dérèglements. 

Assurément le peuple israélite a aussi ses grands défauts; il a 
beaucoup péché, mais il a durement expié ses fautes. L'histoire 
doit précisément s'attacher à découvrir ces mêmes fautes, leur 
origine, leur enchainement et leurs conséquences. Plusieurs de 
ses vices n'étaient que vices d'emprunt, dus à l'influence de 
l'entourage; mais il avait aussi ses infirmités propres et origi- 
nelles, des imperfections inhérentes à son caractère. Eh! pour- 
quoi Israël serait-il plus parfait que les autres races, dont pas une 
ne, s'est encore montrée de tout point accomplie ? 

D'ailleurs, plus d’un reproche fait à ce peuple est mal fondé. 
On prétend qu’il n’a pas eu une bonne constitution politique. Cette 
critique repose sur une confusion d'idées. On ne doit juger un: 
constitution que par ses résultats ou d’après la durée de la société 
qu'elle a régie. Or, la société israélite s'est maintenue tout aussi 
longtemps que la plupart des États du vieux monde, plus long- 
temps que les États babylonien, perse, grec et maccdonien, — 


8 HISTOIRE DES JUIFS. 


plus de six cents ans dans sa première période, en chiffre rond, 
et sans compter la seconde. Deux ou trois États seulement ont 
vécu plus longtemps, l'Égypte, Rome, Byzance. — Reprocherait-on 
à l'État israélite de n'être pas resté à la hauteur qu'il avait 
atteinte sous David et Salomon, et d’avoir étémaintes fois subju- 
gué? Bien d’autres États ont éprouvé pareil sort. Lui ferait-on un 
grief de s'être divisé en deux royaumes et de n'avoir pu recouvrer 
son unité? La Grèce n’a jamais pu arriver à cette unité politique; 
elle a été fractionnée, du commencement jusqu’à la fin, au moins 
en deux moitiés ennemies, et l'empire romain lui-même s'est 
scindé en deux empires rivaux. 

Toutefois, c'est surtout la #héorie sociale de l'État juif que 
visent les traits de la critique. On la représente comme un rêve, 
comme une chimère, comme une utopie. Oui, en effet, la consti- 
tution établie par le code de ce peuple est une utopie, comme tout 
idéal qui, par cela même qu'il n’aspire à se réaliser que dans un 
avenir meilleur, semble impossible à réaliser tant que ce jour 
n’est pas venu. Lors donc qu'on déprécie la théorie constitution- 
nelle israélite, c'est l'idéal même que l’on condamne; car c'est 
elle, je le répète, qui la première a affirmé les droits de l'homme, 
a donné à l'édifice social une base démocratique, assimilé non 
Seulement tous les indigènes entre eux, mais les étrangers aux 
indigènes, et aboli toute distinction de castes, de-rangs et de 
classes. Elle a protégé l’esclave lui-même contre les caprices et la 
dureté du maître. Elle a déclaré comme principe d'État qu’ « il ne 
doit pas y avoir de pauvres dans le pays », et a voulu prévenir, 
d'une part, l'accumulation de la richesse et les inconvénients du 
luxe, de l’autre, l'accumulation de la misère et les inconvénients 
de la pauvreté. Par le système des années sabbatiques et jubi- 
laires, elle a voulu empêcher que l’aliénation de la liberté person- 
nelle ou celle de la terre püût jamais devenir définitive. Bref, 
l'idéal poursuivi par cette théorie constitutionnelle, ç'a été de 
conjurer les maux dont les États civilisés souffrent encore aujour- 
d'hui. Si l'on veut railler l'idéal, qu’on le raille! mais qu’on songe 
toutefois que cet idéal est le sel qui préserve la société de la 
pourriture. 

Certes, c'est encore une lacune dans les aptitudes du peuple 


INTRODUCTION. 9 


israélite de n’avoir laissé aucune grande construction, aucun chef- 
d'œuvre d'architecture. Il peut n'avoir pas eu de dispositions pour 
cet art; mais cette lacune peut venir aussi de ce que ce peuple, 
dans son idéal d'égalité, n'exaltait pas ses rois au point de leur 
bâtir des palais gigantesques et des tombes pyramidales. Il n’a 
même pas édifié un temple à son Dieu (le temple de Salomon fut 
élevé par des Phéniciens), parce que le vrai temple de Dieu, pour 
lui, c'était le cœur. 1l n'a ni peint ni sculpté des dieux, parce 
qu'il voyait et voit encore dans la Divinité, non pas un gracieux 
jouet, mais l’objet d'une grave et fervente vénération. 

Le peuple israélite n’a pas atteint jusqu'à l'épopée, moins 
encore jusqu'au genre dramatique. Peut-être était-ce chez lui 
manque de disposition; mais ce manque même tient à son aver- 
sion instinctive pour les théogonies et les légendes mythologiques, 
et aussi pour les jeux et les fictions du théâtre. En revanche, il a 
créé deux autres genres de poésie qui reflètent bien la richesse 
de son idéal : le psaume, et l'éloquence poétiquement cadencée 
des prophètes. Ce qui caractérise l’un et l’autre genre, c'est qu'ils 
ont pour base commune la vérité et non la fiction; que, par suite, 
la poésie, au lieu d’être un simple divertissement de Fimagina- 
tion, devient un instrument d’élévation morale. Si le drame n'est 
pas dans cette littérature, la vie dramatique y respire; si elle n'a 
pas la raillerie comique, elle a cependant cette hautaine ironie de 
l'idéal qui regarde avec dédain tout ce qui n’est que vaine appa- 
rence. Les prophètes et les psalmistes d'Israël ont créé, eux aussi, 
“une belle forme poétique, mais ils n’ont point sacrifié le fond, la 
vérité, pour l'amour de la forme. Le peuple israélite a aussi sa 
_ manière à lui d'écrire l’histoire; ce qui la distingue, c’est qu'elle 
ne cherche ni à dissimuler ni à pallier les faiblesses ou les torts 
des héros, des rois, des peuples, mais expose constamment les 
faits avec une scrupuleuse sincérité. 

Cette littérature hébraïque qui n’a point sa pareille au monde, 
qui a tout au plus des imitatrices, doit à sa supériorité même les 
conquêtes morales qu'elle a faites. Les autres peuples n'ont pu ré- 
sister au sentiment profond et vrai qui l'anime. Si la littérature 
grecque a embelli le domaine de l’art et de la science, la littérature 
hébraïque a idéalisé celui de la sainteté et de la culture morale. 


10 HISTOIRE DES JUIFS. 


Mais elle a encore sur elle cet antre avantage d’avoir un dépositaire 
immortel, qui l’a conservée et cultivée au milieu des circonstances 
les plus défavorables. L'histoire d'un tel peuple mérite, à coup 
sûr, quelque attention. 

L'histoire fait ressortir dans ce peuple une double transforma- 
tion ; elle montre l’humble famille d’un cheikh devenant un 
rudiment de peuple, ce petit peuple traité comme une horde, puis 
cette horde disciplinée de manière à devenir peuple de Dieu, au 
moyen d'une doctrine qui lui donne une notion élevée de l'essence 
divine et qui y rattache la sanctification de soi-même, l'empire sur 
soi-même. Cette âme du peuple a grandi et s’est développée paral- 
lèlement avec son corps; elle s’est traduite en lois, et, bien qu'indé- 
pendante du temps et de ses vicissitudes, s'est accommodée à la 
diversité des époques. La transformation s’est opérée au prix de 
luttes douloureuses. Il a fallu vaincre des obstacles intérieurs et 
extérieurs, réparer des déviations, guérir des rechutes, jusqu'à 
ce que le corps du peuple pût devenir un digne organe de son âme. 
Ce qui était caché devait se produire au jour, ce qui était obscur 
s'éclaircir, le vague pressentiment se changer en intuition nette 
et lumineuse, pour que l'Israël entrevu par les prophètes dans le 
lointain avenir pût devenir « le flambeau des peuples ». Certes, 
ni le globe de la terre ni le cours des siècles ne nous montrent 
un second peuple qui, comme le peuple israélite, ait porté partout 
avec lui une doctrine déterminée. 

Celui-là même qui ne croit pas aux miracles doit reconnaitre 
qu’il y a, dans l’histoire du peuple israélite, quelque chose qui 
tient du miracle. On n'y remarque pas seulement, comme chez les 
autres peuples, les phases successives de la croissance, de l'épa- 
nouissement et du déclin, mais aussi ce phénomène extraordinaire 
qu’au déclin a succédé une renaissance, une nouvelle floraison, 
et que cette alternative s’est trois fois répétée. La transformation 
du groupe familial israélite en peuple, depuis son entrée dans le 
Canaan jusqu'à la royauté, forme la première époque, celle de la 
croissance. La deuxième, celle de l'épanouissement, répond aux 
deux règnes de David et de Salomon, souslesquels le peuple israé- 
lite est devenu un État de premier ordre. Elle ne fut pas longue, 
cette époque florissante ; elle fut suivie d’un affaiblissement gra- 


INTRODUCTION. 11 


duel, qui se termina par la ruine de la nationalité. Mais celle-ci se 
releva, grandit peu à peu sous ladominationdes Perses et celle des 
Grecs, développa denouveau par les Maccabées une brillante florai- 
son, pour succomber derechef sous les Romains. Mais elle n'a péri 
qu'en apparence, pour ressusciter de nouveau sous une autre 
forme. Deux fois ensevelie tout entière dans le tombeau, elle est 
deux fois remontée à la lumière. Ce qui n’est pas moins merveil- 
leux, c'est que par deux fois l'essor de ce peuple a commencé sur 
la terre étrangère, au sein d'une mort apparente : la premiére fois 
en Égypte, la seconde fois en Babylonie, et même la troisième, si 
l’on veut, dans un milieu étranger et hostile. Un des prophètes 
d'Israël représente la croissance de ce peuple en Égypte sous la 
forme d'une fillette abandonnée dans un champ, couverte de sang 
et de fange, et qui, malgré cette abjection et cette misère, devient 
peu à peu une splendide jeune fille. Son développement dans la 
Babylonie est représenté par un autre prophète sous l’image d'une 
veuve d’abord privée de tous ses enfants, malheureuse et dolente, 
et qui, les voyant un jour accourir en foule de tous les coins de la 
terre, se trouve soudain consolée et rajeunie. Le troisième rajeu- 
nissement de la race juive a été aussi l’objet d’une comparaison 
bien frappante : la figure d’un esclave déguenillé, courbé, couvert 
de plaies saignantes, mais qui dépouille tout à coup cette repous- 
sante enveloppe pour se changer en un beau jeune homme, plein 
de grâce, de force et de majesté.—Toute comparaison cloche, je le 
sais ; celles-là donnent cependant une idée assez juste d'un phé- 
nomène qui sort de la voie commune. C'est, en tout cas, un fait 
peu ordinaire que l'existence de ce peuple, qui date des plus 
vieux âges et montre encore la fraicheur de la jeunesse; qui 
a traversé tant de vicissitudes, et qui est resté fidèle à lui-même. 
Oui, vraiment, c’est bien le Jwif errant, mais qui ne plie point 
sous la fatigue et n’aspire nullement au repos de la tombe! 


.— 


PREMIÈRE PÉRIODE 


LES 


TEMPS BIBLIQUES AVANT L'EXIL 


PREMIÈRE D 


LES COMMENCEMENTS 


CHAPITRE PREMIER 


L’HISTOIRE PRIMITIVE 


Un jour, au printemps, quelques tribus de pâtres, franchissant 
le Jourdain, pénétrérent dans un petit pays, simple littoral de la 
Méditerranée : le pays de Canaan, nommé depuis Palestine. 
L'entrée de ces tribus dans ce petit pays devait un jour faire époque 
pour le genre humain; le sol sur lequel elles prenaient pied devint 
pour longtemps, par cela seul, un théâtre imposant, et, grâce aux 
durables conséquences de ce premier fait, reçut l'appellation de 
Terre sainte. Les peuples éloignés ne se doutaient guêre de l’im- 
portance que devait un jour avoir pour eux cette immigration de 
tribus Lébraïques ou israélites dans le pays de Canaan, et les peu- 
plades mêmes qui l’occupaient alors étaient loin de voir ce que'cet 
événement renfermait de fatal pour elles. 

De fait, il y avait déjà à cette époque, dans le même pays, 
d'autres peuplades et tribus de diverses origines, de professions 
diverses, qui portaient le nom générique de Cananéens et que les 
Grecs appelaient Pééniciens. Elles ne s'étaient pas seulement fixées 
dans la commode et fertile région qui s'étend entre la côte et les 
montagnes, mais elles séjournaient encore sur différents points de 
la contrée, qui dans son ensemble et par cette raison même s'ap- 


14 | HISTOIRE DES JUIFS. 


pelait « le pays de Canaan ». Partout où s'offraient de riches val- 
lées, des oasis et des hauteurs naturellement fortifiées, elles 
avaient déjà pris pied lors de l’arrivée des Hébreux, et elles s’é- 
laient avancées jusqu'à la belle vallée de Sodome et de Gomorre, 
jadis semblable à un « jardin de Dieu », et qui depuis, par suite 
d’une révolution physique, est devenue la mer Morte. 

Mais les Israélites n’entrèrent pas dans ce pays en vue d'y 
chercher des pâturages pour leurs troupeaux et d'y séjourner en 
paix, côte à côte avec d’autres pasteurs. Leurs prétentions étaient 
plus hautes : c’est le Canaan tout entier qu’ils revendiquaient 
comme propriété. Ce pays renfermait les sépulcres de leurs aieux. 
Abraham, le fondateur de leur race, venu des bords de l'Euphrate, 
du pays d’Aram, avait, après maintes pérégrinations dans le Ca- 
naan, acheté à Hébron la « Double Caverne » comme lieu de sépul- 
ture pour sa famille, avec le champ et les arbres adjacents. Leur 
troisième patriarche, Jacob, après bien des épreuves et des voyages, 
avait acheté un domicile près de Sichem, et, à la suite du rapt et 
du déshonneur de sa fille, il avait enlevé aux Sichémites, « avec 
son épée et son arc », cette ville importante, centre en quelque 
sorte de toutc la région. Contraint par la famine, le même pa- 
triarche avait quitté malgré lui ce pays, considéré comme sa pro- 
priété, pour émigrer en Égypte; et, sur son lit de mort, il avait 
adjuré ses enfants de transporter ses os dans le sépulcre hérédi-. 
taire de la Double Caverne. Mais ce pays ne renfermait pas seule- 
ment les tombeaux des ancêtres; il portait aussi les autels que les 
trois patriarches y avaient consacrés, à différentes places, au Dieu 
qu'ils adoraient, et auxquels ils avaient attaché son nom. — En 
vertu de toutes ces acquisitions, les Israélites croyaient avoir un 
droit absolu à la possession exclusive du pays. 

Mais ils invoquaient encore d'autres titres plus élevés, qui con- 
firmaient ce droit de possession héréditaire. Les patriarches leur 
avaient légué comme un saint héritage cette croyance que le 
Dieu, qu'ils avaient les premiers adoré, leur avait, par des pro- 
messes réitérées et certaines, quoique données en songe, adjugé 
la propriété du pays, non comme simple don gracieux, mais comme 
l'instrument d'une moralisation supérieure, qu'ils pourraient et 
devraient y développer. Cette moralisation devait résider, avant 


LES ISRAÉËLITES EN ÉGYPTE. 45 


tout, dans la connaissance épurée d’un Dieu unique, essentielle- 
ment distinct des déités que les peuples d'alors révéraient sous 
forme d'images et de simulacres absurdes. Cette saine connaissance 
de Dieu devait avoir pour conséquence la pratique du droit et de 
la justice en tout et envers tous, contrastant avec l'injustice qui 
régnait généralement dans le monde. Cette morale, c’est Dieu 
même qui la demandait; elle constituait « la voie de Dieu » que 
tout homme doit suivre. Cette notion de Dieu et cette morale de- 
vaient être pour eux une docérine héréditaire et comme le legs 
de famille de leurs patriarches. Ces derniers avaient d’ailleurs 
reçu l'assurance que, par l'entremise de leurs descendants, fidèles 
gardiens de leur doctrine, tous les peuples de la terre seraient bé- 
nis et participeraient à cette morale. C'est à cet effet, pensaient-ils, 
que le pays de Canaan leur avait été promis, comme étant parti- 
culièrement favorable au développement de la doctrine héréditaire. 

Aussi les Israélites, même en pays étranger, soupirérent-ils 
sans cesse après cette terre bénie, vers laquelle se tournaient 
obstinément leurs regards. Les aïeux leur avaient inculqué la 
ferme espérance que, lors même qu'ils vivraient pendant plusieurs 
générations sur une terre étrangére, ils rentreraient un jour 
infailliblement dans le pays où reposaient leurs patriaïches, 
où ils avaient élevé des autels. À cette espérance, qui s'était 
comme identifiée à leur être, s'associait la conviction, non moins 
intime, qu’en retour de la possession de ce pays ils avaient à rem- 
plir une obligation, celle d'adorer uniquement le Dieu de leurs 
pères et de marcher constamment dans le sentier de la droiture. 

L'évolution par laquelle la famille d'Israël devint un peuple s'est 
accomplie dans des circonstances peu ordinaires, et les commen- 
cements de ce peuple ne ressemblent à ceux d'aucun autre. Il na- 
quit dans un milieu étranger, dans la province de Gessen, située 
tout au nord de l'Égypte et confinant à la Palestine. Ce n'était pas 
encore un peuple, mais une agglomération de douze tribus de 
pâtres assez peu cohérentes. Bien qu'ils ne se confondissent pas 
avec les Égyptiens indigènes, que ceux-ci eussent même de l’anti- 
pathie pour les bergers, — peut-être au souvenir des bergers 
(Hycsos?) qui les avaient opprimés jadis, — certains contacts, cer- 
taines relations étaient cependant inévitables. Des membres ou des 


16 HISTOIRE DES JUIFS. 


fractions de tribus renoncèrent à la vie pastorale, s’adonnérent à 
l'agriculture ou à l’industrie, et entrèrent ainsi en rapport avec les : 
habitants des villes. Ce rapprochement eut, en un sens, des ré- 
sultats avantageux pour les Israélites. 

Les Égyptiens avaient alors derrière eux une histoire dix fois 
séculaire et avaient atteint déjà un haut degré de civilisation. 
Leurs rois ou pharaons avaient fondé des cités populeuses et élevé 
de gigantesques bâtisses, temples, pyramides et monuments tumu- 
laires. Leurs prêtres avaient perfectionné certains arts et procédés 
dont la nature particulière du pays nécessitait l'emploi. L'écriture, 
cet art si important pour l'humanité, avait aussi été inventée et 
perfectionnée par les prêtres égyptiens, d’abord sur la pierre et 
le métal pour perpétuer le souvenir et la gloire des rois, plus tard 
sur l'écorce du papyrus ; d'abord à l’aide de figures grossières, 
plus tard au moyen de caractères ingénieux. 

Les Israélites, à Gessen, paraissent s'être approprié bon nombre 
de ces procédés, de ces arts et de ces connaissances; particulière- 
ment la tribu de ‘Lévi, dépourvue de moyens, sans possessions, 
sans troupeaux à élever, semble avoir emprunté aux prêtres 
d'Égypte l’art de l'écriture. Aussi considérait-on cette tribu comme 
‘plus cultivée que les autres, comme une classe sacerdotale ; et, 
déjà en Égypte, les Lévites devaient à ce caractère de prêtres une 
situation privilégiée. À ce point de vue, le séjour des Israélites en 
Égypte a été de grande conséquence. Il à élevé ce peuple, ou du 
moins une partie de ce peuple, de l’état inférieur de la vie de 
nature au premier échelon de la civilisation. Mais ce qu'ils ont 
gagné d’un côté ils l'ont perdu de l'autre, et il s’en est peu fallu 
que, comme les Égyptiens et en dépit de leur savante culture, ils 
pe tombassent dans un état pire encore, dans celui de l’abrutis- 
sement artificiel. | 

Il n'est point de peuple, ayant franchi la phase élémentaire du 
fétichisme, chez qui l’idolâtrie ait affecté une forme aussi repous- 
sante et exercé sur. les mœurs une aussi triste influence que 
chez le peuple égyptien. En combinant et amalgamant les diffé- 
rentes idolâtries locales, il avait édifié tout un système de poly- 
théisme. A côté de leurs dieux, les Égyptiens avaient naturelle- 
ment aussi des déesses. Mais ce qu'il y avait surtout de honteux 


MŒURS DES ÉGYPTIENS. 17 


et d’abominable dans leur mythologie, c'est qu'ils allaient cher- 
cher bien au-dessous de l'homme ces êtres à qui ils rendaient 
hommage et dont ils imploraient l'assistance. Ils donnaient à leurs 
dieux des formes bestiales et adoraient de vils animaux comme 
des puissances célestes. 

Voilà quel culte abject les Israélites rencontrèrent en Égypte et 
eurent-journellement sous les yeux. Une telle aberration ne pou- 
vait avoir que de fàâcheuses conséquences. Quand l'homme voit 
dans la brute une divinité, il descend lui-même forcément au ni- 
veau de la brute; aussi est-ce en brute que le peuple était traité 
par les rois et par les castes supérieures, celles des prêtres et des 
guerriers. Nul respect pour l’homme, nul souci de la liberté des 
indigènes, encore moins de celle des étrangers. Les pharaons se 
vantaient de descendre des dieux, et, comme tels, ils étaient déjà 
divinisés de leur vivant. Tout le pays était à eux; à eux, la popu- 
lation entière. S'ils laissaient aux laboureurs un coin de terre pour 
le défricher, c'était pure générosité de leur part. À proprement 
dire , il n’y avait point de peuple en Égypte, il n’y avait que des 
serfs. Le roi contraignait des centaines de mille hommes à des 
corvées pour les constructions colossales des temples et des pyra- 
mides. Quant aux prêtres égyptiens, ils étaient dignes des rois, 
dignes de leurs dieux. Que les pharaons accablassent le peuple 
des plus durs travaux, ils n’en étaient pas moins proclamés demi- 
dieux par les prêtres. Sous un tel régime le peuple dut perdre 
tout sentiment de dignité, dut fatalement s'abrutir; il s’accou- 
tuma à un dégradant esclavage et ne fit jamais la moindre ten- 
tative pour secouer ce joug de fer. 

_La honteuse idolâtrie des Égyptiens les conduisit à des écarts 
plus honteux encore. La notion de chasteté leur devint absolu- 
ment étrangère. Les animaux étant réputés dieux, partant supé- 
rieurs à l’homme, avoir commerce avec eux était chose ordinaire, 
qui n’entraînait ni punition ni déshonneur. On représentait les 
dieux dans les poses les plus impudiques ; les hommes étaient-ils 
tenus de valoir mieux que leurs divinités? 

Rien n’est contagieux comme la sottise et le vice. Les Israélites, 
surtout ceux qui frayaient de plus près avec les Égyptiens, adop- 
tèrent insensiblement les turpitudes et les dérèglements, consé- 

2 


DES CR RREE 


Tr. 


48 | HISTOIRE DES JUIFS. 


quencc de l'idolätrie. À cela se joignit encore une violente pression 
‘extérieure. Longtemps les Israélites étaient restés libres dans le 
pays de Gessen, n’étant considérés que comme des nomades qui 
ne faisaient qu'alleret venir. Mais comme après des années, après 
un siècle, ils étaient toujours là, qu'ils s'étaient même multipliés, 
des conseillers d'un roi virent de mauvais œil cette indépendance, 
que ne possédaient pas les Égyptiens eux-mêmes. Afin d'y obvier, 
on déclara les Isradlites, eux aussi, serfs ou esclaves, et on les 
-astreignit à des corvées. C'est ainsi que cette province de Gessen, 
où naguère ils avaient vécu libres, se changea pour eux en 
-« maison d'esclaves », en « creuset de fer » où ils devaient être 
mis à l'épreuve et montrer s’ils sauraient persévérer dans leur doc- 
trine héréditaire ou s'ils adopteraient les dieux du pays étranger. 
La plus grande partie des tribus ne résista point à cette épreuve. 
Elles avaient bien une vague conscience du Dieu de leurs pères, si 
différent des divinités égyptiennes; mais cette faible et confuse 
lueur s'effaçait de jour en jour. Le penchant à l'imitation, l’op- 
Pression rigoureuse et le dur labeur de chaque jour achevèrent 
de les hébéter, et éteignirent dans leur sein la dernière étincelle 
de la lumineuse doctrine des ancêtres. Dans leur rude esclavage, 


ces malheureux ne savaient que faire d’un dieu invisible, qui ne 


‘vivait que dans leurs souvenirs. Ils levèrent donc les yeux, à l’imi- 
tation des Egyptiens leurs maîtres, vers ces divinités visibles qui, 


après tout, se montraient si propices à leurs bourreaux et les 


comblaient de bénédictions. Ils adressèrent leurs hommages au 
-dieu-taureau Apis, qu'ils appelaient Air, et ils sacrifièrent aux 
boucs. La vierge d'Israël, devenue jeune fille, se prostitua à un 
<ulte impur. Ils croyaient sans doute, sous la forme d'un grossier 
ruminant, honorer le Dieu de leurs pères : une fois que l’imagi- 
mation s’affole et s'égare, de quelles monstruosités n'est-elle pas 
-Capable? La race juive aurait sombré dans l'abjecte idolâtrie et 
dans la dépravation égyptienne, si deux frères et leur sœur, 
instruments inspirés d'une puissance supérieure, n’eussent arra- 
ché Israël à cette funeste apathie : j'ai nommé Moiîse, Aaron 
et Miryam. | 

En quoi consistait la grandeur de ces trois personnages? quelles 
forces secrètes agissaient en eux, et leur donnaient le pouvoir de 


MOÏSE. 19 


préparer une œuvre d'émancipation dont les sublimes effets ne 
devaient se borner ni à leur peuple ni à leur temps? Les annales de 
l’histoire nous ont conservé trop peu de données personnelles sur 
Moïse, moins encore sur son frère et sa sœur, pour que nous puis- 
sions comprendre, humainement parlant, par quels degrés leur 
intelligence s’éleva de la lueur crépusculaire de l'enfance au plein 
épänouissement de la lumière intuitive. Ce trio fraternel apparte- 
nait à la tribu que la supériorité de ses connaissances désignait 
pour le sacerdoce, à la tribu de Zéve. Sans aucun doute, cette tri- 
bu, ou du moins cette famille, avait conservé plus fidèlement le 
souvenir des patriarches, de leurs doctrines traditionnelles sur 
Dieu, et elle s'était préservée de l'idolätrie des Égyptiens et de 
leurs abominations. Aaron, Moïse et Miryam naquirent donc et 
grandirent dans une atmosphère morale et religieuse plus pure. 
Au sujet de Moïse, le document historique raconte que sa mére 
cacha pendant trois mois le nouveau-né, avant de l’exposer dans 
les eaux du Nil pour obéir à l’édit du roi. On ne peut guère douter 
que le jeune Moïse n'ait connu la cour du pharaon à Memphis ou 
à Tanis (Zsoan). Sans doute aussi, avec sa vive intelligence, il 
s'assimila les diverses sciences dont l'Égypte était le foyer. Le 
charme de sa personne et les rares facultés de son esprit durent 
lui gagner tous les cœurs ; mais ce qui le parait mieux encore que 
les avantages physiques et intellectuels, c'était sa douceur et sa 
modestie. « Moïse était l'homme le plus doux qui fût sur la terre », 
tel est le seul éloge que lui décerne l’histoire. Ce qu'elle vante en 
lui, ce n'est ni l’héroïsme ni les exploits guerriers, c'est l'abnéga- 
tion, c’est la passion du sacrifice. La doctrine abrahamique d’un 
Dieu ami de la justice devait lui inspirer de l'horreur pour la hi- 
deuse idolâtrie dont il était témoin, et un profond dégoût des mœurs 
corrompues qui en étaient le fruit. La débauche éhontée, l’asser- 
vissement d’un peuple entier par un roi et des prêtres, l'inégalité 
des conditions, l’abaissement de l’homme au niveau de la brute 
et plus bas encore, les vices de l’esclavage, il put apprécier toutes 
ces pernicieuses horreurs, dont la contagion avait déjà gagné sa 
race. 

Toute injustice avait dans Moïse un ennemi déclaré. Le cœur 
lui saignait à voir les enfants d'Israël voués à la servitude et sans 


20 HISTOIRE DES JUIFS. 


cesse exposés aux sévices des plus vils Égyptiens. Voyant un jour 
un de ces hommes frapper injustement un Hébreu, il ne put mai- 
triser son indignation et il châtia le coupable. Puis il eut peur 
d’être découvert, s’enfuit de l'Égypte et gagna le désert. Il s’ar- 
rêta dans une oasis, aux environs de la chaîne du Sinaï, où 
demeurait une tribu de Madianites. Là, comme naguère en Égypte, 
il fut témoin d’un acte de violence, et là encore, animé d’un saint 
zèle, il vint en aide à de faibles bergères. Ce service lui valut la 
reconnaissance du père des jeunes filles, un cheikh ou prêtre 
madianite, dont l’une des filles devint sa femme. Il embrassa 
dans ce pays la vie pastorale. Là, dans l'isolement et la solitude, 
entre la mer Rouge et la Palestine, tandis qu’il cherchait pour les 
troupeaux de son beau-père un pâturage propice, l'inspiration 
prophétique le saisit. 

Qu'est-ce que l'inspiration prophétique? Jusqu'à présent, 
ceux-là mêmes qui ont pénétré plus avant dans les mystères de 
l'univers et de l'âme, — ce petit monde qui embrasse le grand, — 
ceux-là, dis-je, en ont bien quelque soupçon, mais nulle idée 
claire. Le domaine de l'âme renferme des coins obscurs, qui res- 
tent impénétrables au regard du plus profond penseur. Mais on ne 
saurait nier que l’esprit humain, même sans le secours des or- 
ganes physiques, ne puisse apercevoir de loin le mystérieux en- 
 chaînement des choses et le jeu des forces diverses. En vertu 
d’une faculté interne encore inconnue, les hommes ont découvert 
certaines vérités qui ne sont pas du ressort des sens. Cela prouve 
que l'âme possède certainès facultés qui dépassent le cercle des 
sensations et du jugement, qui ont la puissance de soulever le 
voile de l'avenir, de découvrir des vérités transcendantes, utiles 
à la conduite morale de l'homme, et même d'entrevoir quelque 
chose de l'Étre incompréhensible qui a combiné les forces de 
l'univers et qui en maintient le jeu. Sans doute les âmes vul- 
gaires, préoccupées des soins de la vie matérielle, n’ont pas cette 
puissance. Mais une âme exempte d'égoïsme, supérieure aux 
appétits et aux passions, vierge des scories de la matière, une 
âme uniquement absorbée dans l’idée divine et aspirant exclusi- 
vement à la perfection morale, pourquoi une telle âme n'’obtien- 
drait-elle pas la révélation de vérités morales-et religieuses ? Pen- 


MOÏSE ET AARON. 21 


dant des siècles, dans le cours de l'histoire israélite, ont surgi 
des hommes purs et sans tache, dont la vue a plongé dans l’ave- 
nir, qui ont reçu et transmis des révélations sur Dieu et sur la 
sanctification de la vie. C'est là un fait historique, un fait qui 
défie toute critique, Toute une série de prophètes ont annoncé 
les destinées futures d'Israël et d’autres peuples, et l'événement 
a justifié leurs prédictions. Tous ont placé bien au-dessus d'eux le 
fils d'Amram,— le premier qui fut honoré d’une révélation, —parce 
que ses prophéties furent de toutes les plus claires, les plus con- 
scientes et les plus certaines. Tous ont reconnu Moïse, non seule- 
ment comme le premier des prophètes, mais comme le plus grand, 
Leur inspiration à eux n’était, à leurs propres yeux, qu'un reflet 
de la sienne. Si jamais âme d’un mortel a possédé la lucide intui- 
tion du prophète, c'est assurément l'âme pure, désintéressée, 
sublime, de Moïse. 

Dans le désert de Sinaï, raconte le texte primitif, il fut honoré 
d'une mystérieuse vision, qui le remua dans tout son être. Partagé 
entre le saisissement et l’exaltation, plein d’humilité et de con- 
fiance à la fois, Moïse, après cette vision, retourna à son troupeau 
et à son foyer. Il était devenu un autre homme; il se sentait 
poussé par l'esprit divin à délivrer ses frères de la servitude et à 
les initier à une vie supérieure. 

Aaron aussi, qui était demeuré en Égypte, y avait reçu, dans 
une révélation, l’ordre de se diriger vers le mont Horeb et de se 
préparer, de concert avec son frère, à l'œuvre de la délivrance 
Or il leur semblait moins difficile encore de disposer Pharaon à la 
bienveillance que de faire accepter, à un peuple dégradé par 
l'esclavage, l'idée de son affranchissement ; mais, bien qu'ils s’at- 
tendissent à rencontrer maint obstacle et une résistance opi- 
niâtre, les deux frères se mirent vaillamment à l’œuvre, pleins de 
confiance dans la protection divine. 

Tout d’abord ils s’adressèrent aux représentants des familles 
et des tribus, aux Anciens du peuple, et leur déclarèrent avoir 
appris par révélation que Dieu, prenant en pitié la misère des Israé- 
lites, avait promis de les délivrer et voulait les ramener au pays 
de leurs pères. Les Anciens accueillirent avec empressement cette 
bonne nouvelle; mais la masse, accoutumée à l'esclavage, n'y 


22 . HISTOIRE DES JUIFS. 


prêta qu'une oreille indifférente. L'excès du travail avait engen- 
dré l’apathie et l’incrédulité. Ils n'avaient même pas le cœur de 
renoncer à la bestiale idolâtrie des Égyptiens. Contre une telle 
inertie, toute éloquence devait échouer. « Mieux vaut pour nous 
vivre dans l'esclavage que de mourir dans le désert! » Telle fut 
la réponse du peuple, réponse sensée en apparence. 

Sans se décourager, les deux frères se présentent devant le roi 
d'Égypte, et lui demandent au nom de Dieu, qui leur a donné cette 
mission, de rendre la liberté à leurs frères. Si les Israélites, dans 
l'appréhension d’un avenir inconnu, tenaient peu à quitter Le pays, 
Pharaon tenait encore moins à les laisser partir. Avoir à sa dispo- 
sition, pour ses cultures et ses bâtisses, plusieurs centaines de 
mille esclaves, et les émanciper au nom d’un dieu quil ne con- 
naissait pas, au nom d'un droit qu'il dédaignait, la seule idée de 
lui demander pareille chose lui semblait une insolence. Il imposa 
dès lors aux serfs israélites un redoublement de travail, dans la 
crainie que le désœuvrement ne les conduisit à des idées de li- 
berté. Au lieu de l'accueil sympathique qu'ils avaient espéré, Moïse 
et Aaron subirent les amers reproches des malheureux Israélites, 
dont leur intervention n'avait fait qu'aggraver les souffrances. 

Mais lorsque le pays et le roi lui-mème furent éprouvés par 
une série de plaies et de calamités exceptionnelles, lorsque Pha- 
raon dut se dire que ce dieu inconnu les lui infligeait pour châtier 
sa résistance, alors seulement il se résigna à fléchir. A la suite de 
fléaux subis coup sur coup, il pressa lui-même le départ des Israé- 
lites avec une insistance violente, comme s’il eût craint que le 
moindre délai ne causât sa perte et celle du pays. À peine leur 
laissa-t-il le temps de se munir de vivres pour ce long et pénible 
voyage. Ce fut une heure mémorable que cette heure matinale du 
15 nissan (mars), où un peuple esclave recouvra sa liberté sans 
coup férir. C’est le premier peuple qui ait appris à connaitre le 
prix de la libertc, et il a gardé depuis lors, avec un soin jaloux, 
cet inappréciable trésor, cette condition fondamentale de la dignité 
humaine. 

Des milliers d'Israélites partirent donc de leurs villages et de 
leurs tentes, la ceinture aux reins, le bâton à la main, avec leurs 
enfants et leurs troupeaux, et se rassemblèrent près de la ville 


L'EXODE DES ISRAËLITES. 23: 


de Raamsès. De nombreuses familles de pâtres, leurs congénères 
de race et de langue, qui avaient vécu au milieu d'eux, se joi- 
gnirent à eux dans cette émigration. Tous se groupèrent autour 
de Moïse et obéirent à la parole de ce prophète, qui pourtant était 
éloigné de tout esprit de domination et qui proclama, le premier, 
: l'égalité complète de tous les hommes. La tâche qui s’imposait. 
à lui dans cet exode était plus ardue encore que ne l'avait été 
sa mission en Égypte auprès du roi et du peuple israélite. Ces. 
milliers d'esclaves nouvellement affranchis, dont bien peu étaient 
à la hauteur du noble rôle qui leur était réservé; ces hommes. 
qui, arrachés à la verge de leurs tyrans, suivaient aujourd'hui. 
passivement leur chef et l'abandonneraient demain à la première: 
épreuve, Moïse avait à les conduire à travers le désert dans la. 
Terre promise, à pourvoir à leurs besoins, à faire leur éducation !. 
De cette horde il devait faire un peuple, lui conquérir un sol, lui 
donner une constitution et introduire la dignité dans sa vie. En 
présence d'un tel problème, il ne pouvait compter avec certitude 
que sur le concours de la tribu de Lévi, dont les idées sympathi- 
saient avec les siennes. Ce furent les Lévites, en effet, qui le- 
secondérent dans sa tâche difficile d'éducateur. 

Tandis que les Égyptiens ensevelissaient leurs morts, qu'avait 
frappés une peste soudaine, les Israélites quittèrent l'Égypte après 
un séjour de plusieurs siècles, quatre générations après les pre-- 
miers immigrants. Ils s’avancèrent dans le désert qui sépare- 
l'Égypte du Canaan, par la même route qui avait conduit leur der- 
nier patriarche au pays du Nil. Ils devaient s’acheminer d’abord. 
vers la montagne de Sinaï, pour y recevoir une nouvelle doctrine- 
et des lois dont l'exécution avait été le but même de leur affran- 
chissement. — Cependant Pharaon regrettait d’avoir, dans un 
moment de faiblesse, consenti à leur départ. Il résolut de ressai-- 
sir les esclaves qu'il avait laissés échapper. Jugeant l'occasion. 
favorable, il se met à leur poursuite. En voyant de loin les Égyp- 
tiens qui accourent sur eux, les Israélites se livrent au désespoir. 
Toule issue, en effet, leur est fermée. Levant eux la mer, derrière 
eux l'ennemi, qui, dans un moment, va les atteindre et ne man- 
quera pas de les replonger dans le plus dur esclavage. Plusieurs se 
plaignent et murmurent : « N'y a-t-il pas de sépulcres en Égypte, 


24 HISTOIRE DES JUIFS. 


disent-ils à Moïse, que tu nous aies amenés dans ce désert pour y 
mourir? » — Soudain s'offrit à eux un moyen de salut inespéré, 
où ils ne purent voir qu'un miracle. Pendant la nuit, un fort vent 
de nord-est avait poussé vers le sud les eaux de la mer et en avait 
mis le lit à sec dans ses parties proéminentes. Le chef des Israé- 
lites, mettant vivement à profit cette heureuse circonstance, leur 
fit gagner en toute hâte le rivage opposé. Il leur avait d’ailleurs 
annoncé, avec sa clairvoyance prophétique, qu'ils ne reverraient 
plus jamais les Égyptiens. Le court trajet fut vite parcouru, et ils 
purent l'accomplir tout entier à pied sec. 

Cependant les Égyptiens s'étaient mis à leur poursuite pour 
les ramener esclaves. Lorsque, au jour naissant, ils atteignirent 
le bord occidental, aperçurent les Israélites à l'autre bord et 
voulurent les poursuivre par le même chemin guéable, le vent 
tomba tout à coup; les vagues amoncelées des deux côtés refluè- 
rent brusquement sur le lit desséché et submergérent, dans leur 
sépulcre liquide, chariots, chevaux et guerriers. Délivrance mer- 
veilleuse, qui, en s’accomplissant sous leurs yeux, releva Îles 
cœurs des plus apathiques et les remplit de confiance en l'avenir. 
Ce jour-là, ils eurent foi en Dieu et en son mandataire Moise. 
Un hymne inspiré, à la gloire de leur divin libérateur, s’échappa 
de leurs poitrines, et ils chantèrent en chœur : 


Je veux glorifier le Seigneur, 
Car le Seigneur est grand! 
Coursiers et cavaliers, 

Il les a lancés dans la mer! 


Leur délivrance du joug égyptien, leur passage à travers la 
mer, le prompt anéantissement d'un ennemi acharné et altéré de 
vengeance, ces trois faits étaient pour les Israélites des choses 
vécues, qui jamais ne s’effacèrent de leur mémoire. Dans les situa- 
tions les plus graves et les plus désespérées, ces souvenirs sou- 
tinrent constamment leur force et leur courage. Ils savaient que ce 
Dieu, qui les avait délivrés de l'Égypte, qui avait pour eux dessé- 
ché la mer, qui avait exterminé leur mortel ennemi, ne pour- 


"a 


RÉVÉLATION DU SINAÏ. 25 


rait jamais les abandonner, qu’ « à jamais il régnerait sur 
eux » (1). Si, chez la plupart, ces sentiments de confiance, d'atta- 
chement à Dieu, de ferme courage, ne persistèrent pas longtemps 
et faiblirent au premier obstacle, ils se sont toujours maintenus 
dans un groupe de vaillants, qui ont su les manifester au milieu 
des épreuves que leur réservait l'avenir. 

 Échappées à l'étreinte de l'esclavage et à la terreur séculaire de 
leurs oppresseurs, les tribus pouvaient poursuivre avec sécurité 
leur marche. Elles avaient encore plusieurs journées à faire pour 
atteindre le Sinaï, but provisoire de leur voyage. Bien que la con- 
trée qu’elles avaient à traverser ne soit, en majeure partie, qu'un 
désert de sable, elle ne manque toutefois pas d’oasis, d’eau ni de 
pâturages. Elle était connue de Moïse, qui précédemment y avait 
fait paître les troupeaux de son beau-père. Le pain même n'y fit 
point faute aux Israélites, carla manne leur en tint lieu. Ils en trou- 
vérent si abondamment et s'en nourrirent si longtemps, qu’ils 
durent la ‘regarder comme un aliment miraculeux. Car cen’est que 
dans cette presqu'ile qu’on voit couler de l’écorce des hauts tama- 
ris, très nombreux dans les vallées et sur les mamelons du Sinaï, 
des gouttes d'une saveur mielleuse, que la fraicheur du matin 
cristallise en globules gros comme des pois ou des grains de corian- 
dre, et qui fondent ensuite au soleil. 

Après ces merveilles qui avaient exalté leurs esprits, les tri- 
bus semblaient suffisamment préparées à recevoir le bienfait 
suprême en vue duquel elles s'étaient acheminées, par le détour du 
désert, vers la montagne de Sinaï ou d’'Horeb. C'est au pied de cette 
montagne, entourée partout de libres espaces, que Moïse conduisit 
et cantonna les Israélites. Puis il leur enjoignit de se préparer à 
un phénomène extraordinaire qui allait frapper leurs yeux et leurs 
oreilles. Avec une curiosité ardente et anxieuse, ils attendirent le 
troisième jour. Une barrière dressée autour du pic le plus voisin 
empêchait le peuple d'en approcher. Une nuée épaisse en enve- 
loppait le sommet, des éclairs intenses s'en échappaient et trans- 
formaient la montagne en un vaste brasier, tandis que le tonnerre, 
grondant d’une paroi à l’autre, se répercutait en formidables 


(1) Fin du cantique de la mer Rouge. 


26 HISTOIRE DES JUIFS. 


échos. Toute la nature semblait convulsée et la fin du monde 
imminente. Grands et petits tremblaient effarés, secoués dans tout 
leur être, à la vue de ce sublime et terrible spectacle. Mais si 
sublime qu’il fût, il ne l’était pas plus que les paroles qu’entendit 
ce peuple frémissant, et dont les nuées du Sinaï, les éclairs et le 
tonnerre n'étaient que la préface. 

Du haut de cette montagne en feu, ébranlée jusqu’en ses pro- 
fondeurs, des paroles distinctes vinrent frapper l'oreille du peuple 
assemblé, paroles très simples au fond, intelligibles à chacun, 
mais qui ne sont rien moins que la base de l'éducation morale 
de l'homme. Les dix paroles qui retentirent alors, le peuple eut la 
ferme conviction qu'elles lui étaient directement révélées de Dieu. 
Ce Dieu, lui disaient-elles, qu'Israël doit adorer désormais, est le 
même qu'il a déjà reconnu à sa miraculeuse protection, celui dont . 
il a éprouvé la puissante influence sur les choses humaines, celui 
qui l’a tiré de l'Égypte et a brisé ses chaînes. Dieu invisible, on ne 
doit le représenter sous aucune image. (L'idolâtrie égyptienne, à 
laquelle les Israélites s'étaient accoutumés, justifie l’insistance 
avec laquelle cette défense est développée.) Sanctifier le sabbat, 
s'abstenir de tout travail le septième jour, est particulièrement 
recommandé. 1l n’était pas non plus indifférent, en présence de la 
barbarie de cette époque, de déclarer que les auteurs de nos 
jours ont droit à notre respect. Que de peuples, dans l'antiquité, 
avaient coutume de tuer leurs parents devenus vieux ou de les 
exposer à la dent des fauves! Quant à la mère, elle était partout 
traitée avec dédain, et, après la mort du père, elle était subor- 
donnée à l'aîné des fils. La voix du Sinaï proelama que le fils, 
même devenu chef de la famille, doit honorer sa mère à légal de 
son père. — La vie humaine était peu respectée chez les 
anciens; c'est pourquoi la voix divine déclare : « Tu ne tueras 
point! » Le motif en est précisé dans un autre passage : « La vie 
de l'homme est inviolable, parce que l’homme a été créé à l'image 
de Dieu. » — Un des fléaux du vieux monde était la luxure et 
l'impudicité; l'oracle du Sinaï prononça : « Tu ne forniqueras 
point! » — La propriété aussi devait être inviolable : le vol futstig- 
matisé comme un crime, pareillement le faux témoignage. Et non 

\seulement la mauvaise action, mais même la mauvaise pensée fut 


LE DÉCALOGUE. 97 


condamnée sur le Sinaï : « Tu ne convoiteras pas la femme ni la 
propriété d'autrui. » 

Que valait l’histoire des Indiens, des Égyptiens et autres peu- 
ples, avec leur sagesse, leurs orgueilleuses bâtisses, leurs pyra- 
mides et leurs colosses ; que valait cette histoire, vieille alors de 
plus de deux mille ans, auprès de cette heure solennelle du Sinaï ? 
Cette heure a statué pour l’éternité. Elle a posé la première pierre 
de la moralité, de la dignité humaine. Elle a marqué l’avènement 
d’un peuple unique et sans pareil au monde. Ces simples et pro- 
fondes vérités : un Diéu immatériel et sans représentation pos- 
sible, un Dieu libérateur, ami des opprimés et des esclaves, ennemi 
de l'esclavage; les devoirs de la piété filiale, de la chasteté, du 
respect de la vie humaine et de la propriété, de la sincérité de 
l'homme envers l’homme, de la pureté du for intérieur, c’est sur 
le Sinaï qu'elles retentirent pour la première fois et pour tous 
les temps. 

Les Israélites étaient arrivés au Sinaï en timides esclaves, ils 
le quittèrent transformés en saint peuple de Dieu, en peuple de 
prêtres, en peuple de droiture (Yesckouroun). Par l'application du 
Décalogue, ils devaient devenir les instituteurs du genre humain 
et une source de bénédictions pour lui. Les peuples du monde ne 
se doutaient guère que, dans un coin de ce monde, une chétive 
peuplade avait assum* la lourde tâche de les instruire. 

Mais il ne fallait pas que les saintes doctrines du Sinaï s'éva- 
nouissent avec les vibrations de l'air qui les avait portées aux 
oreilles du peuple. Pour se conserver à jamais dans la mémoire 
des hommes, elles devaient être gravées sur la pierre. Les « dix 
paroles » furent donc inscrites sur deux tables ou plateaux de 
pierre et sur chacune de leurs faces. Ces deux tables se sont 
longtemps conservées. On les appelait les Tuûles de l'avertisse- 
ment ou du statut. Elles furent déposées plus tard dans une 
sorte de caisse, dite Arche d'alliance, placée au centre de la 
tente où se réunissaient les Anciens des familles toutes les fois 
que Moïse les convoquait. Cette arche était le signe visible de 
l'alliance que Dieu avait conclue avec le peuple au Sinaï, et en 
vertu de laquelle ce peuple devenait le sien et ne reconnaïitrait 
jamais d'autre dieu que le céleste Auteur de cette doctrine. 


28 | HISTOIRE DES JUIFS. 


Ces grandes vérités religieuses et morales, éléments principaux 
d’une moralité nouvelle, et base en même temps de la natio- 
nalité israélite, furent traduites en Zois précises qui leur donnè- 
rent toute leur valeur, et qui devaient régir soit la vie indivi- 
duelle, soit la vie collective. Cette parole : que Dieu a délivré les 
Israélites de l'Égypte, eut pour corollaire la doctrine de l'égalité 
de tous dans la société. I ne devait y avoir parmi eux ni maître ni 
esclave. Nul ne pouvait se vendre ni être vendu comme esclave 
à perpétuité. Si quelqu'un avait encouru la perte de sa liberté, il 
ne pouvait servir que six années, la septième il redevenait libre. 
L'enfant dénaturé, le meurtrier volontaire, étaient punis de mort, 
et le sanctuaire même ne pouvait leur servir d'asile. Le meurtre 
même d'un esclave non israëélite devait être vengé; si son maître 
le maltraitait, il recouvrait sa liberté ipso facto. Pour sauve- 
garder l'honneur de la jeune fille, le séducteur était tenu d'épouser 
sa victime ou de payer au pére des dommages-intérêts. 

La loi insiste particulièrement sur les égards dus à la veuve et 
à l’orphelin, qu’elle ne permet pas de molester. Elle couvre de sa 
protection l'étranger même qui désire vivre au sein d’une tribu. 
Les Israélites doivent toujours se souvenir qu'ils furent étrangers 
en Égypte, et n’être point durs à l'étranger comme on le fut pour 
eux-mêmes. — Le recueil de ces lois et autres semblables, toutes 
pénétrées de justice. et de charité, pauvres en prescriptions céré- 
monielles, forma le Code antique, la T4ora. 

Or, la mission dévolue aux Israélites par la révélation du 
Sinaï était trop haute, trop idéale, elle contrastait trop avec leurs 
habitudes et leurs idées antérieures pour pouvoir entrer immédiate- 
ment dans leur intelligence. Les habitués du culte d’Apis ne pou- 
vaient guère mettre leur confiance en un pur esprit. En tout cas, ils 
voyaient dans Moïse une divinité faite homme, de même que les 
Égyptiens avaient coutume de révérer leurs rois et leurs prêtres 
comme des dieux visibles. La religion spirituelle proclamée sur le 
Sinai ne cherchait pas dansles sacrifices la manifestation du culte 
que l’homme doit à Dieu, elle tendait surtout à développer une vie 
morale et sainte. Mais ce but dépassait le niveau intellectuel du 
peuple; pour l'y conduire, il fallait d’abord faire son éducation. 
Les peuples de l'antiquité ne connaissant d'autre moyen que les. 


LES ISRAËLITES DANS LE DÉSERT. 29 


sacrifices pour obtenir la grâce divine, force était de conserver 
cette forme de culte; mais elle fut simplifiée. Un autel avait pour 
complément obligé un sanctuaire. Dans ce dernier, nulle image ne 
fut admise, mais uniquement un chandelier, une table avec douze 
pains, symbole des douze tribus, plus un autel, enfin une enceinte 
pour l'arche d'alliance (le saint des saints). 

À l'autel, au sanctuaire et aux sacrifices, un corps de prêtres 
était nécessaire. Cette antique institution fut donc aussi conservée. 
Le sacerdoce fu: naturellement conféré à la tribu de Lévi, la plus 
fidèle de toutes et la plus instruite, qui déjà en Égypte avait fait 
office de prêtres. Mais la possession terriioriale aurait pu la con- 
duire, comme les prêtres d'Égypte, à l’égoïsme, à l’abaissement 
du caractère, à l’exploitation intéressée du sentiment religieux. 
Les prêtres d'Israël, les Lévites, n’eurent point de canton en 
propre, et leurs moyens d'existence devaient se borner aux rede- 
vances que la loi prescrivait aux laïques de leur fournir. D'autre 
part, une vieille coutume, qui remontait à l’époque des patriar- 
ches, confiait aux premiers-nés des familles le soin des sacrifices. 
Cette prêtrise domestique, ne pouvant être brusquement sup- 
primée, se maintint concurremment avec la prêtrise lévitique. 
ll se mêla ainsi, à la pure doctrine du Sinaï, un élément disparate 
et même antipathiqne. Les tendances matérielles du peuple ren- 
daient nécessaires ces concessions, qui devaient servir de transi- 
tion et d'acheminement à des idées plus élevées. Mais la partie 
éclairée du peuple, plus ou moins pénétrée de ces mêmes idées, 
p’attribua jamais à l'institution des sacrifices qu’une valeur secon- 
daire. . 

Les Israélites demeurèrent quarante années dans le désert, 
menant une existence nomade, cherchant des pâturages pour leurs 
troupeaux, errant çà et là de Kadesch au golfe d’Ailat. C'est dans 
cette région et dans cet intervalle que Moïse accomplit sa mission 
d'éducateur. Cette première génération s’éteignit peu à peu, et la 
génération nouvelle, élevée par lui et par les hommes qui le 
secondaient, devint une communauté confiante en Dieu, pleine de 
courage et de persévérance. Il lui donna une série de lois succes- 
sives, qu’il s'attacha à faire pénétrer dans son cœur. Moise 
s'était entouré d'un sénat composé des chels des soixante-dix 


30 HISTOIRE DES JUIFS. 


familles. Ces « soixante-dix Anciens », qui servirent de modèle à 
des institutions ultérieures, devaient lui alléger le fardeau des 
affaires publiques, prendre part au conseil et à l'exécution dans 
toutes les occurrences importantes. En outre, il institua des juges 
supérieurs et subalternes, préposés respectivement à mille, à cent, 
à dix familles. Il confia leur élection au peuple, qui devait choisir 
lui-même les plus dignes et les lui proposer. Il enjoignit à ces 
juges de prononcer avec justice, non seulement entre leurs core- 
ligionnaires, mais entre Israëlites et étrangers. Ils étaient tenus 
de ne faire acception de personne, d’être équitables aux petits 
comme aux grands, inaccessibles à la corruption et à la crainte, 
animés, en un mot, du seul désir de bien juger : « car la justice 
est à Dieu », il en est la source, il en surveille l’exercice. 

Amour du prochain, fraternité, égalité, douceur et justice, tel 
fut l'idéal que Moïse proposa à la jeune génération élevée par lui, 
et qu’elle devait aspirer à réaliser un jour. Ce fut un beau temps 
que celui où de telles lois et de telles doctrines furent infusées à 
un peuple comme l'âme même de son existence! La jeunesse de 
ce peuple était comme transfigurée par un glorieux idéal. C’étaient 
les épousailles de la vierge d'Israël s’unissant à son Dieu, et « le 
suivant avec amour à travers une aride solitude! » 

Enfin, ces pérégrinations étaient arrivées à leur terme. L’an- 
cienne génération était morte, et la nouvelle, plus docile et plus 
vaillante, semblait müre pour le but assigné. Un certain nombre 
d'Israélites de la tribu de Juda, aidés de ceux de Siméon, péné- 
trèrent, paraît-il, dans la Palestine par le sud, y prirent plusieurs 
villes et s’y établirent. Les autres tribus devaient faire un détour 
et entrer dans le pays par l’est. Ce détour pouvait être évité si 
les Iduméens, qui habitaient les hauteurs de la chaine du Séir, 
leur eussent permis de traverser leur territoire. Mais ceux-ci, 
craignant sans doute d'être dépossédés par ce peuple en quête 
d'un établissement, s’avancèrent en armes pour leur défendre le 
passage. Les tribus furent donc obligées de faire un long circuit, 
de tourner l’Idumée en longeant le Séir à l’est, et de s'approcher 
du pays de Canaan par la rive orientale du Jourdain. 

Or Sichon, roi des Amorréens, occupait cette contrée. Moïse lui 
envoya des messagers de paix, lui demandant la permission, pour 


ns ‘ 


PREMIÈRES CONQUÉÊÉTES. 31 


les Israélites, de traverser son pays afin de gagner le Jourdain. 
Sichon refusa, lui aussi, et marcha avec son armée contre les 
tribus. La génération élevée par Moïse, bien différente de ses 
pères, accepta la lutte avec une juvénile ardeur, et baltit, avec 
leurs rois Sichon et Og, les peuplades qui prétendaient lui barrer 
le passage. 

Cette victoire des Israélites eut de grandes conséquences pour 
eux, et dans le présent et dans l'avenir. D'abord, ils prirent pos- 
session de toute la contrée, s’y cantonnèrent et mirent ainsi fin à 
leur vie nomade. De plus, ce premier succès leur donna la con- 
fiance et l'espoir de vaincre toutes les résistances qu'ils pour- 
raient renconirer dans la conquête de la Terre promise. Les peu- 
plades voisines, informées de la défaite de ces puissants princes, 
tremblèrent devant les tribus voyageuses. 

La péripétie née de ces étonnantes victoires fit éclore des 
chants, première apparition d'un génie sans lequel un peuple ne 
saurait prétendre à une place éminente. Les premiers vers chantés 
par la muse hébraïque furent des chants de guerre et de victoire. 
Les auteurs de ces poèmes (#0scklim) furent, dès l’abord, en si 
haute estime que l’on conserva leurs productions dans un recueil, 
« le Zivre des guerres de Dieu ». Il n’est resté que trois de ces 
poèmes, et à l’état de fragments... La poésie hébraïque, dans ses 
premiers essais, manque et de profondeur et de suavité, mais elle 
montre déjà une double originalité qu'elle devait porter plus 
tard jusqu’à la perfection. Eu égard à la forme, elle a déjà la 
symétrie des hémistiches, autrement dit le parallélisme, où une 
même pensée se répète, dans deux ou trois membres successifs, 
sous des formes différentes. Eu égard au fond, cette muse nais- 
sante aime déjà l'ironie, fruit d’une double préoccupation : celle 
de l'idéal qu'elle porte en son âme, et celle de la réalité qui lui 
ressemble si peu. 

Pour arriver à leur but, — la Terre de promission, — les Israé- 
lites ne pouvaient s’attarder plus longtemps dans les fertiles cam- 
pagnes situées entre l’Arnon et le Jabok; il fallait se mettre en 
mesure de passer le Jourdain. Ici se manifesta la fâcheuse consé- 
quence de la conquête des pays d'Og et de Sichon. Les tribus de 
Gad et de Ruben déclarèrent, un beau jour, vouloir rester sur le 


32 ; HISTOIRE DES JUIFS. 


territoire conquis, parce qu'il était riche en pâturages et avanta- 
geux pour leur nombreux bétail et leurs chameaux. Ce fut pour 
Moïse une nouvelle douleur. Il leur reprocha amèrement leur 
égoïsme et, tout en cédant à leur désir, en les autorisant à garder 
le terrain conquis, il leur fit promettre que tous leurs hommes 
valides et propres à la guerre passeraient le Jourdain avec les 
autres tribus pour les aider à la conquête. Ainsi se forma un 
canton distinct et non prévu, celui des deux tribus et demie ou 
de la Pérée, « l’autre côté » du Jourdain, canton dont la posses- 
sion devait avoir ultérieurement des conséquences plutôt nuisibles 
que favorables. | 

Les autres tribus étaient déjà prêtes à passer le Jourdain, 
lorsque Moise, leur incomparable guide, cessa de vivre. Les 
Israélites pleurèérent sa mort trente jours; ce n’était que justice, 
car une telle perte était irréparable. Israël, à bon droit, se sentait 
orphelin. Pas un législateur, fondateur d'État ni éducateur de 
peuple, ne saurait être mis en parallèle avec Moïse. Il n'a pas seu- 
lement, et dans la situation la plus défavorable, fait d'une horde 
d'esclaves un peuple, il a aussi imprimé à ce peuple le sceau de 
l'immortalité. Il a mis dans ce corps une âme impérissable. Il a 
fait briller à ses yeux un idéal qu'il devait poursuivre sans cesse, 
heureux ou malheureux selon qu'il saurait ou non l'atteindre. 
Moïse a pu dire de lui-même qu'il a porté ce peuple « comme le 
nourricier porte son nourrisson », et rarement il a cédé au décou- 
ragement ou à l’impatience. Sa douceur et son abnégation, traits 
dominants de son caractère, joints à la lucidité de son intuition, 
l'ont rendu digne d’être l’organe de la Divinité. Étranger à tout 
sentiment d'envie, il aurait voulu « que tous les Israélites fussent 
prophètes comme lui, qu’à eux tous Dieu envoyàt son inspira- 
tion ». Aussi Moïse est-il resté, pour la postérité, le type incom- 
parable du prophète; et la pensée que l'aurore du judaïsme vit 
briller un tel modèle ne fut pas un médiocre stimulant pour les 
générations suivantes. 

La mort même de Moïse fut un enseignement. C'est dans le 
pays de Moab, au pied d’une montagne révérée dans cette région, 
— le mont Peor, — qu'il fut mystérieusement enseveli, et nul ne 
connait jusqu’aujourd’hui le lieu de sa sépulture. Il fallait éviter 


CONQUÊTE DU PAYS DE CANAAN. 33 


que son peuple ne le divinisät, comme les païens faisaient de 
leurs rois, de leurs grands ou prétendus grands hommes, de leurs 
fondateurs de religions. Pleurant la mort du chef bien-aimé qui ne 
devait pas les conduire dans la Terre promise; pleines des grands 
souvenirs de la délivrance d'Égypte, du passage de la mer, de la 
révélation sinaïque ; exaltées par leurs récentes victoires sur 
les rois Sichon et Og, les tribus passèrent le Jourdain, par un 
jour de printemps, sous la conduite de Josué, fidèle disciple de 
Moïse. 


CHAPITRE II 


CONQUÉTE DU PAYS DE CANAAN 


L'ÉPOQUE DES JUGES 


Les Israélites ne rencontrérent aucune résistance, soit pour tra- 
verser le fleuve, soit pour s'avancer dans l’intérieur du pays. La 
terreur avait paralysé les habitants. D'ailleurs, entre ces diffé- 
rentes peuplades, il n'existait point de lien qui en formât un tout 
et leur permit de marcher en masses compactes contre les enva- 
hisseurs. Il y avait bien, dit l'Écriture, trente et un rois dans le 
pays de Canaan, indépendamment de ceux qui habitaient le lit- 
toral de la Méditerranée; mais ce n'étaient, à vrai dire, que des 
roitelets, régnant chacun sur une ville et ses dépendances, et 
isolés les uns des autres. Ils laissèrent tranquillement les Israé- 
lites dresser un vaste camp à GAügal, entre le Jourdain et Jéricho. 
Cette dernière ville elle-même, qui devait, selon toute apparence, 
être attaquée la première, n'avait aucun secours à attendre des 
villes voisines, et ne pouvait compter que sur elle-même. Les 
tribus israélites, au contraire, étaient unies, avides de conquêtes, 
exercées aux armes, et elles étaient conduites par un chef qui 
avait fait ses preuves. 

Josué, fils de Nun, de la tribu d'Éphraïm, était le successeur 
autorisé du grand prophète, qui lui avait imposé les mains et lui 
avait. communiqué une partie de son esprit. Toutefois il n'était 


3 


34 HISTOIRE DES JUIFS. 


point prophète. Il avait plutôt le sentiment de la réalité, de l’uti- 
lité présente ct pratique, que de l’avenir idéal. C'était un vaillant 
soldat, un général habile, et il l'avait prouvé autrefois dans sa 
rencontre avec les Amalécites. De plus, il avait le bonheur d'ap- 
partenir à la tribu d'Éphraïm, la plus considérée de toutes. Autre- 
ment sa tribu, fière ct peu traitable de sa nature, ne se serait pas 
si facilement soumise à ses ordres. Mais, celle-ci l’acceptant pour 
chef, les autres ne lui marchandèrent point l’obéissance. Général 
et armée, qui avaient remporté l'un et l'autre d’éclatantes vic- 
toires, étaient pleins de résolution et animés du ferme espoir que 
Dieu favoriserait leurs entreprises et assurerait leur triomphe. 

La première conquête fut celle de Jéricho, ville située près de 
la montagne, dans une contrée des plus fertiles où croissaient 
non seulement des palmicrs à haute tige, mais encore le précieux 
balsamier. Grâce au voisinage de la mer Morte, le climat de Jé- 
richo jouit, la plus grande partie de l’année, d’une température 
élevée, et les fruits y mürissent plus vite que dans l’intérieur du 
pays. Il importait donc de se mettre d'abord en possession de 
cette ville. Mais on renforça les fortifications de Jéricho, parce 
que les habitants, comptant peu sur leur force de résistance, ne 
se sentaient en sûreté que derrière de bonnes murailles. Pourtant 
ces murs tombèrent, raconte l’Écriture, au fracas intense soulevé 
par les guerriers israélites. Ceux-ci pénétrèrent dans la ville sans 
trop de résistance, et eurent facilement raison d’une population 
énervée par la débauche. — La forteresse d’A?, située à deux ou 
trois lieues plus au nord, ne put être prise que par un stratagème 
et par la mise en mouvement de toute l’armée. Béfhel, non loin 
de cette ville, fut enlevée peu après par des guerriers d'Éphraïm, 
à l’aide d'une ruse. La prise des deux fortes cités acheva de dé- 
courager les habitants des villes et villages voisins, qui, sans 
même attendre d’être attaqués, s’enfuirent dans la direction du 
nord, de l’ouest et du sud, abandonnant leur territoire à l'ennemi, 
qui en prit possession en tout ou en partie. Les Ilivéens du district 
de Gabaon, ou Gabaonites, se soumirent spontanément à Josué et 
au peuple, cédèrent aux Israélites la propriété de leurs villes, 
et ne demandèrent en retour qu'à être épargnés et tolérés. Josué, 
d'accord avec les Anciens et acquiesçant à cette condition, conclut 


CONQUÈTE DU PAYS DE CANAAN. 35 


avec eux un traité qui, selon l'usage de l’époque, fut scellé par 
un serment. — C’est ainsi que presque tout le pays de montagne, 
depuis la lisière de la grande plaine jusque près de la ville qui fut 
plus tard Jérusalem, tomba au pouvoir des Israélites. Cette zone 
séparait les anciens habitants du nord de ceux du sud, de sorte 
qu'ils étaient hors d'état de se prêter mutuellement assistance. 

Les Cananéens du sud n’en sentirent que mieux le besoin de 
s'unir, la crainte de voir leur pays devenir infailliblement la proie 
de l'ennemi commun triompha de leurs petites jalousies et de leurs 
querelles particulières, resserra leur faisceau et leur donna du 
cœur pour l'attaque. Cinq « rois » ou souverains de territoires, 
parmi lesquels ceux de Jébus (Jérusalem) et d'ÆJébron, se coali- 
sérent pour attaquer les Gabaonites, qui, par leur soumission volon- 
taire, avaient donné libre carrière aux conquérants..Les Gabao- 
nites implorèrent la protection de Josué, qui fit marcher contre 
les cinq armées ses guerriers accoutumés à la victoire, et les 
battit si complètement qu'elles s’enfuirent au loin dans toutes les 
directions. Ce dut être une journée extraordinaire sous les murs 
de Gabaon, puisque, cinq siècles plus tard, on en conservait encore 
le souvenir. Un chant l’a immortalisée : 


« Josué s’écria : 
» Soleil, arrète-toi sur Gabaon! 
» Et toi, Lune, dans la vallée d'Ayalon! 
» Et le soleil s'arrêta, 
n Et la lune flt halte, 
» Jusqu'à ce que le peuple eût châtié ses ennemis. » 


Le passage du Jourdain, accompli avec un bonheur inespéré, et 
ces victoires si rapides remportées coup sur coup, étaient autant 
de miracles qu’on pouvait ajouter aux miracles anciens. Ils four- 
nirent aux poètes une ample matière pour glorifier non les exploits 
de la nation, mais la merveilleuse protection’ de son Dieu. 

La victoire de Gabaon aplanit aux Israélites la route du midi et 
leur permit de s'étendre aussi dans cette direction. Là, toutefois, 
il y eut plus d'une place forte dont ils ne purent faire ou conser- 
ver la conquête. 

Une fois la région centrale subjuguée, le plus fort était fait, et 


36 HISTOIRE DES JUIFS. 


les tribus cessèrent de mettre en commun leurs efforts, par suite 
sans doute de l'exemple donné par la tribu de Joseph. Cette der- 
nière, qui se divisait en deux sous-tribus, celles d'Épéraim et de 
Manassé, prétendait à une certaine prééminence, fondée sur la 
situation qu’elle avait occupée en Égypte, et corroborée par cette 
circonstance que Josué, le chef du peuple, était né dans son sein. 
C'est pourquoi elle réclamait la meilleure partie du pays, celle de 
la montagne centrale, très riche en sources et d’une extraordinaire 
fertilité. La tribu d'Éphraïm prit possession de la contrée située 
au nord et au sud de Sickem, accidentée par une succession de 
collines et de vallées. Elle adopta pour chef-lieu Sichem, l'antique 
cité des Hivéens, et qui, par sa position entre deux montagnes 
(Garizim et Ebal) riches en cours d'eau, méritait de devenir la 
capitale de tout le pays. Mais les branches d'Éphraïm et de Manassé 
ne se contentèrent pas de cette belle et plantureuse province 
(appelée depuis la Montagne d'É'phraïm) ; persuadées que Josué, 
enfant de la même tribu, n'avait rien à leur refuser, elles reven- 
diquèrent une part plus grande encore. Sous prétexte que leur lot 
territorial était insuffisant pour leurs nombreuses familles, elles 
voulurent, indépendamment de la belle et riche plaine qui s'étend, 
sur un espace de plusieurs lieues, au nord de la montagne 
d'Éphraïm, obtenir encore la contrée adjacente qui avoisine la 
haute montagne de Thabor. Mais, contre leur attente, Josué se 
montra peu traitable. Il leur répondit avec quelque ironie que, puis- 
qu'elles étaient si nombreuses, elles n'avaient qu'à s'emparer 
du mont Thabor, dans le pays des Phérizéens et des Rephaïm, et à 
éclaircir la forêt. Voyant que Josué ne prûtait pas la moindre 
assistance à leurs prétentions égoistes, ces hommes cessérent 
de prendre aucune part aux entreprises communes ; ils pouvaient 
se contenter de leur lot. 

Ce fut comme un signal. En les voyant se désintéresser ainsi 
de la chose publique, les autres tribus firent comme eux : elles 
songérent avant tout à elles-mêmes. Quatre tribus jetcrent leur 
dévolu sur le nord, quatre sur le sud et l'ouest. Ce que n'avaient 
pas osé les Joséphides, quatre tribus l'entreprirent résolument : 
Issachar, Zabulon, Aser et Nephtali. Elles descendirent dans la 
plaine de Jezréel (Esdrelom), où s'établit une partie d’entre elles, 


CONQUÉTE DU PAYS DE CANAAN. 37 


tandis que l’autre poussa plus au nord, dans le haut pays qui 
s'étend au pied de la montagne. Ces tribus étaient, encore moins 
que les Joséphides, en mesure de guerroyer contre les habitants 
de la plaine, parce qu'elles n'auraient pu tenir contre les chariots 
de guerre qui la parcouraient aisément en tout sens. La tribu 
d'Zssachar s'en tenait aux pâturages qu'elle avait été heureuse de 
trouver dans cette grande plaine, et ne songeait pas, pour le 
moment, à posséder des places fortes. Sédnite par les charmes du 
repos et par la fécondité de cette terre, elle semble s'être soumise 
aux Cananéens de la province, satisfaite d'être tolérée, füt-ce au 
prix de lourds sacrifices. Sa jumelle, la tribu de Zabylon, moins 
amoureuse de repos, parait avoir acquis par la force, dans le haut 
pays au nord du Thabor, des positions solides. Les deux autres 
tribus, Aser et Nephtali, doivent avoir trouvé plus de difficulté 
à s'établir; de ce côté-là, en effet, la population cananéenne était 
plus belliqueuse et plus étroitement unie. Là s'élevait une sorte 
de capitale, Zasor, dont le roi, Jabin, régnait sur plusieurs can- 
tons. Celui-ci appela aux armes les villes alliées, pour écraser les 
Israélites qui menaçaient de les envahir. Les. tribus d’Aser et de 
Nephtali n'étaient pas capables de leur tenir tête, et elles se hâtè- 
rent, parait-il, d'invoquer l'assistance de Josué. L'esprit de solida- 
rité était encore assez puissant parmi les tribus pour que Josuéles 
trouvât disposées à venir en aide à leurs frères du nord. Avec les 
guerriers qu'il réunit, il tomba à l'improviste sur les Cananéens 
commandés par Jabin, près du lac de Hérom, les battit et les mit 
en fuite. Ce fut la seconde grande victoire qu'il remporta sur ses 
ennemis coalisés. Cette bataille permit aux deux tribus de s'établir 
solidement entre le cours supérieur du Jourdain, à l’est, et la 
Méditerranée à l'ouest. Aser et Nephtali étaient les tribus les plus 
reculées vers le nord ; c'étaient comme les gardes avancées de la 
frontière, la première au couchant, la seconde sur les hauteurs de 
l'orient. 

À la même époque, quatre autres tribus conquirent leur place 
dans le sud, et cela par leurs seuls efforts et sans le concours du 
reste de la nation. La petile tribu de Benjamin reçut, vraisembla- 
blement des Joséphides, qui avaient avec elle des liens plus étroits, 
une Zone peu étendue et d’une fertilité médiocre, vers leur fron- 


38 HISTOIRE DES JUIFS. 


tière méridionale : ce n’était guère que le territoire des Gabaonites, 
avec quelques annexes à l’est et à l'ouest. Pénétrer plus avant 
dans le sud était tout aussi malaisé que de s’avancer dans le nord 
à travers la grande plaine. Au milieu du pays, en effet, demeu- 
raient les Jébuséens, population guerrière et puissante, dont le 
territoire était défendu par le Sion, forteresse inaccessible, bâtie 
sur une montagne. Dans la plaine, à l’ouest, du côté de la mer, 
les habitants avaient des chariots de guerre en fer, que les Israé- 
lites, dans ces premiers temps, ne pouvaient affronter. Et pour- 
tant les tribus restantes n'avaient pas d'autre ressource que le 
sud et l'ouest, pour s'y mettre en quête d'établissements. Parmi 
ces tribus, celle de /zda (Yehouda) était une des plus nombreuses 
et des plus puissantes, et celle de Siméon s'appuyait sur elle, 
comme une tribu vassale sur sa suzeraine. | 

La tribu de Dan fut de toutes la plus disgraciée ; elle restait, 
pour ainsi dire, entre ciel et terre. Ses familles paraissent avoir 
été peu nombreuses. Dan n'avait même pas, comme Siméon, une 
tribu paéronne pour le protéger. Il semble avoir marché à la suite 
de la tribu d'Éphraïm; mais cette dernière, dont nous connaissons 
l'égoïsme, ne lui avait laissé qu'un territoire incertain et difficile à 
conserver, au sud-ouest de son propre canton, ou plutôt une par- 
celle du canton de Benjamin. Les Danites devaient s'emparer du 
bas-fond ou de la plaine de Saron jusqu'à la mer, et s’y ctablir. 
Mais les Amorréens les empêchèrent de prendre pied dans cette 
contrée et les obligèrent de se retirer sur la montagne, où d'autre 
part les Éphraïmites, et leurs voisins les Benjamites, ne souffraient 
point d'établissements solides. Dan fut donc longtemps réduit à 
une vie de campement, et plus tard contraint d'émigrer pour cher- 
cher au loin des établissements dans le nord. | 

La conquête de la plus grande partie du pays s’était effectuée 

si rapidement, qu'elle dut apparaitre comme un miracle aux con- 
temporains et à la postérité. À peine un demi-siècle auparavant, 
les [sraélites, apprenant par leurs émissaires que les habitants 
du pays étaient trop forts pour qu'on pût espérer de les vaincre, 
avaient reculé éperdus et découragés. Et maintenant ces mêmes 
peuplades si redoutées étaient à ce point terrifiées par les Israé- 
lites, que la plupart abandonnèrent leurs possessions sans résis- 


LES LÉVITES. 39 


tance, et que, là où elles avaient essayé de se défendre, elles 
furent abattues. Le peuple se persuada que Dieu même avait mar- 
ché à la tête des légions israélites, que c'était lui qui avait jeté:le 
désordre dans les rangs de leurs ennemis et les avait dispersés. 
La poésie condensa dans une belle composition (le psaume xLrv) 
les détails de cette grande conquête du pays. 

Quelque chétive et parcimonieuse qu'on eût fait la part de cer- 
taines tribus, telles que Siméon et Dan,.elles avaient néanmoins 
reçu une possession suffisante pour servir de point d'appui à leur 
existence et de point de départ pour un développement ultérieur. 
Seule, la tribu de Zéoi était restée complètement dépourvue de ter- 
‘ritoire. La règle instituée par Moïse avait été fidèlement observée. 
Les Lévites, tribu de prêtres-nés, ne devaient pas être absorbés 
par l’agriculture, ni se préoccuper d'un patrimoine à arrondir, ni, 
comme les prêtres d'Égypte, enlever les terres au peuple sous 
couleur d'intérêts religieux ; ils ne devaient point, enfin, former 
une caste opulente, mais demeurer pauvres et se contenter de ce 
que les propriétaires de champs et de bétail leur accorderaient. Le 
sanctuaire et la Loi devaient être leur unique objectif. 

Ghilgal, siège de l’arche et centre de ralliement, ne pouvait 
garder à jamais cette prérogative : il était situé dans une région 
peu fertile et en dehors de toute relation. Aussi, dés que la situa- 
tion se fut consolidée et que les troupes d'au delà du Jourdain 
furent licenciées, dut-on se mettre en quête d’un siège plus conve- 
nable pour le sanctuaire. Il allait de soi, étant donnée la situation 
générale, que c'était dans la tribu d'Éphraïm qu'il fallait le cher- 
cher. S2/0 fut choisi à cet effet; c'est là qu’on transporta l'arche 
d'alliance et qu'on érigea un autel. Là était le rendez-vous, sinon 
de toutes les tribus, au moins des tribus centrales, Éphraïm, Ma- 
nassé et Benjamin. Le grand prêtre descendant d'Aaron, Phinéas, 
et ses successeurs, fixèrent leur résidence à Silo. Beaucoup de 
Lévites, selon toute apparence, y séjournérent également, tandis 
que d’autres vivaient dispersés dans les villes des autres tribus et 
menaient, en somme, une existence vagabonde. 

Par suite de l'immigration des Israélites, le pays de Canaan 
changea désormais, non seulement d'appellation, mais de carac- 
tère. II devint un so7 sacré, l'héritage du Seigneur. \] devait con- 


40 | HISTOIRE DES JUIFS. 


courir, en quelque sorte, à l’accomplissement de la sainte mission 
imposée au peuple. La terre étrangère était, en comparaison, une 
terre profane, où la fidélité au Dieu unique et spirituel et l'accom- 
plissement de sa doctrine étaient choses impossibles. On prêtait à 
la Terre sainte une sorte de sensibilité, qui la rendait impression- 
nable à la conduite religieuse ou impie du peuple. Trois crimes no- 
tamment, — le meurtre, l'inceste et l'idolätrie, — lui étaient intolé- 
rables; c'est pour de pareils méfaits que le pays avait rejeté, avait 
_« vomi » ses premiers habitants, et qu'il rejetterait, le cas échéant, 
le peuple israélite. C'était, aux yeux de ses nouveaux habitants, 
un sol d’une nature particulière et qui ne se pouvait comparer à 
aucun autre. | | 
De fait, le pays d'Israël, — comme on l'a nommé depuis cette 
époque, — offre des particularités étonnantes et comme on n'en 
voit dans nul autre pays au monde. Sur un espace exigu d'environ 
trente milles géographiques de longueur sur environ douze de 
largeur (en y comprenant la région au delà du Jourdain), sont 
entassés des contrastes qui lui donnent un caractère merveilleux. 
Les pics éternellement neigeux du Liban et de l'Hermon, au nord, 
dominent une succession de sommets et de vallées jusqu'aux 
sables du midi, où toute végétation est brûlée par l’ardeur du 
soleil africain. Là croissent et prospérent côte à côte des espèces 
partout ailleurs antipathiques : le svelte palmier, qui n'aime que 
les hautes températures, et le chène, qui ne peut les souffrir. Si 
la chaleur du midi fait bouillir le sang et porte l’homme aux 
passions violentes, le vent qui souffle des glaciers du nord vient 
le rafraîchir, le disposer au calme et à la réflexion. Le pays 
est baigné par une double bordure d’eau : ici la Méditerranée, qui . 
ouvre, le long de sa côte, des ports aux vaisseaux ; là un long fleuve, 
le Jourdain, qui, sorti de la hauteur de l'Hermon, court presque 
en ligne droite du nord au sud et a ses deux points extrêmes nette- 
ment marqués par deux grands lacs intérieurs. Au nord, il coule 
à travers le « lac de la Harpe » (ÆKinnéreth) ou de Tibériade; au 
sud, il perd ses eaux dans le miraculeux « lac du Sel ». Ces deux 
lacs, eux aussi, forment un contraste. Celui de la Harpe est un 
lac d’eau douce, où frétillent des poissons d'espèces variées, aux 
bords duquel croissent à foison le palmier, le figuier, la vigne 


DESCRIPTION DE LA PALESTINE. 41 


et autres arbres fruitiers. Par suite de la chaude température, 
les fruits mûrissent dans son voisinage un mois plus tôt que 
sur les hauteurs. Le lac du Sel (Arabak) a une.influence toute 
contraire et s'appelle à juste titre #7 Morte, car nul animal ver- 
tébré ne peut vivre dans ses eaux. Le sel qu'il renferme en abon- 
dance, mêlé à la magnésie et aux masses d’asphalte, est mortel à 
_tout ce qui respire. L'air même y est imprégné de sel, et tout le 
sol environnant, rempli de salines, n’est qu’un affreux désert. 
L'ovale de montagnes qui entoure la mer Morte, et dont les parois 
s'élèvent, par places, de plus de 1,300 pieds au-dessus, du niveau 
de l’eau, est aride, sans végétation, et imprime à toute cette 
région un aspect sinistre. Sur ces mêmes bords, néanmoins, entre 
l'eau du lac et les flancs des montagnes, se trouvent des oasis qui 
_ ne le cèdent pas en fertilité aux plus délicieux coins de terre, et 
où se développent les précieuses plantes balsamiques. Telle est 
l'oasis d'Fngadi, vers le milieu du bord occidental. Telle, et peut- 
être plus favorisée encore, l’oasis qu'on voit à l'angle sud-est de la 
mer Morte, où était la ville de Soar, célèbre par ses bois de pal- 
miers, qui lui avaient valu le nom de 7#amara. Là aussi fleuris- 
sait autrefois le baumier. À une lieue et demie au nord-est de la 
mer Morte, près de la ville de Béfharam, se récoltait le célèbre 
« baume de Galaad ». Et au bord de cette même mer, sur un 
espace de plusieurs lieues, s'étendent des marais salants qui 
répandent au loin des exhalaisons dangereuses. Mais les deux lacs, 
celui du « Sel » et celui de la « Harpe », ont cela de commun que 
l'un et l’autre possèdent sur leurs bords des sources thermales 
sulfureuses, efficaces pour la guérison de certaines maladies : Cal- 
lirhoé à l'est de la mer Morte, Ammaüs, près du lac de Kinnéreth. 

Le pays d'Israël est, avant tout, un pays de montagnes, et 
ses montagnes sont une grande bénédiction pour lui. Deux longues 
chaînes majestueuses, séparées par une vallée profonde, s'élèvent 
au nord comme deux fiers colosses à la tête chenue : le Ziban, 
dont le plus haut sommet pénètre à plus de dix mille pieds dans la 
région des neiges, et l’Anéiliban ou Hermon, dont le plus haut 
sommet atteint neuf mille trois cents pieds Le Liban n'a jamais 
fait partie du pays d'Israël, il a toujours appartenu aux Phéniciens, 
aux Araméens.et à leurs successeurs. Mais ses fameuses forêts de 


42 HISTOIRE DES JUIFS. 


cèdres ont été exploitées par les Israëélites, et la majesté de ses 
cimes, la senteur de ses arbres, l'ont été plus encore par les poètes 
de ce peuple. Plus voisin d'eux était le mont Zermon et son som- 
met brillant de neige, que l'on contemple avec admiration à plus de 
vingt milles de distance, quand la vue n'en est pas masquée par 
d’autres montagnes. La limite méridionale du pays d'Israël finis- 
sait au pied de sa pente abrupte. 

Les montagnes d'Israël, au nord, formaient les contreforts des 
deux chaïnes. Ces hauteurs s’abaissent successivement jusqu'à la 
grande et fertile plaine de Jezréel. Cette plaine, qui a l'aspect d’un 
triangle irrégulier, et que bornent à ses deux extrémités les mon- 
tagnes de Carmel et de Gelboé, partage le pays en deux moitiés 
inégales : la plus petite au nord (ultérieurement appelée Galilée), 
la plus grande au sud. De ce dernier côté, le terrain s'élève de 
nouveau, formant plusieurs éminences qui atteignent plus de deux 
mille pieds et qu'on nommait les Monts d’Éphraïm. De Jérusalem 
à Hébron, tirant au sud, le sol recommence à s'élever et forme des 
hauteurs de trois mille pieds, dites les Monts de Juda, puis il 
s'abaisse insensiblement, si bien que Bersabée, l’ancienne ville 
frontière, n’est plus qu’à une altitude de sept cents pieds. Les 
monts d'Éphraïm, comme ceux de Juda, s’inclinent de l’est à l’ouest, 
où se développe, entre leurs versants et la mer, la plaine appelée 
Saron et aussi la Basse-Terre (Sckephélah). La chaine décroit à 
l'est, dans la direction du Jourdain. Plusieurs mamelons des deux 
chaînes d’Éphraïm et de Juda eurent une notoriété particulière ; 
telles furent les deux montagnes près de Sichem, celles de Garizim, 
« montagne de la bénédiction », et d’ÉDal, « montagne de la malé- 
diction »; Béthel, à l'est, et Mifspé, à quelques heures de la future 
capitale; enfin la montagne de Sion (2,610 pieds) et celle des 
Oliviers (2,720 picds). 

Cette configuration particulière du pays lui donne une bigar- 
rure dont les effets ne se montrent pas seulement dans les pro- 
ductions de la terre, mais se sont accusés aussi dans le caractère 
des habitants. Du nord au sud, le pays est partagé en trois zones. 
La vaste zone montagneuse règne au centre, celle de la Basse- 
Terre à l’ouest jusqu’à la mer, et celle des plaines à l’est jusqu'au 
Jourdain. Le climat de la Basse-Terre est tempéré; celui de la 


DESCRIPTION DE LA PALESTINE, 43 


montagne, âpre dans la saison des pluies et tempéré dans la saison 
chaude; celui de la plaine du Jourdain, brûlant la plus grande 
partie de l'année. | 

Des rivières proprement dites, coulant toute l’année sans inter- 
ruption, la Palestine n'en a point ou n’en a qu'une seule, le Jour- 
daïin ; encore n'est-il pas navigable. Il ne fertilise que les plaines 
basses de ses deux rives, surtout la plaine orientale, au printemps, 
lorsque l’Hermon, par la fonte des neiges, vient grossir ses eaux. 
Les autres cours d’eau du pays, étant à sec dans les grandes cha- 
leurs, ne sont point, à proprement parler, des rivières. Ces tor- 
rents n’en sont pas moins une source de fécondité pour les pays 
qu'ils arrosent, et c’est sur leurs bords que se trouvent les terres 
arables. Un autre élément de fertilité, ce sont les petites sources 
qui naissent des montagnes, et qui sont trop faibles pour former 
des rivières. Les régions privées de sources pourvoient à leur 
boisson au moyen de la pluie, qu'on recueille dans des citernes 
creusées dans le roc. 

Grâce à la configuration de son sol, aux eaux abondantes que 
lui versent le Liban, l’Antiliban et leurs contreforts, aux Sources 
qui le sillonnent et à la pluie qu'il reçoit largement deux fois l'an- 
née, le pays possède, presque partout, une riche végétation. IL 
était, il est encore en partie, partout où agit la main de l’homme, 
un pays « où coulent le lait et le miel », un beau pays « de 
sources et de ruisseaux, de lacs, de vallées et de montagnes, un 
pays de froment, d'orge, de vignes, de figues, de grenades, où 
l'olive donne son huile et la datte son jus: où l’homme n'a que 
faire d’entasser des provisions pour se metire à l'abri du be- 
Soin; pays où rien ne manque, dont les pierres sont du fer et 
dont les montagnes fournissent de l'airain ». Les plaines surtout 
sont d’une incroyable fécondité et rendent au labeur de l'homme 
deux moissons dans l’année. Mais au nord de la plaine de Jezréel, 
le sol n’est pas moins productif; il portait autrefois un si grand 
nombre d’oliviers, qu'on a pu en dire : « On y baigne son pied 
dans l'huile». Au sud de cette grande plaine, la région du milieu, 
partage d’Éphraïm et de Manassé, récompensait par d’amples ré- 
coltes le travail de ses possesseurs. Des sources, jaillissant partout 
de la roche, se rejoignent et deviennent assez puissantes pour 


44 HISTOIRE DES JUIFS. 


faire mouvoir des moulins, tout en fertilisant la terre. Le canton 
des enfants de Joseph était particulièrement béni de Dieu : 


Des bénédictions du ciel, en haut, 

Et de celles de la terre, dans la profondeur ; 
Des fruits que mùrit le soleil, 

Et de ceux que développe l’action de la lune. 


De riants jardins et des vignes aux grappes rebondies cou- 
vraient jadis le flanc des montagnes, couronnées de forêts om- 
breuses, notamment de térébinthes, de chènes et d’ifs, qui, à leur 
tour, entrelenaient la fertilité dans les vallées. Sur certains points 
se dressaient des palmiers à la tige élancée, qui prodiguaient des 
fruits exquis et souvent versaient leur suc sur le sol. La fertilité 
diminue seulement vers le sud, où règnent surtout des collines 
calcaires et nues, et où les bas-fonds deviennent rares. Là encore, 
cependant, les troupeaux trouvaient des pâturages ; mais dans 
l'extrême sud, au midi d'Hébron, la campagne n'offre qu’un aspect 
triste et sauvage. 

Grâce à ses montagnes et aux courants d'air pur qui affluent 
sans cesse des hauteurs et de la mer, le climat du pays est sain 
et la population robuste. On n'y voit point de ces marais putrides 
qui empoisonnent l'atmosphère. Les maladies sont rares, si elles 
ne sont amenées par quelque lésion extérieure; rares égale- 
ment les épidémies, qui aujourd'hui encore n'y sévissent qu’im- 
portées du dehors. | 

Mais ce pays était encore plus nourrissant et plus vivifiant 
pour l'âme. Ilest bien petit sans doute, comparé aux vastes ré- 
gions de l’ancien monde. De certains points, de certains sommets 
au milieu du pays, le regard peut embrasser à la fois la frontière 
de lorient et celle du couchant ; les flots de la Méditerranée d’un 
côté, de l’autre la nappe de la mer Morte, le Jourdain et les monts 
de Galaad. Du haut de l’'Hermon, la perspective est encore plus 
étendue. Mais combien celte perspective élève l'âme! De bien 
des points, l'œil peut contempler les aspects les plus ravissants, 
les plus sublimes. L’atmosphère est, presque toute l’année, si 
pure et si transparente, qu'elle agit en quelque sorte à la façon 


DESCRIPTION DE LA PALESTINE. 45 


d'une puissante lunette, supprime la distance entre l'œil et le 
paysage et rapproche du spectateur les points les plus éloignés. 
Dans ce pays, le doigt de Dieu est visible partout pour une âmesen- 
sible et pensante : « Le Thabor et l'Hermon célèbrent le nom du Sei- 
gneur ! » La croupe ondulée des montagnes ou leur cime gracieuse 
n'écrasent pas l'imagination comme ces colosses énormes qui se 
dressent jusqu’au ciel, ne l'oppressent pas par ces précipices sau- 
vages, par ces crevasses fantastiques qui épouvantent le regard; 
mais elles la transportent doucement au-dessus de la matière 
infime et lui donnent la sensation bienfaisante d’un idéal aimable, 
 Suave, pénétrant. Qu'un germe de poésie couve dans l’âme de 
l'observateur, ce germe s'éveillera et se développera bientôt à l’as- 
pect de cette nature si riche et si variée. Et de fait, la vraie, la 
chaude et profonde poésie de la nature, c’est là seulement qu’elle 
a pris naissance. 

Dans ces lieux où, de chaque sommet, le regard peut errer 
librement au loin et embrasser de toute part un immense hori- 
zou, l’âme a conçu sans effort la haute pensée de l'infini, qui 
ailleurs n’y pouvait entrer que d'une façon artificielle. Sur un 
_ pareil théâtre, des âmes vierges se familiarisaient aisément avec 
l’idée de la grandeur et de la majesté divine. Dés l’aurore de ses 
destinées, le peuple d'Israël avait reconnu le doigt de Dieu. Ce 
doigt puissant, il le voyait encore dans l'éternel balancement 
d’une mer sans limites, dans le retour et la disparition périodiques 
des nuées fécondantes, dans la rosée distillant des montagnes - 
sur les vallées, dans toutes ces merveilles journalières qu’un 
horizon borné dérobe à la vue, mais que les grands espaces lui 
révèlent. 

Celui qui a sculpté les montagnes et créé le vent, 
Qui fait succéder l'obscurité au jour, 


Qui domine les hauteurs de la terre, 
Est aussi le Dieu qui protège Israël. 


Cette pensée, si tardivement reconnue et cependant si forti- 
fiante pour l’homme, que le même Esprit tout-puissant qui règne 
sur la nature gouverne aussi l’histoire, que l’Auteur des lois in- 


7. 


46 HISTOIRE DES JUIFS. 


flexibles de l'univers est le même qui préside aux variables des- 
tinées des peuples, cette pensée est née chez un peuple qui a 
puisé dans son histoire et dans ses larges horizons l'intuition de 
l'extraordinaire et du merveilleux. 

Sans doute, l’autre rive du Jourdain, le Galaad, jadis possession 
des rois Sichon et Og, depuis échu à deux tribus et demie, offrait, 
lui aussi, de saisissants spectacles; de ses hauteurs aussi, l'œil peut 
embrasser de vastes étendues. Mais on n’y contemple point la mer 
houleuse et mugissante, à peine un mince ruban de son azur. La 
poésie ne trouvait pas là le même excitant que dans la région 
opposée. Le Galaad n’a pas, que l'on sache, produit de poètes, et 
en fait de prophètes il n’en connut qu'un seul, âpre et sauvage 
comme ses solitudes et les gorges de ses montagnes. Le Jourdain 
n'était pas seulement une limite naturelle, c'était aussi une fron- 
tière morale. La Palestine citérieure avait d'ailleurs un autre 
avantage encore sur le Galaad : c’est que là, dès la conquête, les 
tribus avaient trouvé des places fortes et des cités organisées, base 
première de la société civile; le Galaad, au contraire, avait peu 
de villes, encore étaient-elles éparpillées. 


Cependant le pays d'Israël était loin d’être entièrement conquis 
et partagé entre les tribus; des portions entières étaient encore 
au pouvoir des indigènes. On ne saurait décider jusqu’à quel point 
Josué lui-même fut responsable de cet état de choses, qui laissait 
la conquête inachevée. Sa vieillesse ne resta pas aussi verte que 
l'avait été celle de son maître Moïse, et sa main défaillante semble 


avoir laissé échapper la verge du commandement. Mais ce fut 


certainement la tribu d'Éphraïm et, à sa suite, celle de Manassé 
qui enrayèrent l'élan guerrier de la nation. Voyant ces tribus, en 
possession des meilleures provinces, se reposer sur leurs lauriers, 
le reste du peuple, lui aussi, ne songea plus qu’à la possession et 
au repos, et remit l'épée au fourreau. La première fougue de la 
conquête une fois passée, on ne voit plus qu'aucune entreprise 
collective se soit organisée. Chaque tribu et chaque fraction de tribu 
n'ont plus à compter que sur elles-mêmes. Ainsi isolées, ce n’est 
plus chose facile pour elles de s’arrondir aux dépens des anciens 
possesseurs. 


LES PEUPLES VOISINS, 47 


Toute la côte notamment, cette Basse-Terre mi-partie fertile et 
sablonneuse qui s'étend depuis Gaza ou le « fleuve d’ Ég gypte » 
(Rhinocolura) jusqu'à Acco, resta indépendante. Ni ce littoral ni 
la côte qui s'étend plus au nord, d’Acco à Tyr et à Sidon, et qui 
formait proprement la Phénicie, ne furent jamais, même plus 
tard, annexés au pays d'Israël. La côte septentrionale resta aux 
Phéniciens, celle du midi aux Phüilistins. Entièrement isolées des 
autres tribus, celles de Juda et de Siméon vivaient, plus qu'elles 
encore, entremêlées à des populations étrangères, adonnées tour à 
tour à la vie pastorale et au brigandage. Comme nous l’avons déjà 
remarqué, les Jébuséens formaient comme un mur de séparation 
entre ces tribus méridionales et celles du nord. | 

Si Josué, dans ses vieux jours, eut la joie de voir accomplie la 
promesse de Dieu aux patriarches, cette joie ne fut pas sans mé- 
lange. Chose trop fréquente dans la vie des peuples comme dans 
celle des individus, la réalité n’avait guère répondu aux rêves de 
l'espérance. Le pays appartenait bien aux enfants d'Israël; mais 
il ne leur appartenait que pour moitié, et cette moitié, pour peu 
que la population indigène se fût vigoureusement unie, pouvait 
leur être reprise, et, repoussés à leur tour, ils auraient de nou- 
veau erré sans asile. La conscicnce de son œuvre inachevée dut 
remplir de souci les derniers moments de Josué; souci d'autant 
plus fondé qu'il ne voyait aucun chef capable de parachever sa 
tâche, aucun du moins à qui les tribus, surtout l’ambitieux 
Éphraïm, eussent consenti à se soumettre. Sa mort laissait le 
peuple orphelin, et ce peuple, qui pis est, n'avait même pas le 
sentiment de son abandon. Il ne pleura pas son second guide, 
mort, autant qu'il avait pleuré le premier. Josué ne légua qu’une 
seule chose à son peuple : l'espoir et la perspective de posséder 
un jour le pays tout entier, sans partage. Quand les peuples s’y 
attachent avec ténacité, leurs espérances finissent par s’accom- 
plir. Mais il y avait encore bien des luttes à soutenir avant que 
cet idéal d’une possession exclusive pût devenir une réalité ! 

En effet, les Israélites, dès l’origine, eurent affaire à bien des 
ennemis. Si les peuples voisins ignoraient que la doctrine nou- 
velle, dont Israël était dépositaire, ne visait à rien moins qu’à ren- 
verser leurs dieux, à briser leurs autels et leurs obélisques, à 


48 HISTOIRE DES JUIFS. 


abattre leurs bois sacrés, à anéantir tout leur attirail mytholo- 
gique; s’ils ne se doutaient pas de l'énorme contraste entre leur 
caractère et les aspirations des nouveaux venus, ils n’en haïs- 
saient pas moins ces intrus qui, l'épée à la main, s'étaient in- 
stallés dans la plus grande partie du pays. À l'encontre de cette 
hostilité ouverte ou sourde, que devaient faire les Israélites? Ils 
devaient, ou déclarer à leurs voisins une guerre d’extermination, 
ou se mettre avec eux sur un pied de bon voisinage. Pousser à la 
guerre n'était pas possible; car, depuis la mort de Josué, ils man- 
quaient de direction et d'unité, ils n'avaient ni aptitudes pour la 
guerre ni envie de guerroyer. Ces conquérants remirent donc peu 
à peu l'épée au fourreau et cherchèrent à nouer des relations 
d'amitié avec leurs voisins. Les Cananéens et les Phéniciens n’en 
demandaient, pour le moment, pas davantage. Leurs visées, en 
général, étant plus pacifiques que belliqueuses, ils se tenaient 
pour salisfaits, si les routes des caravanes leur restaient ouvertes 
pour la liberté de leur commerce international. Seuls, les Iduméens, 
les Philistins et les Moabites montraient un même empressement 
à opprimer et à mettre à mal leurs voisins israélites. 

Ceux-ci éprouvaient encore un plus grand besoin de repos, un 
plus vif amour de la paix, lorsqu'ils se rappelaient le pénible 
voyage du désert. Rien ne leur coûtait pour satisfaire ce besoin, et 
plus d'une fois, en faveur de l'étranger, ‘ils firent bon marché de 
l'intérêt de leurs frères. Pour entretenir les relations amicales 
avec leurs voisins et s'assurer en quelque façon contre l'avenir, 
ils contraclèrent avec eux des mariages, en ce sens que les pères 
donnaient leurs filles pour épouses à des Cananéens et acceptaient 
pour leurs fils de jeunes Cananéennes. Ces mariages mixtes devaient 
surtout se produire chez les tribus des frontières, qui voyaient dans 
les bons rapports de voisinage une condition essentielle de sécurité. 

Or, de ces alliances matrimoniales avec les païens à la tenta- 
tion de prendre part à leur culte, il n’y avait qu'un pas. Les 
indigènes avaient déjà des sanctuaires et des lieux de pélerinage, 
auxquels se rattachaient des mythes qui souriaient à l'imagina- 
tion populaire. Les Israélites trouvaient, sur leur propre territoire, 
mainte colline élevée, mainte vallée gracieuse, déjà revêtues d'un 
caractère sacré. Le peuple des campagnes, qui ne savait pas 


IMITATION DU CULTE IDOLATRE. 49 


assez distinguer les fictions païennes de la vérité israélite, et qui 
nourrissait encore le souvenir des aberrations de l'Égypte, n’éprou- 
vait pas trop de répugnance à s'asseoir aux repas sacrés des 
idolâtres. Cette participation aux rites étrangers gagna peu à peu 
du terrain, d'autant plus que les Phéniciens imposaient aux Israé- 
lites par leur supériorité artistique et leurs capacités. D'ailleurs, 
le culte des peuples voisins ne flattait que trop les sens ; il devait 
plaire à ces natures encore jeunes, plus que le culte israélite, qui 
n'avait pas encore de formes arrêtées. À cette époque et plus tard 
encore, le sacrifice était l'expression par excellence du culte re- 
ligieux et des rapports de l'homme avec la Divinité. Celui-là donc 
qui en éprouvait le besoin était obligé d'élever un autel à son 
usage ou d'adopter un sanctuaire déjà établi. Et la doctrine du 
Sinaï n'avait encore aucun représentant ni interprète pour en- 
seigner aux hommes une autre manière d'honorer Dieu. Les 
Lévites, obligés de vivre et d'enseigner parmi toutes les tribus, 
n'avaient pas de domiciles fixes dans les villes, et, privés de pro- 
priétés foncières, étaient pauvres et peu considérés. L'habitude, 
l'esprit d'imitation , la séduction des sens, tout entrainait les 
Israélites vers le culte idolâtre des peuples voisins, tandis qu'un 
culte plus épuré, conforme à l'esprit de la loi sinaïque, n'avait 
guère pour eux ni attrait ni prestige. 

Rien d'étonnant donc si les hauts lieux, dans le pays d'Israël, 
se couvrirent d'autels et si on y éleva des monolithes (matséboth)… 
À la vérité, les vieux souvenirs des miracles accomplis vivaient 
encore et formaient entre les tribus comme un lien invisible, en 
dépit de leur isolement et de leur accession à l'idolâtrie. Ces sou- 
venirs, le père les transmettait à son fils et celui-ci au sien. Aux 
époques de détresse, des individus ou des tribus entières les 
caressaient avec ardeur : « Où sont ces miracles de Dieu que nous 
ont contés nos pères ; ces prodiges qu'il opéra en nous amenant 
de l'Égypte dans ce pays-ci? » La scène du Sinaï enflammé res- 
tait toujours vivace chez.ceux qui n'avaient pas suivi la stupide 
multitude. Les avertissements, d'ailleurs, ne leur manquaient 
point : des voix graves rappelaient à Israël cet heureux passé et 
censuraient sévèrement son existence idolâtre. Selon toute appa- 
rence, c'étaient des Lévites — ces gardiens de la Loi et des Tables 


4 


00 HISTOIRE DES JUIFS. 


d'alliance, ces serviteurs du sanctuaire de Silo — qui, de temps 
à autre, surtout aux heures sombres, au sein des assemblées 
populaires, tonnaient contre ces désordres. Mais, lors même qu'un 
de ces orateurs réussissait à secouer l'âme de la foule, cette 
émotion n'était pas durable. La propension à frayer avec les voisins 
et à imiter leurs mœurs était trop puissante pour qu'on en püt ai- 
sément triompher. 

Ainsi un mal en avait engendré un autre. L'égoïsme des 
Éphraïmites avait forcé les autres tribus, elles aussi, à ne penser 
qu’à elles-mêmes, et le faisceau national s'était relàäché. En pré- 
sence de cet individualisme, l'existence d'un chef unique n'était 
pas possible. Aucune tribu ne pouvant, en cas de besoin, compter 
sur l'assistance de ses sœurs, toutes se trouvaient réduites à se 
mettre sur un bon pied avec les peuplades voisines, à s’allier avec 
elles par des mariages, à s'associer à leurs coutumes idolâtres, à 
s’assimiler leurs mœurs et leur immoralité. La défection intérieure 
était une conséquence de la dislocation extérieure. Mais, en dépit 
de ces sacrifices et de cette complaisante abnégation, on ne pou- 
vait obtenir ni une pleine sécurité ni une suffisante indépen- 
dance. | 
‘Ces voisins haineux, aussitôt qu'ils se jugèrent assez forts, 
firent constamment sentir aux Israélites qu'ils ne voyaient en eux 
que des intrus, dont l’anéantissement, ou du moins l’humiliation, 
était le plus cher de leurs désirs. Josué mort. de tristes jours 
ne tardèrent pas à luire. L’une après l’autre, les tribus furent 
attaquées, maltraitées, comprimées jusqu’à la servitude. A la 
vérité, dans les périls extrêmes, des hommes pleins de zèle et de 
courage s avançaient sur la brèche et se signalaient par des traits 
héroïques. Ces héros, ces sauveurs du peuple, —les j#ges (scho- 
fetim), comme on les appelle d'ordinaire, — pouvaient bien, aux 
heures de crise, rassembler quelques tribus pour une action com- 
mune; mais ils étaient impuissants à réunir le peuple entier sous 
leur main, même à retenir en un faisceau les tribus qu'ils avaient 
momentanément groupées, bref, à fonder un ordre durable. 
Encore moins ces sauveurs improvisés, ces chefs temporaires, 
étaient-ils capables de conjurer le- fléau de l'idolâtrie et de l’im- 
moralité, de susciter des partisans à la saine doctrine nationale, 


En 


+ 


LES JUGES. 54 


étant eux-mêmes imbus des erreurs dominantes et n'ayant que de 
vagues notions de la doctrine du Sinaï. Ils ne pouvaient pas, ces 
douze ou treize héros de la judicature, écarter définitivement des 
frontières du pays ses malveillants voisins, ni créer à l’intérieur une 
organisation durable. Même les plus marquants d’entre eux, 2arak 
et la prophétesse Débora avec leur inspiration, Gédéon et Jephté 
avec leur valeur martiale, n'étaient pas assez forts pour créer ou 
restaurer l’unité nationale. L'importance de leur rôle, tout de 
circonstance, s’effaçait dès qu'ils avaient repoussé les ennemis, 
conjuré le péril, procuré une certaine sécurité à leurs concitoyens. 
D'autorité, ils n’en avaient point, même sur les tribus qu'ils 
avaient sauvées par leur courage. Les exploits de Samson n’em- 
pêchèrent pas les Philistins de considérer les tribus de leur terri- ‘ 
toire comme leurs sujettes ou mieux comme leurs esclaves, et de 


les traiter en conséquence; et pareillement les victoires de 


Jephté sur les Ammonites ne les affaiblirent pas au point de les 
faire renoncer à leurs revendications contre les deux tribus. et. 
demie de la rive orientale. 

Mais ce fut cet excès même de faiblesse qui, une fois con- 
staté, amena graduellement la guérison et le retour des forces. 
Certains chefs de tribus durent enfin se convaincre que ces avances 
faites aux peuples voisins et cet empressement à les imiter, loin: 
de profiter aux Israélites, les avaient annulés de plus en plus. 
Le souvenir du Dieu de leurs pères doit s'être réveillé dans les 
cœurs et avoir secoué les consciences. Avec ce souvenir s'éveilla 


‘ la pensée du sanctuaire, de la tente sacrée dédiée à ce même 


Dieu dans Silo, et le besoin de la visiter. Aussi, vers la fin da 
l’époque des juges, Silo devint-il, plus qu'auparavant, un lieu de 
réunion. Là se trouvaient des lévites, gardiens encore fidèles de 
la doctrine mosaïque, et ceux-là peuvent avoir fait sentir au 
peuple, dans les assemblées provoquées par les crises publiques, 
que ces crises avaient pour cause la défection envers le Dieu 
d'Israël et le culte rendu à Baal. 

Or, en ces temps calamiteux vivait à Silo un prêtre, digne 
descendant d’Aaron et de Phinéas, le premier Aaronide de cette 
période dont le nom ait passé à la postérité. On le nomme simple- 
ment Æéli, et on nous le montre comme un vénérable et doux 


5? HISTOIRE DES JUIFS. 


Jen 


viviluni. à la parole bienveillante, incapable d'adresser à personne, 
mème à ses fils indignes, une réprimande sévére. Un tel person- 
nage devait déjà. par la gravité de son caracttre et la saiotet- de 
sa vie, exerver une salutaire influence et gagner de chaudes 
sympathies à la doctrine dont il était le représentant. Et lorsque 
des membres désolés des tribus d' Éphraïn et de Benjamin venaient 
à Silv, de plus en plus nombreux, exhaler leurs plaintes les uns 
coute les Philistins, les autres contre les Ammonites, c'était pour 
Héli une occasion incessante de leur parler du secourable Dieu 
d'Israël et de les détourner énergiquement du culte des faux 
dieux. Par là, il éveillait dans leurs esprits des sentiments plus 
nobles: plusieurs, parmi les Anciens des tribus, furent ainsi amenés 
à quitter Baal pour revenir au Dieu des ancêtres, et le reste de la 
tribu suivait généralement cet exemple. 

Héli ne paraît pas avoir été belliqueux, et tout indique, au con- 
traire, que ce fut un juge pacifique. Les prêtres et les Lévites 
d'Israël n'étaient pas habilués à manier l’épée et la lance. Cela 
n’empèche pas Héli d'être compté parmi les juges et libérateurs 
d'Israël. Lorsque des troupes israélites venaient lui demander 
inspiration et conseil, il les encourageait, au nom du Dieu de 
leurs pères, à opposer une résistance énergique aux fréquentes 
incursions de l'ennemi : son rôle actif ne parait pas avoir été 
au delà. 

Peut-être en Israël, comme ailleurs, la période de la judicature 
ou des temps héroïques eût été suivie d’une période de gouver- 
nement sacerdotal, si les descendants d'Héli eussent hérité de sa 
considération. Mais il n’en fut pas ainsi; ses deux fils, Zophni et 
Phinéas, ne marchérent pas sur ses traces. Et lorsqu'un beau 
jour le peuple et lui-même furent frappés d'un grand malheur, 
on y vit une punition du ciel, irrité de la conduite des fils d'Héli et 
de la faiblesse d’un pére trop indulgent. Voici le fait. ° 

Les Philistins, toujours plus forts que les tribus de leur voisi- 
nage, faisaient de continuelles incursions dans le pays et le met- 
taient au pillage. Les Israélites des tribus le plus directement 
exposées avaient déjà acquis une certaine expérience militaire, 
si bien qu’au lieu d'opposer à l'ennemi des masses désordonnées, 
ils s’avançaient régulièrement « en ordre de bataille ». Mais les 


HÉLI ET LA DESTRUCTION DE SILO. 53 


Philistins, grâce à leurs chariots de fer, étaient supérieurs aux 
Israélites. Sur le conseil des Anciens, on alla chercher à Silo 
l'arche d'alliance, dont la présence seule, supposait-on, serait 
déjà un gage de victoire. La seconde rencontre n’en eut pas moins 
une issue malheureuse. La troupe israélite. fut mise en déroute, 
l'arche d'alliance capturée par les Philistins, et les fils d’Héli, qui 
l'accompagnaient, perdirent la vie. Les.Philistins se mirent à la 
poursuite des fuyards et semèrent la terreur dans tous les alen- 
tours. Tandis que le peuple de Silo et le grand prêtre attendaient 
impaliemment des nouvelles favorables, arrive un messager effaré, 
hors d'haleine, apportant ce terrible message : « Les Israélites ont 
lâché pied devant les Philistins, tes deux fils sont morts, l'arche 
sainte est prisonnière de l'ennemi! » Cette dernière nouvelle 
épouvanta le vieillard .plus encore que la mort de ses fils : il 
tomba raide mort de son siège, au seuil même du sanctuaire. 

De fait, tout honneur était perdu en ce moment pour Israël. 
L'incursion passagère et le pillage ne suffisaient plus aux Philistins 
victorieux : ils s'avancèrent à travers le pays dans toute sa largeur, 
jusqu’à Silo, et avec la ville ils détruisirent aussi le tabernacle, ce 
témoin qui rappelait encore l’heureux temps de Moïse. Longtemps 
après, un poète décrivait, d'un cœur encore oppressé, cette la- 
mentable époque : 


Le Seigneur a délaissé le temple de Silo, 

La tente où il résidait parmi les hommes; 

Il a livré sa gloire (l'arche d'alliance) à la captivité, 
Son honneur aux mains de l'ennemi, 

Jeté son peuple en proie au glaive, 

Courroucé qu'il était contre son héritage. 

Le feu a consumé ses adolescents, 

Et ses jeunes filles n’ont pu prendre le deuil ; 

Ses prêtres sont tombés sous le glaive, 

Et ses veuves n'ont point pleuré... 


La force et le courage du peuple furent complètement brisés 
par cette défaite. Les tribus qui jusqu'alors avaient formé comme 
l'avant-garde d'Israël étaient paralysées. C'est Éphraïm qui — à 
bon droit, il est vrai — avait le plus souffert. De plus, la perte du 


54 HISTOIRE DES JUIFS. 


sanctuaire, qui avait commencé sous Héli à devenir un centre de 
ralliement, semble avoir rompu toute relation entre les tribus, no- 
tamment avec celles du nord. 

En s’emparant de l'arche d'alliance, réputée le palladium des 
Israélites, et en détruisant le sanctuaire, les Philistins s'imaginaient 
avoir, par cela même, vaincu le Dieu tutélaire de ce peuple. Ils 
furent bientôt désabusés à leurs dépens. L’arche ne fut pas plus tôt 
amenée dans la ville voisine, Asdod, que toutes sortes de plaies 
vinrent accabler le pays. Consternés, les princes philistins résolu- 
rent, d’après le conseil des prêtres et des magiciens, de renvoyer 
l'arche, avec des offrandes expiatoires, au lieu où ils l'avaient 
prise. Elle n’était restée que sept mois au pouvoir des Philistins. 
Sortie de leur territoire, elle trouva un abri dans la « ville fores- 
tière » (Æiryatl-Yearim), sur une colline, où elle resta sous la 
garde des Lévites qui y résidaient. Mais elle fit si peu faute au 
peuple, qu'il s’écoula plusieurs dizaines d'années avant qu'on se 
ressouvint d'elle. Ni par leur contenu, ni par leur haute antiquité, 
les tables de la Loi n'avaient grande valeur aux yeux d’une popula- 
tion dégénérée. 

Toutefois, les malheurs mêmes du sanctuaire de Silo, son aban- 
don et sa ruine, avaient provoqué dans les esprits une réaction 
salutaire. Ceux qui avaient conservé un peu de sens moral durent 
reconnaitre, après tout, que le désarroi religieux et politique de 
la nation avait causé tous ses maux. Les Lévites qui avaient 
échappé au désastre de Silo et s'étaient disséminés sur différents 
points, ne pouvaient guère manquer de réveiller dans les con- 
sciences le respect de l'antique doctrine. Peut-être aussi le retour 
de l’arche avait-il exercé une influence directe sur les âmes et fait 
naître l'espérance d'un avenir meilleur. L'élan qui portait le 
peuple vers le Dieu d'Israël s’étendait de proche en proche. Il ne 
manquait plus qu’un homme sérieux, plein de résolution et de 
zèle, capable de montrer le bon chemin au peuple aveuglé, pour 
relever ces esprits affaissés par un long deuil. Et l’homme surgit à 
point nommé, qui devait donner une face nouvelle à l’histoire 
israélite. 

Cet homme providentiel fut Samuel, fils d'Elkana; ce fut lui qui 
reforma le faisceau, depuis longtemps désagrégé, de la communion 


LE PROPHÈTE SAMUEL. 55 


israélite, qui en prévint la décomposition et la ruine. Sa grandeur 
ressort déjà de ce fait, qu'on le classe au second rang après 
Moïse, non seulement dans l’ordre chronologique, mais encore eu 
égard à l’autorité prophétique. Samuel fut une imposante person- 
palité, un fier et ferme caractère, sévère à lui-même comme aux 
autres. Vivant au milieu du peuple, en contact incessant avec lui, 
il surpassa ses contemporains par la religiosité profonde, par l’élé- 
vation de la pensée,par l’abnégation. Mais, plus encore que ces 
qualités, sa grandeur prophétique le mettait hors de pair. Son œil 
intérieur savait percer les voiles dont s'enveloppe l'avenir ; ce 
qu'il avait ainsi vu, il l’annonçait, et ce qu'il annonçait se réali- 
sait toujours. 

Samuel descendait d'une des familles lévitiques les plus consi- 
dérées. Sa mère Hanna (Anne), dont la prière silencieuse et fer- 
vente mérita de servir de modèle à la postérité, semble lui avoir 
transmis une profonde tendresse de cœur. De bonne heure il fut 
plaèé par elle sous la direction d'Héli, et fit office de Lévite dans 
le sanctuaire de Silo. Il en ouvrait les portes chaque jour, aidait 
aux cérémonies des sacrifices, et rèstait, même la nuit, dans l’en- 
ceinte du tabernacle. Jeune encore, la faculté prophétique s'éveilla 
en lui, sans qu’il en eût conscience. Un jour, au plus fort du som- 
meil, il crut entendre de l’intérieur du sanctuaire, où était encore 
l'arche, une voix l'appeler par son nom. Ce fut sa première vision 
prophétique. Peu après s'accomplit cette série de malheurs, la 
défaite de l’armée israélite par les Philistins, la prise de l’arche, la 
mort d’Iléli et de ses deux fils, la destruction de Silo. Arrêté dans 
son service par ce dernier événement, il revint à Rama dans la 
maison paternelle, sans aucun doute avec une profonde dou- 
leur. 

Dans le monde lévitique, où il avait grandi, régnait la ferme 
conviction que les revers d'Israël étaient la conséquence de la 
désertion de son Dieu. « Plus de tabernacle », cela revenait à dire 
que Dieu avait abandonné son peuple. Toutefois, Samuel semble 
avoir insensiblement pris son parti d’une situation irrémédiable et 
être arrivé à un autre ordre d'idées. P/us de sanctuaire ! Plus de 
sacrifices ! Le sacrifice est-il donc si indispensable à une pure 
adoration de Dieu, à une conduite sainte et religieuse ? Cette pen- 


bi HISTOIRE DES JUIFS. 


sce mürit dans son intelligence, et il la proclama plus tard en 
temps et lieu : à savoir, que les sacrifices n'ont qu'une valeur 
socondaire, et que ce n'est pas la graisse des béliers qui procure 
la bienveillance divine. En quoi donc doit consister l'adoration de 
Dieu ? Dans la stricte obéissance à ce que Dieu commande. Mais 
cette volonté de Dieu, quelle est-elle? Pendant son séjour à Silo, 
Samuel ne s'était pas initié seulement au contenu des tables de 
pierre conservées dans l'arche, mais encore à celui du livre de la 
Loi légué par Moïse. Sa pensée s'était nourrie de ce livre. Dans 
ces saintes archives étaient recommandés, comme préceptes 
divins, le droit et la justice, la charité, l'égalité de tous sans distinc- 
tion de classes ni privilège de castes ; rien des sacrifices, ou du 
moins peu de chose. Samuel, de beaucoup plus rapproché du ber- 
ceau d'Israël et de sa doctrine que les derniers prophètes, était 
convaincu comme eux que Dieu n’avait pas simplement affranchiles 
Israélites pour qu'ils sacrifiassent à lui seul et à nul autre, mais pour 
qu'ils fissent de ses lois une vérité. Le contenu de ces archives, ou 
la Lor, c'était la volonté de Dieu, volonté à laquelle les Israélites 

devaient docilement se soumettre. Cette loi devint une vivante réa- 
“lité dans la conscience de Samuel; il en fut l'organe et l'interprète, 
il l'inculqua au peuple comme règle de conduite. 

Désormais, la mission de Samuel était trouvée : initier le peuple 
à la sainte doctrine, le corriger des vices et des erreurs idolâtres 
qu'une habitude invétérée avait transformés en seconde nature. 
Son principal moyen pour obtenir ce grand résultat fut le puis- 
sant verbe du prophète. Samuel était doué d'une éloquence péné- 
trante. Exalté lui-même par ses visions prophétiques, il les com- 
muniquait à ses auditeurs, et il commença sans doute par Rama, 
sa ville natale. Ces révélations extraordinaires, qui dépassaient le 
cercle étroit de la vie commune, il paraît les avoir exprimées sous 
forme de vers, caractérisés par le parallélisme des membres, par 
l'emploi d'images et de similitudes poétiques. 

Quand Samuel revint à la maison paternelle, sa renommée l'y 
avait devancé : on savait qu’à plusieurs reprises, à Silo, il avait 
été honoré de révélations prophétiques, et que sa parole s'était 
toujours accomplie. Bientôt le bruit se répandit aux environs de 
Rama, puis, de proche en proche, se propagea au loin, qu’un 


SAMUEL ET SON ÉCOLE. 87 


prophète avait surgi en Israël, que cet esprit divin qui avait in- 
spiré Moise reposait maintenant sur le fils d'Elkana. Dans le long 
espace de siècles qui sépare ces deux hommes, il n’y a pas eu 
de prophète, au sens vrai du mot. Cette pensée, que Dieu venait 
de susciter un second Moïse, enflamma les cœurs de l'espérance 
de voir luire prochainement de meilleurs jours. 

La première préoccupation de Samuel fut de déshabituer son 
peuple du culte impur de Baal et d’Astarté, et de le guérir de sa 
crédulité à l'endroit des oracles. Les tendances d'une partie du 
peuple à s'éloigner des anciens errements et à se rapprocher du 
Dieu d'Israël vinrent en aide à ses efforts. Ses discours entrai- 
nants, où dominait surtout cette idée que les dieux des païens 
étaient de vains fantômes, incapables de secourir, que c'était 
folie et crime tout à la fois de consulter des oracles trompeurs 
et d'ajouter foi aux jongleries des devins, enfin que Dieu n’aban- 
donnerait jamais son peuple, ces discours trouvaient un écho de 
plus en plus puissant dans le cœur de ceux qui les entendaient ou 
qui en avaient oui parler. Samuel n'’attendait pas les auditeurs, il 
les cherchait, il allait au-devant d'eux. Il faisait des tournées dans 
le pays, organisait des assemblées populaires et révélat à la 
foule ce que l'esprit de Dieu lui avait inspiré. Et les Israélites, 
échauffés par le feu de sa parole, s’éveillaient de la torpeur où 
les avait plongés l’adversité, reprenaient confiance en leur Dieu 
et en eux-mêmes, et entraient dans la voie de la résipiscence. Ils 
avaient trouvé l'homme qu'il leur fallait, celui qui, en ces temps 
calamiteux, pouvait le mieux les guider. 

Toutefois, Samuel n'était pas isolé, et il n’aurait pu, à lui seul, 
opérer cette heureuse transformation. Il avait à sa disposition un 
corps d’auxiliaires sur lesquels il pouvait compter. Les Lévitles, 
d’abord établis à Silo, s'étaient débandés après la destruction de 
cette ville et du sanctuaire, et avaient en quelque sorte perdu 
pied. Accoutumés à se grouper autour de l'autel et à servir dans 
le tabernacle, étrangers à toute autre besogne, que pouvaient-ils 
essayer dans leur isolement? Un nouveau centre de culte n'exis- 
tait pas encore, vers lequel ils pussent se porter. Un certain 
nombre de Lévites se rallièrent donc autour de Samuel, dont ils 
‘avaient apprécié la supériorité à Silo, et il sut les utiliser pour 


58 HISTOIRE DES JUIFS. 


le succès de ses desseins. Pelit à petit ils devinrent assez nom- 
breux pour former une compagnie, une communauté lévitique. 
Is étaient habiles musiciens, savaient jouer des timbales, de la 
harpe et du luth. La parole brülante des prophètes, revèlue d’une 
forme poétique, a certainement servi de base à la mélodie musicale. 
Réunies, paroles et musique exerçaient une telle puissance que les 
auditeurs, saisis d'enthousiasme, tombaient dans l’extase et se sen- 
taient comme transformés. Ces stagiaires de la prophétie, dirigés 
par Samuel et poussés par l'esprit divin, eurent une part consi- 
dérable à la révolution morale qui s’opéra chez les Israélites. 

Une autre circonstance encore contribua à relever ce peuple de 
son apathie. Pendant toute la durée de la judicature, la tribu de 
Juda n'avait pris aucune part aux affaires publiques ni aux évé- 
nements. Confinée dans les pacages et les solitudes de son terri- 
toire, elle était, pour les autres tribus, comme si elle n'eût point 
existé. Les Jébuséens, qui occupaient la région située entre les 
monts d'Éphraïm et ceux de Juda, isolaient cette dernière tribu 
de ses sœurs du nord. Ce sont seulement les entreprises réitérées 
des Philistins sur le territoire israélite qui semblent avoir secoué 
cette tsibu et l'avoir fait sortir de sa retraite. Quelles que soient 
d’ailleurs les circonstances qui ont amené cette situation, il est 
certain qu à l’époque de Samuel la tribu de Juda et sa vassale, 
celle de Siméon, entrèrent dans l’action commune. Jacob et Israël, 
séparés l’un de l’autre pendant les longs siècles écoulés depuis 
leur entrée au pays, sont maintenant réunis, et c'est probablement 
Samuel qui a provoqué cette jonction. L'entrée de Juda sur la 
scène y introduit un élément nouveau, plus vigoureux, et en 
quelque sorte rajeunissant. Dans la province dont elle avait pris 
possession, la tribu de Juda avait trouvé peu de villes et une civi- 
lisation peu développée. La seule ville qui eût un nom était Hébron; 
le reste n’était que bourgades pour des pâtres. Les mœurs raffinées 
et corrompues de la Phénicie restèrent étrangères aux Judaites 
et aux Siméonites ; le culte de Baal et d'Astarté, avec sa déprava- 
tion sensuelle et grossière, ne pénétra pas jusqu'à eux. Ils res- 
térent, en majeure partie, ce qu'ils avaient été à leur entrée dans 
le pays : de simples pasteurs, jaloux de leur liberté et sachant 
la défendre, mais peu ambitieux de gloire militaire. C’est dans la 


LÉVITES ET PSALMISTES. 59 


Judée que la simplicité patriarcale semble avoir persisté le plus 
longtemps. 

À la vérité, sans l’énergique et imposante personnalité de Samuel, 
le relèvement politique et religieux n’eût guère pu s’accomplir. 
Le fils d'Elkana, sans être un héros, était néanmoins consi- 
déré comme la forte colonne sur laquelle s’appuyaient les deux 
maisons de Jacob et d'Israël. Secondé par le corps prophétique des 
Lévites, Samuel soutint son rôle actif durant plusieurs années, 
avec ardeur et résolution. Le peuple voyait en lui un chef, et il le 
conduisit en effet à la victoire par la puissance de l'inspiration. 
Celle qu'il lui fit remporter près du lieu même où, bien des années 
auparavant, les Philistins avaient écrasé l’armée israélile et cap- 
turé l'arche d'alliance, eut des conséquences sérieuses et du- 
rables : elle releva le courage des Israélites et abattit celui des 
Philistins. 

Pendant une dizaine d'années environ, le peuple doit avoir goûté 
de nouveau les charmes de la paix, et Samuel prit à tâche d’em- 
pêcher que les avantages nés du malheur ne fussent détruits par 
la prospérité. Maintenir la cohésion des tribus, qui avait fait leur 
force, fut sans doute le principal objet de ses efforts. Tous les ans, 
il convoquait les Anciens du peuple, leur exposait leurs devoirs, 
leur rappelait les infortunes que le peuple s'était attirées par l’ou- 
bli de son Dieu, par la fréquentation des idolâtres, par limitation de 
leurs mœurs, et les mettait en garde contre le danger des rechutes. 
— Grâce à lui, un élément nouveau entra dans le culte israélite : 
là louange chantée, le psaume. Samuel lui-même, ancêtre des 
renommés psalmistes qui s’appelaient les fs de Coré, a, sans 
aucun doute, composé d’abord des cantiques pour le service divin. 
Son petit-fils ÆZéman avait, dans la génération suivante, avec 
Asaph et Yedouthoun, la réputation de poète sacré et d’habile 
mnsicien. Ces deux aimables sœurs, qui se complètent si bien en 
s'unissant, — la poésie et la musique, —furent mises par Samuel 
au service de la religion; le culte y gagna de la grandeur et 
de la solennité, et son action sur les cœurs en devint plus puissante 
et plus durable. | 

L'introduction des chœurs lévitiques et du chant des psaumes 
amoindrit naturellement l'importance des sacrifices. Les prêtres, 


60 HISTOIRE DES JUIFS. 


les fils d'Aaron, furent relégués par Samuel au second plan, et, 
en quelque façon, laissés dans l'ombre. Un petit-fils d'Héli, Aczki- 
toub, s'était enfui lors du désastre de Silo et réfugié à Vo, pelite 
ville voisine de Jérusalem, emportant avec lui ses vêtements de 
grand prêtre. Bientôt les autres membres de la famille d'Aaron se: 
rendirent également à Nob, qui devint ainsi une « ville de prêtres ». 
Mais Samuel n'accorda pas la moindre attention à ce nouveau 
siège de culte. Sa sollicitude s'était portée exclusivement sur le 
centre et sur le midi. Sur ses vieux jours, il envoya ses deux fils, 
Joël et Abia, comme ses substituts, l’un à Bersabée, dansle sud 
occupé par Juda, l’autre à Béthel, laissant le nord sans représen- 
tation. Devenu âgé, il ne pouvait plus déployer l’activité énergique 
de sa jeunesse et de sa maturité. Ses fils n'étaient pas aimés ; on 
les accusait d’avilir leurs fonctions en acceptant des présents 
corrupteurs. Quant à d’autres hommes, vaillants et résolus, Samuel 
n'en trouvait point dans son entourage. Le prophète ne pouvant 
plus aussi fréquemment se metlre en rapport avec les Anciens, le 
faisceau de l’unité nationale se desserra peu à peu. De plus, et 
précisément à cette époque, les pires ennemis du peuple israélite 
devinrent particulièrement puissants. Du temps de Samuel, en 
effet, les Philistins adoptèrent le régime de la royauté, ou bien il 
leur fut imposé par le gouverneur d’une deleurs cinq villes. Sous ce 
régime, ils devinrent plus unis et plus forts. L'ambitior du nouveau 
roi de la Philistée visait à de vastes conquêtes. Il paraïtrait 
même qu'il s'attaqua avec succès aux Phéniciens et qu'il détruisit 
la ville de Sidon. Les Sidoniens s’enfuirent sur des vaisseaux et 
bâtirent, sur un rocher qui s’avançait loin dans la mer,une nou- 
velle ville qu'ils appelèrent 7yr, la ville du « Rocher ». — La 
chute de Sidon avait rendu les Philistins maîtres de toute la côte, 
depuis Gaza jusqu’à Sidon. La tentation de conquérir l’intérieur 
était donc naturelle, et il leur paraissait facile, avec leur puissance 
maintenant agrandie, de subjuguer le pays d'Israël tout entier. 
Ainsi naquirent de nouveau des guerres sanglantes entre eux et les 
Israélites. 

Les Ammonites aussi, établis au delà du Jourdain, et que 
Jephté avait réduits, relevèrent la tête sous le règne de Nachasck. 
Ce roi belliqueux fit des incursions dans les cantons de la tribu 


Can 


PRÉLIMINAIRES. DE LA ROYAUTÉ. 61 


de Gad et de la demi-tribu de Manassé. Hors d'état de se 
défendre, elles envoyèrent des délégués à Samuel pour solliciter 
une vigoureuse assistance, et prononcèrent une parole qui blessa 
profondément Samuel, mais qui exprimait la pensée de tous. 
Elles demandèrent qu'un roi fût donné à la communauté d'Israël, 
qui pût contraindre tous les membres du peuple à une, action 
d'ensemble, qui pût les mener aux combats et remporter des vic- 
toires.. Un roi en Israël ! Samuel était glacé d’'effroi à cette pensée. 
Quoi! un peuple entier dépendrait des caprices d’un seul, de son 
bon plaisir! L'égalité de tous devant Dieu et la loi, l’absolue indé- 
pendance de chaque famille sous le patriarche qui la gouverne, 
étaient tellement passées en habitude et en règle, qu’un change- 
ment quelconque dans ce régime avait quelque chose d'incom- 
préhensible et semblait recéler toute sorte de malheurs. 

Le prophète Samuel, qui mesurait toute la funeste portée de ce 
vœu, éclata comme un homme qui sortirait d’un mauvais rêve. Il 
montra aux Anciens du peuple, dans une peinture saisissante, les 
conséquences inévitables de la royauté, qui commence par la sou- 
mission spontanée des masses à la volonté d'un seul, et qui finit 
par la servitude, par le suicide de leur liberté! 

Mais quelque frappantes que fussent les admonitions de Samuel, 
les Anciens persistèrent, convaincus qu'un roi seul pouvait mettre 
fin à leur détresse. 

Les Philistins faisaient de nouveau de fréquentes incursions, et 
ne rencontraient cette fois que peu ou point de résistance. Ils met- 
taient plus d’àpreté et d'acharnement à asseoir leur domination, 
à subjuguer les Israélites. Non contents désormais de leur arracher 
les villes limitrophes, ils étendaient leurs empiétements à travers 
toute la largeur du pays, presque jusqu’au Jourdain. Îls avaient 
dans plusieurs villes des commissaires d'impôts (nefsib) pour les 
redevances en bétail et en blé. Dans un tel état de choses, le besoin 
d’avoir un roi devenait de plus en plus vif et pressant. Les Anciens 
d'Israël le demandèrent avec une sorte de violence à Samuel ; ils 
pe se laissèrent pas éconduire, et en dépit de ses propres sentiments 
et de son opposition première, le prophète dut céder. L'esprit 
divin lui enjoignit de ne pas résister au vœu unanime des repré- 
sentants de la nation, de se mettre à la recherche d'un roi et de 


62 | HISTOIRE DES JUIFS. 


l'oindre. La nouvelle forme de gouvernement, qui devait donner 
une face nouvelle aux destinées du peuple israélite, était deve- 
nue une nécessité. Avec son jugement sûr, l'homme la repous- 
sait; le prophète dut l’accorder. La royauté, en Israël, est née 
dans la douleur; ce n’est pas l’amour qui l’a enfantée, c'est la 
contrainte. C'est pourquoi elle n’a pu s'adapter naturellement à 
l’économie de l’État israélite, et les meilleurs esprits ne virent 
jamais en elle qu'un élément disparate et justement suspect. 


DEUXIÈME ÉPOQUE 


L'APOGÉE 


CHAPITRE III 
LA ROYAUTÉ EN ISRAEL 


Le roi demandé violemment par le peuple et octroyé à contre- 
cœur par le prophète devait prouver, mieux encore que ne 
l'avaient fait toutes les objections de Samuel, que la royauté 
n'était pas propre à réaliser les espérances qu'on fondait sur 
elle. Elle changea à ce point un homme simple et bon, étranger 
jusqu'alors à toute idée d’ambition et de tyrannie, qu’il ne recula 
pas devant la cruauté et la barbarie pour se maintenir au pou- 
voir. Des précautions dictées par l'inspiration prophétique avaient 
” été prises pour que le nouveau roi ne ressemblât pas au portrait 
décourageant qu'en avait tracé Samuel, pour qu'il ne fût jamais 
porté par l'orgueil à se mettre au-dessus de la loi, pour qu'il 
se souvint constamment de son humble origine. Samuel n’alla pas 
le choisir dans la fière tribu d'Éphraïm, mais dans la moindre de 
toutes, dans celle de Benjamin. Sa famille était une des moindres 
de la tribu. Son père Æisck ne se distinguait non plus par aucun 
mérite extraordinaire ; c'était un honnête campagnard, et l'histoire 
ne fait de lui d'autre éloge sinon que c'était un brave homme. 
Pour Saÿl, il était timide et sauvage comme un vrai paysan. Ces 
circonstances et quelques autres semblaient donner toute garantie 
que le premier roi d'Israël ne serait entaché ni d'orgueil ni d'arro- 
gance. On pouvait espérer qu’il obéirait au prophète qui l'avait 
élevé d'une condition infime à la plus haute dignité, qu'il le 
regarderait toujours comme l'organe de la Divinité et comme la 
voix de la conscience elle-même. | 


Li 


64 HISTOIRE DES JUIFS. 


Or Samuel devait, conformément à sa promesse, faire connaître 
au peuple l'homme qu'il avait secrètement choisi comme le plus 
digne de la couronne. À cet effet, il convoqua les Anciens sur la 
hauteur de Mitspa. Selon toute apparence, ceux qui vinrent au 
rendez-vous étaient, pour la plupart, des Benjamites. Saül, avec 
les autres membres de la famille de Kisch, s’y était également 
rendu. Avant de procéder à l'élection, le prophète déclara de nou- 
veau aux Israélites que leur désir d’être gouvernés par un roi 
. était une défection à l'égard de Dieu, mais que néanmoins il avait 
reçu mission de les satisfaire. Il proposa de s’en rapporter à la 
voie du sort, et le sort désigna Saül. Mais on ne put le trouver tout 
d'abord, car il se tenait caché. Lorsque enfin on l’eut découvert et 
présenté à l'assistance, celle-ci fut frappée de son aspect. Saül 
était d'une haute stature, il dépassait de la tête tout le peuple; il 
était d’ailleurs beau et bien fait, et son émotion ajoutait peut-être 
à l'impression favorable qu'il produisait sur tous. « Voyez, dit 
Samuel, voilà l’homme que Dieu a choisi pour votre roi ; il n’a pas 
son pareil dans tout Israël ! » La plus grande partie des assis- 
tants, subjugués par la solennité de la scène et par la prestance de 
Saül, s’écrièrent en chœur : « Vive le roi! » Et le prophète oignit 
le nouvel élu de l'huile sainte, qui lui conférait un caractère invio- 
lable. Les Anciens étaient transportés de joie de voir enfin 
accompli le plus ardent de leurs vœux, et ils s’en promettaient 
d'heureux jours. A’ cette occasion, raconte l'Écriture, Samuel 
exposa au peuple les diverses prérogatives de la royauté. Cette 
institution d’un roi marqua une heure solennelle dans la vie du 
peuple israélite, une heure décisive pour son avenir. Toutefois, à 
ce concert de joie et d'enthousiasme se mêla une note discordante. 
, Quelques mécontents — probablement des Éphraïmites qui 
avaient espéré que le roi serait pris dans leur tribu —exprimèrent 
tout haut leur désappointement : « Quel bien peut nous faire ceé 
homme ? » Et. tandis que les autres Anciens, selon la coutume 
générale, apportaient des présents au nouveau roi comme hom- 
mage de fidélité; qu’une partie d’entre eux, les plus vaillants, le 
suivaient à Gabaa pour seconder ses entreprises contre les ennemis 
d'Israël, les mécontents se tenaient à l'écart et refusaient de le 
reconnaitre. 


AVÈNEMENT DE SAÜL. 65 


Il faut que le courage de Saül ait singulièrement grandi depuis 
son élection, ou que, par le fait même de cette soudaine élévation, 
il se sentit désormais sûr de la protection divine, pour avoir pu 
seulement concevoir le projet hasardeux de tenir tête à un ennemi 
puissant et de réparer le désarroi de la chose publique. La situation 
du peuple, à ce moment, était triste et décourageante, pire encore 
peut-être qu'à l'époque des juges. Les Philistins vainqueurs avaient 
enlevé toutes les armes sans exception, arcs, flèches, épées, et 
n'avaient pas laissé dans le pays un seul forgeron qui pût en con- 
fectionner de nouvelles. Seul, le nouveau roi avait une épée, ce 
symbole de la monarchie chez tous les peuples et dans tous les 
. temps. Les collecteurs d'impôts établis par les Philistins pressu- 
raient le pays jusqu’à la moelle et avaient ordre d’étouffer toute 
velléité de révolte. Tel était l’abaissement des Israélites, qu'ils 
étaient forcés de marcher avec les Philistins pour attaquer leurs 
propres frères. Ils ne pouvaient plus attendre leur délivrance que 
d'un miracle. Et ce miracle, ce fut Saül, son fils et ses parents, 
qui l’accomplirent. 

Jonathan, son fils aîné, eût été plus digne encore de la royauté 
que Saül. Modeste et désintéressé plus encore que son père, cou- 
rageux jusqu'au mépris de la mort, il joignait à ces qualités un 
cœur aimant et chaud, une puissance d'affection éminemment 
sympathique ; il péchait presque par excès de honté et de dou- 
ceur. Cette vertu eût été un grand défaut dans un monarque, tenu 
à une certaine dose de fermeté et de rigueur. Nature franche et 
loyale, ennemi de tout artifice, il disait sa pensée sans détour, au 
risque de déplaire, de compromettre sa position et sa vie elle- 
même. Secondé par lui, par son parent Abner, — une fine lame 
d’une indomptable énergie, — et par d’autres fidèles de la tribu 
de Benjamin, toute fière du relief qu’il lui procurait, Saül entama 
la lutte avec les Philistins, lutte d’abord inégale. 

C'est Jonathan qui ouvrit les hostilités. Il tomba à l’improviste 
sur un des commissaires philistins et lui tua ses hommes. Ce fut 
la première déclaration de guerre, laquelle eut lieu par ordre de 
Saül ou avec son approbation. Là-dessus, le roi fit savoir à son 
de cor, dans tout le pays, que la sanglante campagne contre 
les Philistins était commencée. Beaucoup accueillirent la nouvelle 


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66 HISTOIRE DES JUIFS. 


avec joie, d’autres avec tristesse et frayeur. Les hommes de cœur 
se réunirent pour se serrer autour de leur roi et, en combattant à 
ses côtés, effacer la honte d'Israël ou mourir. Les pusillanimes se 
précipitèrent au delà du Jourdain ou allèrent se cacher dans des 
cavernes, dans des creux de rochers, dans des souterrains. Les 
esprits étaient pleins d’angoisses sur l'issue possible de la lutte. 
Les Israélites devaient se réunir à Ghilgal, la ville la plus éloignée 
du pays des Philistins. Ce point avait élé désigné par le prophète 
Samuel, qui avait averti Saül de s'y rendre également pour 
y attendre son arrivée et ses instructions ultérieures. Là sans 
doute, à Ghilgal, se trouvait aussi le chœur des prophètes instru- 
mentistes, qui avaient mission d'inspirer aux guerriers israéliles, 
par leurs psaumes et leurs chants, le courage dans les combats 
et le dévouement au salut de la patrie. 

Cependant les Philistins s'apprêtaient à une guerre d'extermi- 
nation contre Israël. La nouvelle de l’attaque d'un de leurs postes 
par Jonathan les avait mis en fureur, mais ils en avaient cté plus 
surpris qu'effrayés. Comment les Israélites, craintifs et sans 
armes, oseraient-ils s'attaquer aux Philistins, leurs maîtres? Une 
troupe nombreuse, soutenue par un Corps de cavalerie, s’avança 
par les vallées de la chaine méridionale d'Éphraïm, traversant le 
pays dans toute sa largeur jusqu'à Mikhmas. De ce point central, 
des bandes armées se répandirent dans trois directions différentes. 
Chose profondément humiliante, des Israélites furent contraints 
de prêter assistance aux Philistins pour combattre leurs propres 
frères. Ce fut une heure néfaste pour le peuple d'Israël! 

Pendant que les Philistins s’avançaient insensiblement jusqu'à 
Mikhmas, Saül, avec les vaillants de sa tribu qui s'étaient ras- 
semblés autour de lui, attendait à Ghilgal, avec une fiévreuse 
impatience, l’arrivée de Samuel, qui devait lui donner ses instruc- 
tions prophétiques et remplir les guerriers israélites d'une mar- 
tiale ardeur. Mais les jours succédèrent aux jours sans que Samuel 
se montrât. Chaque heure d'inaction semblait compromettre la 
chance favorable. Déjà une partie de la troupe de Saül avait lâché 
pied, voyant dans l'absence de Samuel un fâcheux symptôme. 
Dans son impatience, Saül prit le parti d'agir de son propre chef. 
Il offrit d’abord des sacrifices, selon l'antique usage, afin de 


JONATHAN VAINQUEUR DES PHILISTINS. 67 


rendre la Divinité favorable au succès de ses armes. Au moment 
même où il accomplissait cette cérémonie, il vit brusquement 
apparaitre Samuel, qui lui fit d’amers reproches pour n'avoir pas 
su maîtriser son impatience, et qui se montra même tellement affecté 
de cette transgression qu’il s’éloigna aussitôt, au grand déplaisir 
de Saül, qui attendait beaucoup de l'assistance du u prophète pour 
la réussite de sa grave entreprise. 

Après le départ de Samuel, il n'y avait pas lieu pour Saül lui- 
même de rester là plus longtemps. En passant la revue de son 
effectif, il n'y compta pas plus de six cents hommes. Que Saül et 
Jonathan aient été consternés à la vue d'une armée si chétive, . 
d’ailleurs dépourvue d'armes et qui devait se mesurer avec des 
ennemis redoutables, on ne saurait s’en étonner. Triste début, en 
effet, pour la royauté naissante ! Ce qui affligeait particulièrement 
Saül, c’est que cette retraite de Samuel le privait, lui et le peuple, 
du guide précieux qui les aurait dirigés d’après les inspirations 
du Seigneur. 

C'est encore l'intervention de Jonathan qui détermina un dénoue- 
ment favorable. Ghéba, où Saül campait avec tout son monde, est 
à peine à une heure de Mikhmas, où se trouvait le camp des Phi- 
listins. Les deux localités sont séparées par une vallée ; mais le 
chemin qui conduit de l’une à l’autre est impraticable pour des 
soldats, car la vallée est encaissée entre des roches escarpées, 
presque à pic, qui la resserrent, du côté de l’est, en un défilé 
large, au plus, de dix pas. Ce n'est qu'en prenant des chemins 
détournés que Philistins et Israélites eussent pu se rencontrer pour 
une bataille. Or Jonathan entreprit un jour, en compagnie de son 
écuyer, de gravir avec les pieds et les mains, à l'endroit le plus 
resserré du défilé, la paroi de rocher abrupte qui s'élève en 
pointe du côté de Mikhmas. Le moindre faux pas les eût préci- 
pités, d’une chute mortelle, dans l’abîime. Mais ils arrivèrent heu- 
reusement au sommet. Les Philistins, à leur vue, furent saisis de 
surprise : ils ne comprenaient pas comment ils avaient pu, par 
cette pente raide et impraticable, pénétrer jusqu'à leur camp. 
S'imaginant que d’autres Hébreux grimpaient à leur suite, ils 
cricrent d'une voix railleuse : « Voyez donc, les Hébreux sortent 
des trous où ils se tenaient cachés! Montez toujours, que nous 


68 HISTOIRE DES JUIFS. 


fassions connaissance avec vous! » Or, Jonathan était convenu 
avec son écuyer que, si on leur faisait un pareil défi, ils iraient de 
l'avant et risqueraient bravement l'attaque. Les Philistins cessè- 
rent bientôt de railler, car les téméraires firent pleuvoir sur les 
plus avancés des quartiers de rocher et des pierres, — les Ben- 
jamites excellaient à manier la fronde, — et les deux guerriers, 
avançant toujours, continuaient sans relâche leur meurtrière 
attaque. Épouvantés de se voir si soudainement assaillis à cette 
hauteur, dont l’ascension leur paraissait impossible, les Philistins 
croient avoir affaire à des êtres surnaturels ; une confusion effroya- 
ble se répand parmi eux, ils se jettent les uns sur les autres, ou 
rompent leurs rangs et s'enfuient éperdus. Saül n'eut pas plus tôt, 
d'une hauteur voisine, remarqué cette débandade, qu'il accourut 
avec ses six cents braves sur le terrain du combat et acheva la 
défaite des ennemis. Aussitôt, les Israélites qui avaient naguère 
été contraints de se battre contre leurs frères tournèrent leurs 
armes contre leurs oppresseurs. Et sur la montagne d'Éphraïm, 
dans chaque ville par où fuyaient les Philistins, les habitants 
tombaient sur eux et les écrasaient en détail. Bien qu'épuisée de 
fatigue, la troupe de Saül, sans cesse grossissante, les poursuivait 
par monts et par vaux. 

Cependant les hostilités des Ammonites contre les tribus trans- 
jordaniques avaient redoublé. Leur roi Nachasch assiégeait la ville 
de Jabès-Galaad, qui était bien fortifiée. Les habitants, ne pouvant 
plus guère tenir, entraient déjà en pourparlers avec Nachasch au 
sujet de leur soumission. Celui-ci leur imposa des conditions dures 
et cruelles; les Galaadites, ne pouvant s’y résoudre, demandèérent 
un délai de sept jours pour envoyer des messagers à leurs frères des 
autres tribus. Or Saül, revenant un jour des champs avec ses 
attelages, trouva les habitants de sa ville en larmes et en grand 
émoi. Il s’informe, et les messagers de Jabès-Galaad lui appren- 
nent le sort qui menace leurs concitoyens si on ne leur vient 
promptement en aide. Indigné de l’insolence du roi des Ammo- 
nites et de l’affront qu'il prétend infliger à Israël, Saül prend 
aussitôt la résolution de venir au secours des Galaadites de Jabès. 
C'était la première fois qu'il faisait usage de son autorité royale. 


à] 


Il ordonna à tout Israël de se joindre à lui, pour marcher 


LE ROI SAÜL. 69 


contre les Ammonites. Samuel ajouta son autorité à cet appel, en 
déclarant que lui-même prendrait part à l'expédition. L’anarchie 
de l’époque des juges était désormais vaincue ; une volonté forte 
s'imposait à tous. Une troupe considérable d'Israélites passa le 
Jourdain. Attaqués de trois côtés àla fois, les Ammonites s'enfuirent 
dans toutes les directions. Aïnsi fut sauvée la ville de Jabès, qui, 
pour cette délivrance, aussi prompte que complète, garda une 
invariable reconnaissance à Saül et à sa maison. 

Lorsqu'il repassa le Jourdain -après cette seconde victoire, 
Saül reçut partout un accueil enthousiaste. Témoin de ces bruyants 
transports, Samuel jugea utile d’avertir le roi et le peuple que la 
joie du triomphe ne devait pas dégénérer en fol orgueil, et qu'il 
fallait voir dans la royauté non un but, mais un moyen. Mù par 
cette pensée, il convoqua à Ghilgal une grande assembléenationale, 
où il voulait que roi et peuple fussent avertis de leurs devoirs. 

La réunion fut extraordinairement nombreuse. Samuel conféra 
pour la seconde fois l’onction royale à Saül, le peuple lui rendit de 
nouveau foi et hommage, et des sacrifices de réjouissance furent 
offerts. Au milieu de toute cette joie, Samuel prononça un discours 
qui témoigne et de la noblesse de son âme et de sa grandeur pro- 
phétique… 

La double victoire de Saül et l’assemblée plénière de Ghilgal, 
où la plus grande partie des tribus l'avaient unanimement reconnu 
roi, consolidérent d’une façon durable sa situation personnelle, 
comme aussi la royauté en général. Samuel avait beau vanter et 
glorifier l'époque de la judicature, le peuple sentait bien qu’un roi 
le protégeait mieux que n’avaient pu faire les juges, et il sacri- 
fait volontiers sa liberté républicaine pour obtenir l'unité, et, par 
l'unité, la force. Du reste, l'établissement de la royauté entraina 
mainte modification. Tout d'abord, Saül forma une troupe d'élite, 
composée d'hommes et de jeunes gens intrépides, sorte d'armée 


permanente à qui il donna pour chef son cousin Abner. Il lui fallut . 


aussi, en tant que roi, une série de fonctionnaires spéciaux : des 
officiers militaires, commandant respectivement des corps de mille. 
et de cent hommes ; puis des conseillers, des amis, commensaux 
habituels de sa maison. Une autre classe de serviteurs était celle 
des coureurs ou {rabans, satellites armés, exécuteurs fidèles des 


Re ne À em mm + 


70 HISTOIRE DES JUIFS. 


ordres du roi, à la fois gendarmes et bourreaux. Ces hommes et 
leur chef ne connaissaient que la volonté roÿ;ale. Grâce à la pré- 
. sence de ces employés et des troupes régulières, Gabaa, qui jus- 
qu'alors n'avait été qu'une petite ville, peut-être un village, 
s'éleva au rang de résidence. 

Néanmoins Saül, au début, se montra docile et déférant à 
Fégard du prophète. Lorsque Samuel, de la part de Dieu, lui 
commanda d'engager une guerre d’extermination contre les Ama- 
lécites, il obéit aussitôt et appela tous les soldats aux armes. Les 
Amalécites étaient, de longue date, ennemis jurés du peuple 
israélite. Dans son voyage à travers le désert, dans ses premiers 
pas en Palestine, ils s'étaient montrés cruellement hostiles, et 
maintes fois ils s'étaient joints aux ennemis d'Israël pour contri- 
buer à l’affaiblir. Leur roi Àgag, du temps de Saül, paraït avoir 
fait bien du mal à la tribu de Juda : « son glaive avait privé 
beaucoup de mères de leurs enfants ». Toutefois, ce n'était pas 
une mince besogne qu'une expédition contre les Amalécites. Leur 
roi était un grand homme de guerre, qui répandait partout la ter- 
reur ; et ce peuple avait une grande réputation de bravoure et de 
puissance. Cependant Saül n’hésita pas un instant à entreprendre 
cette périlleuse guerre, où il paraît avoir déployé autant d'habileté 
que de courage. Il sut attirer l'ennemi dans une embuscade et réussit 
parce moyen à remporter une éclatante victoire. [ls'empara de la 
capitale, mit à mort hommes, femmes et enfants, et fit prisonnier 
le redouté Agag. Les guerriers israélites trouvèrent un butin con- 
sidérable ; mais toutes ces richesses, d’après les instructions de 
Samuel, devaient être anéanties : il ne devait rester d'Amalec ni 
vestige ni souvenir. Pourtant les guerriers ne pouvaient se 
résoudre à vouer à la destruction une si riche capture; Saül, 
d'habitude si sévère, laissa le pillage s'accomplir, et, en fermant 
les yeux sur cette désobéissance au prophète, s’en fit lui-même 
complice. 

Saül n'était pas médiocrement fier d’avoir vaincu un peuple 
aussi redoutable. Il emmena le roi Agag, chargé de chaînes, comme 
un trophée vivant. Enivré de son succès, il répudia la modestie 
qui l’avait distingué jusqu'alors, et, à son retour, il érigea, dans 


l'oasis de Carmel, un monument de sa victoire. Sur ces entrefaites, 


LL 


RUPTURE ENTRE SAÛL ET SAMUEL. 71 


Samuel apprit, par une vision prophétique, que le roi n'avait pas 
entièrement obéi à ses ordres. Une mission sévère lui fut imposée 
vis-à-vis du victorieux Saül, mais il lui répugnait de l’accomplir, 
et il passa toute une nuit à prier Dieu, à lutter contre lui-même. 
Enfin il se décide à aller trouver Saül; mais, ayant appris à mi- 
chemin que ce prince s’est laissé dominer par l’orgueil jusqu'à se 
dresser un monument à lui-même, il revient sur ses pas et se 
rend à Ghilgal. Saül, qui avait été informé de son voyage, l'y 
suivit à son tour. Les Anciens de Benjamin et des tribus voisines 
se présentèrent pareillement à Ghilgal, pour féliciter le roi de sa 
victoire ; mais ils y assistèrent à un dissentiment qui n’était pas 
de bon augure pour l’avenir. 

Le roi, comme si de rien n’était, aborda Samuel en lui disant : 
« J'ai exécuté l’ordre du Seigneur. — Et que signifient, demanda 
sévèrement le prophète, que signifient ces bêlements de troupeaux 
que j'entends ? — C’est que le peuple, répondit Saül, a épargné les 
plus belles bêtes à laine et à cornes pour les immoler sur l'autel, à 
Ghilgal... » À ces mots, le prophète n’est plus maître de son indi- 
gnation, et il lui lance cette apostrophe inspirée : | 


« Des holocaustes, aux yeux de l'Éternel, 

» Ont-ils autant de prix que l’obéissance ? 

» Ah! l’obéissance vaut mieux que le sacrifice, 

» Et la soumission que la graisse des béliers ! 

» Le péché de magie a pour cause la rébellion, 

» Et le culte impie des Teraphim la désobéissance ! 


» Puisque tu as repoussé la parole de Dieu, Dieu te repousse 
de la royauté d'Israël ! » 


Atterré par ces accablantes paroles et par l'attitude sombre et 
sévère du propbète, Saül reconnut son tort et, voulant retenir 
Samuel, le saisit par son manteau avec tant de force qu'il le 
déchira. « C’est un présage! s’écria le saint orateur. Dieu t’ar- 
rache la majesté royale pour la donner à un plus digne, dût-il en 
résulter un déchirement en Israël même. » Encore une fois Saül 
supplia le prophète : « Honore-moi, du moins, en présence des 
Anciens de ma tribu et d'Israël, et reviens! » Alors Samuel se 


72 = HISTOIRE DES JUIFS. 


décida à l'accompagner à l'autel, où le roi s'humilia devant Dieu ; 
puis Samuel ordonna qu'on lui amenût le roi Agag, qu'on avait 
chargé de chaines. « Que la mort est amère, oh! qu'elle est 
amère ! » gémissait l’Amalécite. Et Samuel lui répondit : 


« Comme ton épée a privé des femmes de leurs fils, 
» Ainsi ta mère soit privée du sien! » 


et il ordonna que le roi d'Amalec fût coupé en morceaux. 

Depuis cette scène de Ghilgal, le roi et le prophète évitèrent 
de se rencontrer. La victoire de Saül sur Amalec était devenue pour 
lui une défaite : son orgueil avait été humilié. L'annonce de la 
disgrâce divine jeta un voile de tristesse sur son âme. Cette 
humeur noire de Saül, qui plus tard dégénéra en fureur, date de 
la menaçante parole qui lui fut adressée par Samuel: « Dieu remet- 
tra à un plus digne la royauté d'Israël. » Cette parole ne cessa 
pas de retentir aux oreilles de Saül. Autant il avait résisté d’abord 
à accepter le pouvoir, autant il s'obstina à ne point le lâcher. Et 
pourtant il sentait bien son impuissance : comment lutter contre 
le terrible prophète ? 

Pour s’étourdir, il chercha une diversion dans la guerre. Il ne 
manquait pas d'ennemis à combattre, sur les frontières du pays 
d'Israël. Une autre voie, d’ailleurs, s'offrait encore à lui pour ren- 
forcer dans les esprits le sentiment de sa personnalité. Dans l'in- 
térieur du pays vivaient toujours, mêlées à la population israélite, 
des familles et de petites peuplades cananéennes qui, à l’époque 
de la conquête, n'avaient pas été évincées et ne pouvaient l'être. 
Leur exemple avait entrainé Israël au culte des faux dieux et aux 
mauvaises mœurs de l’idolâtrie. Saül pensait rendre un service 
signalé au peuple et à la doctrine d'Israël, s’il faisait disparaître 
ou chassait du pays ces voisins idolâtres. C'est ainsi qu’il com- 
mença à « se montrer zélé pour Israël », c'est-à-dire à écarter tout 
élément — hommes ou choses — étranger ou contraire à l’israé- 
litisme. Au nombre de ces étrangers tolérés étaient notamment les 
Gabaonites, qui avaient fait leur soumission lors de l’arrivée des 
Israélites. Au mépris du serment qu’on leur avait fait, Saül ordonna 
le massacre de cette population, dont un petit nombre seulement 


DAVID ET GOLIATH. 73 


échappa. En même temps que les peuplades cananéennes, Saül 
pourchassa les devins et les nécromanciens, dont les pratiques 
avaient d'intimes rapports avec l’idolâtrie. 

Si Saül, d’un côté, recherchait avec ardeur l'affection popu- 
laire et voulait, par son zèle national et religieux, attester son 
dévouement absolu à la loi divine, il tâchait, d'autre part, d’inspi- 
rer au peuple un profond respect de la dignité royale. Il mit sur 
sa tête une couronne d'or, emblème de sa grandeur et de sa pré- 
éminence. Ses contemporains l'avaient connu simple laboureur et 
volontiers l’eussent traité de pair à compagnon : il convenait qu'ils 
oubliassent son passé et qu'ils prissent l'habitude de voir en lui un 
supérieur, un oint de Dieu, honoré du saint diadème. Quiconque 
s’approchait du roi était tenu de se prosterner devant lui. Il 
entoura sa cour d’un certain éclat et introduisit aussi la polygamie, 
ce luxe des rois d'Orient. Dans les guerres continuelles qu'il sou- 
tint contre les ennemis du dehors, dans celles qu'il poursuivit, à 
l'intérieur, contre les éléments étrangers, dans le déploiement de 
grandeur et de pompe dont il s'environna, Saül put oublier la ter- 
ribl: menace que le prophète lui avait jetée si brutalement dans 
l'oreille. Mais cette parole prit corps et, un beau jour, lui apparut 
inopinément comme un spectre, sous la figure d’un beau jeune 
homme qui le charma lui-même. Ce rival qu'il appréhendait, il dut 
lui-même le choyer, l'élever jusqu'à son propre trône, seconder 
en quelque sorte sa rivalité. Cette fatalité qui devait l’atteindre, 
c'est lui-même qui l’appela. 

Un jour, après plusieurs rencontres avec les Philistins, il se 
trouvait engagé dans une guerre sérieuse avec ce peuple. Il avait 
réuni une nombreuse armée, et les deux camps, séparés seule- 
ment par une vallée profonde, restaient immobites en face l'un 
de l'autre, chacun hésitant à faire le premier pas. Enfin, les 
Philistins proposèrent de vider la querelle par un combat singu- 
lier, et choisirent pour champion le géant Goliath. Saül, dans 
son vif désir de voir un de ses guerriers accepter la lutte, promit 
au vainqueur de riches présents, l’exemption de tout impôt pour 
sa famille, et alla jusqu’à lui promettre la main d’une de ses filles. 
Cependant, même à ce prix, aucun guerrier de l'armée israélite 
n osait se mesurer avec Goliath. Là se trouvait, comme par hasard, 


74 HISTOIRE DES JUIFS. 


un jeune berger de Bethléem, — une ville du voisinage, — et 
c'est ce berger qui mit fin à la lutte. Ce simple pâtre a provoqué, 
directement et indirectement, une révolution dans les destinées 
du peuple israélite et dans l’histoire de l'humanité. Dacid, qui 
n'était connu alors que des habitants de la petite ville de Beth- 
léem, est devenu depuis un des noms les plus retentissants de la 
terre. 

Samuel. après sa rupture avec Saul, avait reçu la mission pro- 
phétique de se rendre à Bethléem, d'y choisir l’un des huit fils du 
vieux Jessé Yischaï: comme futur remplaçant de Saul, et de lui 
donner l'onction. Il s’y était transporté secrètement, craignant 
l'opposition de Saül. Le dernier seulement des fils de Jessé, David, 
un jeune homme au doux regard, au teint frais, à la mine ave- 
nante. lui apparut comme le véritable élu de Dieu. Samuel l'oignit, 
au milieu de ses frères. comme roi d'Israël. Il va de soi que cet 
acte, simple en lui-même, mais d'une portée grave, fut accompli 
dass le plus grand mystère et tenu secret par Samuel comme par 
la famille du nouvel élu. 

Jessé, père de David, n'était pas d’une branche illustre de 
Juda; loin de là, il appartenait à l’une des moindres. comme les 
autres Bethléémites en général. Pour David, lors de son onction, 
il était encore fort jeune ; il avait environ dix-huit ans, et aucun 
événement, aucun service rendu n'avaient encore marqué dans sa 
vie. Le monde pour lui, jusqu'alors, s'était borné aux belles prai- 
ries qui entourent Bethléem. Mais dans cet adolescent se cachaient 
des facultés qui n'avaient besoin que d'être mises en jeu pour 
faire de lui le premier de ses contemporains par l'intelligence, 
comme Saul l'était par sa personne. 

David avait surtout le génie poétique et musical, et maintes 
fois sans doute. en conduisant ses troupeaux, il fit résonner de 
ses chants les échos des montagnes. Mais l'inspiration poétique 
ne fit pas de lui un rèveur : esprit clairvoyant et réfléchi, son 
regard savait saisir la réalité, et sa pensée la mettre à profit. De 
plus, il yavait dans sa nature quelque chose d’attirant, de séduisant, 
qui fascinait tous les cœurs et les soumettait malgré eux à son 
empire, bref, il était né conquérant. Tous ces dons, du reste, 
nous l'avons dit, étaient encore latents lorsqu'il fut sacré à huis 


DAVID ET GOLIATH. 75 


clos par Samuel. Mais cette onction, mais cette élection les éveilla 
instantanément : « l'esprit de Dieu reposa sur lui à dater de ce 
jour. » Des sentiments élevés, la conscience de sa force, le cou- 
rage, l’ardeur entreprenante envahirent tout son être : un instant 
avait suffi pour faire de l'adolescent un homme. 

Samuel retourna à Rama secrètement, comme il en était parti : 
mais il ne perdit pas de vue le jeune homme oint par lui, il l’admit 
dans son école de prophètes. Là, le génie de David prit un plus 
grand essor; là, il put se perfectionner dans la musique instru- 
mentale. Mais ce qu'il acquit surtout dans la société de Samuel, 
ce fut la connaissance de Dieu. Son esprit se pénétra de cette 
grande idée et s’initia à la sainte habitude de rapporter à Dieu 
toutes ses actions et toutes ses pensées, de se sentir conduit par sa 
main, de se consacrer à lui. L'influence de Samuel créa et déve- 
loppa dans son âme une confiance absolue en Dieu. 

Iallait et venait fréquemment de Rama à Bethléem, de la com- 
pagnie des Lévites aux troupeaux de son père. L'accroissement de 
courage que lui avaient communiqué son onction et le contact de 
Samuel trouva déjà l’occasion de s'exercer dans les campagnes 
de Bethléem, à côté des troupeaux qu’il menait paître. — Mais 
lorsque, non loin de là, éclata la guerre contre les Philistins, David 
ne pouvait tenir en place ; et son père l'ayant chargé d’un message 
pour ses frères, alors à l’armée, il obéit avec joie, heureux de 
pouvoir se rendre au camp. Là, il donna timidement à entendre 
qu'il se risquerait bien, quant à lui, à tenir tête à ce misérable 
Philistin qui osait insulter l’armée du Dieu vivant. Le bruit arriva 
ainsi aux oreilles du roi qu’un jeune homme s'offrait à combattre 
le géant. Moitié subjugué, moitié railleur, Saül le lui permit. I] lui 
offre sa propre armure; David refuse... La première pierre de sa 
fronde, lancée d'une main sûre, atteint de loin le lourd colosse 
lourdement armé; Goilath tombe de son long. Prompt comme l'éclair, 
David fond sur lui, arrache son épée du fourreau et lui tranche la 
tête. Les Philistins, voyant abattu leur champion, qu'ils tenaient 
pour invincible, s'avouent vaincus, renoncent à continuer la lutte 
et s’enfuient vers leurs places fortes. Mais le corps des Israélites, 
exalté par la victoire de David, se met à la poursuite del'ennemi 
éperdu. 


76 HISTOIRE DES JUIFS. 


La tête sanglante de Goliath à la main, le jeune vainqueur fut 
conduit devant Saül, à qui ilétait inconnu jusqu'alors. Le roi était 
loin de se douter que cet adolescent, à qui il ne pouvait refuser 
son admiration, fût ce même rival si vivement redouté. Il n’éprou- 
vait que la satisfaction de ce grand triomphe. Son fils Jonathan, 
l'homme au cœur loyal, sensible, désintéressé, était comme fas- 
ciné par le jeune vainqueur. Son âme s'éprenait pour lui d’une 
affection passionnée, plus forte que l’amour d’une femme. — Bien- 
tôt la renommée de David se répandit dans tous les confins d'Israël. 
Lui, cependant, s’en retourna modestement dans la maison pater- 
nelle, n'emportant comme souvenir de son exploit que le crâne de 
Goliath et son armure. 

Toutefois, il ne resta pas longtemps chez son père; car la des- 
tinée de Saül commençait à s’accomplir, et David avait été choisi 
pour en être l'instrument, Le nuage de tristesse qui, depuis sa 
mésintelligence avec Samuel, avait envahi l’âme du roi, s’assom- 
brissait de plus en plus. Sa mauvaise humeur dégénéra en mélan- 
colie, celle-ci en hypocondrie, et parfois se manifestèrent chez lui 
des accès de folie furieuse. « Un mauvais esprit s’est emparé du 
roi », murmuraient entre eux ses serviteurs. La musique seule 
avait le don de le calmer. Aussi ses intimes lui conseillèrent-ils 
d'appeler à sa cour un musicien habile dans son art et poète, et 
ils lui recommandèrent comme Lel le fils de Jessé. David vint et 
charma le roi par son jeu comme par toute sa personne. Chaque 
fois que Saül était pris d'humeur noire, David n’avait qu'à toucher 
son luth, l'accès se dissipait instantanément. Bientôt Saül ne put 
plus se passer de lui ; il en vint à le chérir comme un fils et finit 
par prier son père de le lui laisser définitivement. Il le nomma 
alors son écuyer, afin de l'avoir toujours près de lui et de recou- 
vrer par son art la sérénité. 

Ce fut là le premier échelon de la grandeur de David. Mais le 
roi ne fut pas le seul qui subit son empire. David exerçait la même 
puissance d'attraction sur tout l'entourage de Saül; il captivait 
tous les cœurs, mais aucune amitié ne fut aussi vive que celle de 
Jonathan. #ichal, la seconde fille de Saül, ressentait également 
au fond de son cœur une secrète inclination pour David. — À la 
cour de Saëül, il apprit le métier des armes, et plus d’une fois ilrem- 


JALOUSIE DE SAÜL CONTRE DAVID. 71 


plaça le luth par l'épée. Courageux comme il était, il se distingua 
bientôt dans les petites guerres auxquelles il prit part, et revint 
victorieux de toutes les expéditions que lui confia Saül. 

Un jour qu’il avait infligé aux Philistins une perte considérable, 
tout le pays d'Israël en éprouva une vive allégresse; de toutes les 
villes, des femmes et des jeunesfilles s'avancèrent à sarencontre, 
chantantet dansant, au son des sistres et des cymbales, et saluant 
sa victoire par de bruyantes acclamations : « Saül a défait des 
milliers, mais David des myriades! » Ces démonstrations enthou- 
siastes, ces hommages au jeune héros, dessillèrent enfin les yeux 
de Saül. Ainsi ce préféré de Dieu, ce successeur dont l’avait me- 
nacé Samuel, ce rival tant redouté, mais qui jusque-là n'était 
encore qu'un rêve, le voilà! il est devant lui en chair et en os, 
c'est l’idole du peuple, c’est son favori à lui-même; il règne sur 
tous les cœurs! Ce fut pour Saül une accablante découverte. 
« Ils me donnent les mille, à lui les myriades ; ils le placent déjà 
au-dessus de moi; que lui manque-t-il maintenant pour être 
roi? » Depuis ce moment, les joyeuses acclamations des chœurs 
de femmes lui tintèrent sans cesse aux oreilles, comme un écho 
de la brutale parole du prophète : « Dieu t'a rejeté! » Et l'affec- 
tion de Saül pour David fit place à la haine, à une haine fréné- 
tique. 

Dès le lendemain du jour où David était revenu vainqueur, 
Saül fut pris d’un accès de fureur et lui lança à deux reprises son 
javelot, dont il esquiva l'atteinte par un prompt écart. Ce coup 
manqué fut pour Saül, quand il eut repris son sang-froid, une nou- 
velle preuve que son ennemi était protégé de Dieu même. Alors il 
eut recours à la ruse pour se débarrasser de son compétiteur. 
Ostensiblement. il le traita avec distinction, le mit à la tête d’une 
troupe d'élite de mille hommes, lui confia des expéditions péril- 
leuses et dut finalement, à son corps défendant, lui donner pour 
femme sa fille Michal, qui, du reste, aussi bien que Jonathan, 
tenait pour David contre Saül. Cela même redoubla l’exaspération 
du roi, qui chercha à se défaire de son gendre, subrepticement 
d'abord, puis ouvertement, en le poursuivant à la tête de ses sol- 
dats, David fut mis hors la loi et semblait désarmé devant son per- 
sécuteur. Mais bientôt se groupèrent autour delui des jeunes gens 


78 HISTOIRE DES JUIFS. 


déterminés, des mécontents, nécessiteux et aventuriers de toute 
sorte, amoureux de combats, particulièrement ses proches parents, 
Joab avec ses deux frères. Ce fut le noyau d'une troupe de com- 
battants héroïques (g4ibborim) à l'aide desquels David put monter 
par degrés jusqu’au trône. Un prophète de l'école de Samuel, 
nommé Gad, entra également dans son parti. Il existait un der- 


nier représentant de la famille sacerdotale d'Héli : Saül le jeta Es 


lui-même, en quelque sorte, dans les bras de son ennemi sup- 
posé. Irrité de voir les prêtres de Nob, tous descendants ou parents 
d’Héli, pactiser avec David, il les fit tous mettre à mort et anéantit 
toute cette ville sacerdotale. Un seul prêtre échappé au massacre, 
Abiathar, se réfugia auprès de David, qui le reçut à bras ouverts. 
— Ainsi la haine de Saül l’avait rendu féroce et sanguinaire. Tous 
les efforts de Jonathan pour réconcilier son père avec son ami 
furent impuissants, et n’aboutirent qu’à creuser l’abime qui les sé- 
parait. Les torts étant du côté de Saül, une portion du peuple prit 
parti pour David, et si elle ne put l'appuyer ouvertement, elle 
l'assista du moins en secret. C’est par là seulement qu'il put échap- 
per aux persécutions et aux pièges de son ennemi. ° 
Il est fâcheux que David ait été contraint, par son existence 
précaire et par les difficultés de sa situation, à nouer des relations 
d'amitié avec les ennemis de son peuple, tels que le roi de Moab, 
celui des Ammonites et Achis, roi des Philistins. Par là, il s’expo- 
sait au soupçon de trahir sa patrie, et il justifiait en apparence 
la haine de Saül. Ses rapports avec Achis, chez qui il était revenu 
chercher asile après une première expulsion, étaient particulière- 
ment de nature à le rendre suspect. De fait, Achis lui accorda sa 
protection et la résidence de la ville de Siklag, mais sous la 
condition qu'il romprait absolument avec Saül et sa patrie, qu’en 
cas de guerre il se joindrait, avec sa troupe, — forte déjà de six 
cents hommes, — à l’armée des Philistins pour combattre ses 
frères, et qu'enfin, même en temps de paix, il ferait des incursions 
sur les points mal surveillés du territoire de Juda, incursions dont 
les profits appartiendraient en partie à son suzerain. À la vérité, 
David se réservait sans doute d'éluder ces conditions, ou bien, 
le cas échéant, de se retourner avec ses compatriotes contre ses 
nouveaux alliés. Mais alors il s'engagerait dans des voies obli- 


LA FIN DE SAÜL. 79 


ques et renierait la droiture dont jusqu'alors il avait fait preuve. 
Pour Achis, il croyait avoir en David un allié fidèle, résolu 
d'employer contre ses propres frères ses talents militaires et le 
courage de ses hommes, et qui, après une telle attitude, ne pour- 

rait jamais se réconcilier avec son peuple. 
. Dans cette persuasion, que David avait eu l’habileté de faire 


‘ * naître, Achis crut pouvoir entreprendre contre les Israélites une 


guerre décisive. Saül, devenu hypocondriaque, et brouillé avec 
son gendre, avait perdu ses qualités guerrières. Le meilleur bras 
qui le défendait naguère, la tête la plus inventive qui pensait pour 
lui, c'est contre lui maintenant qu'ils s'étaient tournés. Les plus 
vaillants hommes et jeunes gens d'Israël s'étaient mis à la dispo- 
sition de David. Achis rassembla donc toutes ses forces pour frap- 
per un grand coup. Il conduisit son armée dans la plaine de Jezréel. 
En vertu de leurs conventions, il invita David à l’aider dans cette 
grande expédition contre Saül et à se joindre, avec ses hommes, à 
l’armée philistine. Quelque répugnance que pût éprouver David à 
obéir, il'ne pouvait plus faire autrement : il s'était vendu aux enne- 
mis de son peuple. Mais les princes philistins le tirèrent de cette 
fausse situation. Ils réclamèrent bruyamment de leur roi le renvoi 
de David et de sa troupe, alléguant qu’on ne pouvait compter sur 
leur fidélité. Ce fut un bonheur pour David, qui échappa ainsi à 
la dure alternative, ou de trahir son peuple, ou de manquer de 
parole au roi. 

Cependant les Philistins s’avancèrent par centaines, par mil- 
liers, et dressèrent leur camp près de la ville de Sunem. Saül, 
informé des projets et de la marche des ennemis, réunit toute 
son armée, la conduisit à marches forcées à leur rencontre, et 
campa d'abord au pied des montagnes de Gelboé. Puis, contour- 
| _nant le versant qu'il avait en face de lui, il s'avança vers le nord 
et campa au pied nord-ouest dela même chaîne, près d'Ændor. 

Toutefois, l'aspect de cette nombreuse armée des Philistins, et 
surtout de leur cavalerie, déconcerta Saül; la pensée du sombre 
avenir qu'il s'était préparé lui-même acheva de le décourager. Il 
vit bien aussi que Dieu l’abandonnait, puisque, à ses consultations 
sur l'issue de la guerre, il ne répondait ni par la voix d’un prêtre, 
ni par celle d’un prophète. Dans sa perplexité, il se mit en quête 


80 HISTOIRE DES JUIFS. 


d’une ventriloque habitant Endor, qui s'était soustraite aux pour- 
suites dirigées contre sa profession et qui continuait à l'exercer 
clandestinement. Singulière fatalité pour Saül, qui avait d’abord 
proscrit toute sorcellerie de son royaume, et qui maintenant était 
lui-même contraint d'y avoir recours! 

C'est avec de sinistres pressentiments que Saül engagea la 
bataille ; et, comme si son découragement eût gagné ses soldats, 
l'issue en fut malheureuse. Toutefois les Israélites combattirent 
vaillamment une journée entière; mais ne pouvant, dans la plaine, 
tenir tête à la cavalerie et aux chariots de guerre, ils se réfu- 
gièrent sur les monts de Gelboé, où les Philistins les poursuivirent 
et les taillèrent en pièces. Là tombèrent aussi trois des fils de 
Saül, parmi lesquels le sympathique Jonathan. Saül lui-même se 
trouva tout à coup isolé, n'ayant à ses côtés que son écuyer, lors- 
qu'il vit fondre sur lui les archers ennemis. Fuir, il ne le pou- 
vait; il ne voulait pas non plus devenir le prisonnier et la risée 
des Philistins. Il pria donc son compagnon de le frapper à mort. 
Mais celui-ci n'osant porter la main sur son roi, Saül se perça de 
sa propre épée et mourut en roi. L’écuyer suivit son exemple. 

La défaite était désastreuse. La fleur de l’armée israélite gisait 
abattue sur les flancs du Gelboé et dans la plaine de Jezréel. 
Après s'être reposés pendant la nuit qui succéda à cette chaude 
journée, les Philistins explorèrent le champ de bataille et dépouil- 
lèrent les morts de leurs vêtements et de leurs armes. Parmi ces 
cadavres, ils trouvèrent ceux de Saül et de ses trois fils. Ils en- 
voyèrent la tête du roi et ses armes dans leur pays, en guise de 
trophées ; le crâne fut conservé dans un temple de Dagon, l'ar- 
mure dans un temple d’Astarté, comme souvenirs de cette mémo- 
rable victoire. Ils s'emparèrent ensuite des villes situées dans la 
plaine de Jezréel et dans la région orientale du Jourdain, et 
mirent garnison dans ces villes, dont les habitants s'étaient enfuis 
au delà du Jourdain à la nouvelle du désastre de Gelboé. Pour 
humilier les Israélites, les Philistins suspendirent aux murs de 
Bethsan le cadavre décapité de Saül et celui de Jonathan. — Il 
paraïtrait que les Philistins, poursuivant leur victoire, s'avancèrent 
au sud du mont Gelboé et de Bethsan, et occupèrent toutes les 
villes importantes. Dans la résidence de Saül, Ghibeath-Saül, 


MORT DE SAÜL:; AVÉNEMENT DE DAVID. 81 


l'approche des Philistins répandit une telle épouvante, qu'une 
femme chargée de la garde du petit #ephiboseth, fils de Jona- 
than, en emportant cet enfant dans sa fuite précipitée, le laissa 
tomber; si bien qu'il se cassa la jambe et devint boiteux pour 
toute la vie. | 

Saül, à sa mort, laissait le pays dans un triste état, plus triste 
encore qu'il ne l'avait trouvé lors de son élection. La défaite était 
tellement complète et inattendue, que d'aucun côté, dans le pre- 
mier moment, on ne songea à la résistance. Tous les courages 
étaient anéantis. Et l’on vit une grande hardiesse dans ce fait de 
quelques habitants de Jabès-Galaad, qui, par reconnaissance pour 
Saül, libérateur de leur ville, se risquèrent à faire cesser l'oppro- 
bre infligé à ses restes. Ils se glissèrent de nuit sur l’autre rive du 
Jourdain, descendirent de la muraille les corps de Saül et de Jona- 
than, les rapportèrent dans leur ville, les inhumèrent sous un 
térébinthe et instituèrent un jeûne de sept jours en leur honneur. 
Les tribus citérieures n'avaient pas, apparemment, le même cou- 
rage, ou bien elles n'éprouvaient pas autant de gratitude pour 
Saül, qui, par sa mésintelligence avec David, avait fait le malheur 
du pays. 

Telle fut la fin d’un roi dont l'élection avait été saluée par le 
peuple avec tant d'espérances! 


CHAPITRE IV 
LE ROI DAVID 


David aussi semblait oublié du peuple, qui avait d’abord fondé 
sur lui de grandes espérances. Qu’avait-il fait, lui, pendant que sa 
patrie saignait? Qu'on ait eu connaissance ou non de son asso- 
ciation militaire avec les Philistins, il devait sembler étrange à 
tous que, dans ces tristes conjonctures, préoccupé seulement de 
sa propre sécurité, il se tint à l’écart des périls, et, au lieu de voler 

6 


82 HISTOIRE DES JUIFS. 


au secours de son peuple en détresse, maintint son alliance avec 
les Philistins. Lui aussi, il est vrai, était dans une situation diffi- 


” cile, mais cette situation ne fut connue que plus tard. Pour le 


moment, ceux qui prenaient à cœur les dangers de la patrie 
devaient voir avec douleur David faire alliance avec les ennemis, 
et, pendant qu'Achis s’absentait pour guerroyer avec Israël, pro- 
téger en quelque sorte les frontières de ce prince. 

Nous avons vu que la défiance des princes philistins avait 
empêché David de prendre part à leur expédition. De retour à 
Siklag, il trouva la ville incendiée ; femmes, enfants, tous ceux 
qui n'avaient pas suivi l’armée, tout avait disparu. Les Amalécites, 
que les incursions dévastatrices de David avaient forcés de fuir 
dans le désert, avaient profité de son absence pour entreprendre 
à leur tour une expédition de pillage. Les guerriers de David, en 
voyant à leur retour la ville en cendres et leurs familles enlevées, 
éprouvèrent une si violente douleur, qu'ils s’en prirent à David et 
le menacèrent de mort. Mais, calmés par la parole du prêtre 
Abiathar, ils se mirent en hâte, avec leur chef, à la poursuite de 
l'ennemi; ils apprirent chemin faisant, par un esclave égyptien, le 
lieu de campement de la troupe amalécite, l'atieignirent à l’im- 
proviste et tombèrent sur elle avec une telle fureur, que la plu- 
part restèrent sur le carreau et qu’un petit nombre seulement, 
grâce à la vitesse de leurs chameaux, purent échapper. Ivres de 
leur victoire et rentrés en possession des prisonniers, David et 
ses hommes retournèrent à Siklag, la rebâtirent et s’y réinstallè- 
rent. Du butin fait sur les Amalécites, David envoya de belles parts 
aux Anciens de Juda et à ses amis dans nombre de villes, depuis 
Bersabée jusqu’à Hébron, dans le double but de leur apprendre sa 
victoire et de les prévenir en sa faveur. 

À peine revenu à Siklag, il apprit que l’armée israélite avait 
subi une effroyable défaite sur le Gelboé, et que Saül et ses fils 
avaient péri. Sa première impression, à ces lugubres nouvelles, 
fut celle de la douleur, d’une douleur profonde, en. songeant à 
cette mort fatale du roi et plus encore à la perte de Jonathan, cet 
ami si tendrement aimé. David ordonna un deuil public pour 
pleurer la mort du roi et de son ami Jonathan et la défaite 
du peuple de Dieu. A cette occasion, il prononça une élégie 


ÉLECTION DE DAVID. 83 


d'un sentiment profond, et dont la Bible nous a conservé les 
termes. 

Quelque sincère cependant qu'eût été la douleur de David en 
apprenant la mort de Saül, il ne pouvait faire autrement que de 
la mettre à profit. Il ne pouvait plus tenir dans ce coin retiré de 
Siklag, et il avait hâte d'entrer en scène. Il choisit pour demeure 
l'antique ville d'Æébron, siège de la noblesse de Juda. Mais ce 
n'est pas par les Anciens qu’il y fut appelé; il s’imposa plutôt en 
quelque sorte, tant il avait compromis sa popularité, même dans sa 
propre tribu, par ses accointances avec les Philistins. Son corps 
de six cents hommes et les vaillants qui le commandaient le sui- 
virent et s’établirent, avec leurs familles, à Hébron. Cet acte de 
résolution et d'indépendance, il l’accomplissait au moment même 
où les Philistins, dans le nord, étaient en train d'exploiter leur 
victoire. C’est seulement lorsque David fut fixé dans cette ville, 
alors chef-lieu de la tribu de Juda, que les Anciens de la tribu 
entière, à l’instigation des amis qu'il s'était faits par sa préve- 
nance, le nommèrent roi. Il noua aussitôt des relations avec les 
tribus transjordaniques, afin de les gagner, elles aussi, à sa 
cause. Quant à celles de la région citérieure, encore soumises 
à la domination des Philistins , il ne pouvait ni n'osait s'adresser 
à elles. Une malheureuse fatalité le rivait aux Philistins; il y 
avait lutte, dans son esprit, entre la prudence et le patriotisme. 
Celui-ci lui commandait de s'affranchir à tout prix de cette funeste 
alliance, mais celle-là lui conseillait de ne pas irriter un voisin 
trop puissant. Pour Achis, il laissait David parfaitement libre 
d’agir en roi de Juda et de faire des excursions dans les parties 
limitrophes du désert, excursions dont, après comme avant, il 
touchait sa part de butin; mais il ne permettait pas à David de 
faire un pas au delà. Joab, qui avait l'étoffe d’un capitaine à 
hautes visées, devait se résigner au rôle mesquin ou honteux de 
chef de bandits. 

Mais si David ne pouvait songer à délivrer son pays des Philis- 
tins, parce qu'il avait les mains liées, un général de Saül, Aôner, 
put mener à bien cette entreprise. Il avait eu le bonheur d’échap- 
per au désastre de Gelboé, et il ne désespéra pas, dans ce nau- 
frage de la maison de Saül, de sauver ce qui pouvait encore être 


84 HISTOIRE DES .JUIFS. 


sauvé. En compagnie de plusieurs fuyards, il se dirigea vers l’au- 
tre rive du Jourdain, où les Philistins ne’ pouvaient les atteindre, 
et où la maison de Saül comptait encore des cœurs affectionnés. 
Il choisit la ville de Mahanaïm comme point de ralliement pour 
les partisans de cette famille. C'est là qu’il conduisit Zsbosetz, 
dernier fils survivant de Saül , avec le reste des membres de cette 
infortunée famille, et il parvint à le faire reconnaître roi par les 
tribus de cette région. Lorsque Abner, au moyen de ces tribus et 
des Benjamites qui l'avaient rejoint, eut composé un corps d’une 
solidité suffisante, il entama la lutte contre les Philistins. Il les 
délogea peu à peu de la région citérieure, mais ce ne fut qu'après 
quatre ou cinq ans (de 1055 à 1051) qu'il put en débarrasser en- 
tièrement le pays. La reprise du canton de Benjamin lui coûta 
sans doute le plus de peine, parce que les Philistins pouvaient ai- 
sément y jeter des troupes. Chaque tribu délivrée par Abner s’em- 
pressait de rendre hommage au fils de Saül. Ce qu'a réalisé Abner 
est vraiment extraordinaire. Non seulement il a reconquis l’indé- 
pendance du sol, mais il a su faire entrer dans le faisceau national 
les tribus mêmes qui, sous le règne de Saül, s'étaient montrées 
rétives. Il a ainsi fondé effectivement le royaume des dix tribus, 
le royaume d'Israël; il en a unifié et resserré les parties incohé- 
rentes. Et cependant, après sa victoire, après tous ses efforts, le 
peuple se trouva soudain réparti en deux royaumes, le royaume : 
d Israël et celui de Juda, gouvernés par deux rois différents. La 
tribu de Juda, à peine arrachée à son isolement par l'énergie de 
Samuel et de Saül, se trouva de nouveau séparée de ses sœurs. 
La victoire d'Abner n'avait pas causé d’allégresse, parce qu’elle 
avait provoqué la désunion. 

Une fusion entre les maisons d'Israël et de Juda, il n’y fallait 
pas songer dans l’état des choses. Cette fusion répugnait non 
seulement aux deux rois David et Isboseth, qu’elle eût contraints 
naturellement l'un ou l’autre à abdiquer , mais plus encore peut- 
êjre à leur parti et àleurs généraux respectifs, Joab et Abner, qu’une 
jalousie violente animait l’un contre l’autre. Un fait considérable, 
c'est que la maison de Jacob avait pour guide un roi valeureux et 
rompu à la guerre, oint par le prophète Samuel et, comme tel, 
personnage sacré, tandis qu'Isboseth, peu belliqueux à ce qu'il 


CONSPIRATION D'ABNER. 85 


semble, sans prestige ni consécration divine, n’était roi que de 
nom. Toute sa puissance reposait dans les mains de son général 
Abner. Isboseth vivait dans un coin écarté de la Transjordanie, 
était à peine informé des événements, tandis que David résidait 
au cœur de sa tribu et pouvait, d'Hébron, diriger toutes choses. 
— C'est ainsi qu’une guerre civile éclata entre les maisons d'Israël | 
et de Juda, ou entre la famille de Saül et celle de David, lorsque 
Abner eut gagné ou regagné toutes les tribus, sauf celle de Juda, 
à la cause d’Isboseth. Cette guerre dura deux ans (de 1051 à 
1049). 

Une fatalité tragique s’abattit sur la maison de Saül. Abner 
s'était épris de la belle Æispa, concubine de Saül, qui demeurait, 
elle aussi, avec ses deux fils, à Mahanaïm. Bien qu’Isboseth fût 
contraint de passer beaucoup de choses à son général, dont les 
services lui étaient indispensables, il ne pouvait lui permettre, 
avec la veuve de son père, des privautés qui impliquaient usurpa- 
tion de la dignité royale. Il adressa donc une réprimande à Abner. 
Celui-ci s’en offensa, reprocha à ce fantôme de roi son ingratitude 
et lui tourna le dos; puis il entama sous main des négociations avec 
David, s’engageant à lui procurer l'adhésion de toutes les tribus. 
En retour, il stipula sans doute qu'il conserverait ses fonctions de 
général en chef. David y acquiesça avec joie, mais exigea d’abord, 
comme gage du traité, qu'on lui rendit sa bien-aimée Michal, que 
Saül lui avait enlevée et avait donnée pour femme à un Benja- 
mite, nommé Paltiel. On peut admettre qu'Isboseth lui-même 
reconnut la justice de cette réclamation et n’en conclut rien de 
fâcheux pour ses propres intérêts. Abner quitta donc son roi, sous 
prétexte de mener à bonne fin la revendication relative à Michal; 
il se rendit au canton de Benjamin et la reprit à Paltiel, qui l’ac- 
compagna en pleurant jusqu’à une certaine distance, mais qui, 
sur l’injonction d’Abner, dut s’en retourner chez lui. David rentra 
ainsi en possession de ses premières amours. Abner commença 
._ 8lors sa campagne parmi les tribus et entreprit de gagner en 
secret des partisans à David. Nombre d’Israélites désiraient sans 
doute, au fond du cœur, que cette malheureuse guerre civile se 
terminât par une soumission au roi judaïîte, et même plusieurs 
Benjamites n'étaient pas défavorables à un arrangement. Avec 


86 HISTOIRE DES JUIFS. 


vingt affidés, gagnés au parti de David, Abner entra dans Hébron, 
toujours mystérieusement. David avait eu la précaution d’éloigner 
d'Hébron, pour quelque expédition, Joab et son frère, ces deux fils 
de Serouya pleins de jalousie et de défiance. Pendant leur absence, 
David concerta avec Abner les moyens d'obtenir des Anciens des 
tribus la déchéance d'’Isboseth et sa propre intronisation. Déjà 
Abner avait quitté Hébron pour adresser un appel aux Anciens et 
les engager à rendre hommage au roi de Juda, lorsque Joab, avec 
ses hommes, revint de son expédition. Joab, en arrivant, apprit 
cette surprenante nouvelle qu’Abner, hier l'ennemi de la cour de 
David, avait reçu de lui le plus cordial accueil et l'avait quitté 
dans les meilleurs termes. Ainsi, en arrière de Joab, son roi 
avait noué des négociations, conclu un pacte, et, en fin de compte, 
lui, Joab, était sacrifié : telle était sa conviction. Prompl à se dé- 
cider, selon son habitude, Joab dépêcha des messagers à Abner; 
celui-ci rebroussa chemin. Joab et Abisaï se tenaient aux aguets 
à la porte d'Hébron... Abner, sans défiance, périt assassiné. 

David fut profondément affecté de cette mort : ne lui enlevait- 
elle pas traitreusement, au moment de voir ses desseins réalisés, 
l’homme qui seul pouvait et voulait lui gagner, sans coup férir, 
l'unanimité des tribus? Pénible et difficile était sa situation. Pour 
écarter de lui les soupçons, il donna à sa douleur, d’ailleurs réelle 
et sincère, une expression solennelle. Il fit, dans Hébron, des 
funérailles imposantes au héros expiré, ordonna à tous ses servi- 
teurs d'accompagner ses restes en appareil de deuil, les accom- 
pagna lui-même en pleurant, et épancha sa douleur dans un chant 
élégiaque dont le début nous a été conservé : 


O Abner, devais-tu périr d'une telle mort? 
Tes mains, Abner, ne furent jamais captives, 
Jamais tes pieds ne connurent les chaînes ; 
Tu meurs frappé par une main criminelle | 


Ces paroles firent une vive impression sur les assistants, tous 
fondirent en larmes et nul ne mit en doute la sincérité de son 
désespoir. Toutefois, David n’osa demander compie de leur crime 


DAVID ÉLU ROI DES DOUZE TRIBUS. 87 


aux fils de Serouya, ni même leur en faire reproche: il avait trop 
besoin d'eux. Mais, en présence de ses intimes, il formula des 
plaintes amères contre les coupables: « Sachez-le, un grand 
prince d'Israël est tombé aujourd’hui. Pour moi, je suis trop 
faible, n'étant pas encore reconnu de tous, et les fils de Serouya 
sont plus puissants que moi. Que Dieu rende aux méchants ce 
qu'ils ont mérité ! » 

La nouvelle de l'assassinat d’Abner atterra Isboseth. Ne se 
doutant point des intelligences secrètes de son général avec David, 
il ne pouvait ressentir que la perte irréparable d’un héros, son 
fidèle ami, le principal soutien de son trône. — Peu de temps 
après, Isboseth fut trouvé assassiné dans son lit. Ce fut l’écroule- 
ment de la maison de Saül. | 

Isboseth mort, le royaume des dix tribus revenait, par le fait, 
à David. Il y comptait aussi, de longue date, des partisans qui se 
souvenaient de ses exploits contre les Philistins, et qui vénéraient 
en lui l’homme choisi de Dieu par l'entremise du prophète Samuel. 
D’autres lui étaient déjà acquis par les soins d’Abner. Ceux-là 
même qu'avait scandalisés l'alliance de David avec les ennemis 
d'Israël ne pouvaient s'empêcher de considérer qu'il n'y avait 
d'autre parti à prendre que de le reconnaître roi. Les Anciens des 
tribus se rendirent donc à Hébron, prirent l'engagement de rester 
ses fidèles partisans et lui .offrirentdes présents de foi et hom- 
mage. Des Benjamites même le reconnurent, mais plus d’un à 
contre-cœur et avec un secret dépit. Ainsi s'accomplissait l'ambi- 
tion de David: l’humble chef d’une tribu devenait, après tant 
d'obstacles et de tribulations, roi de tout Israël. La scission entre 
les maisons de Jacob et d'Israël était écartée pour le moment; 
tous les symptômes étaient favorables à David. Le corps des prê- 
tres et celui des prophètes, loin de prendre à son égard, comme 
ils l'avaient fait pour Saül, une attitude hostile, lui étaient cordia- 
lement affectionnés. Un descendant d'Héli, AGiathar, faisait partie 
de son entourage, avait eu part aux épreuves endurées par David; 
quant aux prophètes, ils se reconnaissaient en lui: n'avait-il pas 
été oint par leur chef Samuel? Le prophète Gad était également de 
la société de David, et un autre prophète de cette époque, Nathan, 
était en quelque sorte son directeur de conscience. Il trouvait 


88 HISTOIRE DES JUIFS. 


donc, du côté des deux puissances temporelles, aide et appui 
pour ses vues, et en somme, quant à l'intérieur, la voie lui était 
aplanie. Mais il avait au dehors de graves difficultés à vaincre, 
avant de parvenir à une royauté indépendante. 

Avant tout, pour avoir ses coudées franches et pour regagner 
pleinement l'amour du peuple, il fallait rompre avec les Philis- 
tins. Une guerre sanglante avec ses anciens alliés était chose iné- 
vitable : il fallait en prendre son parti, toutefois, il n'entama pas 
immédiatement la lutte : ils étaient encore trop puissants. 11 vou- 
lut d’abord déblayer le terrain d’un autre côté. Au milieu du ter- 
ritoire des Benjamites était une esclave occupée par les Jébu- 
séens. La haute colline de Sioz était défendue de trois côtés par 
des vallées étroites et des remparts artificiels qui la rendaient inac- 
cessible ; le côté le plus ardu était celui du sud, où la paroi 
de la colline s’élève presque à pic. Les Jébuséens, du haut de 
cette forteresse, dominaient tout le voisinage et se sentaient 
invincibles. Ils vivaient, sans doute, sur un pied d'alliance avec 
leurs voisins de Benjamin et de Juda, puisque nous voyons Saül 
lui-même les laisser tranquilles sur leur territoire. Mais David 
jugea utile, avant d'entreprendre la guerre avec les Philistins, de 
se rendre maitre de la forteresse de Sion. Il commença par inviter 
les Jébuséens à lui céder la place bénévolement et à l’amiable ; 
peut-être y ajouta-t-il l'offre d’une compensation. Mais ceux-ci se 
moquêrent de sa prétention et lui répondirent ironiquement : « Tu 
ne peux pénétrer jusqu'ici à moins d'écarter les aveugles et les 
boiteux» (car ceux-là mêmes seraient capables de te disputer le 
passage). Là-dessus, David se mit en mesure d'attaquer le Sion; 
il rassembla sa troupe d'élite et promit un prix au plus brave: 
celui qui le premier, par le flanc escarpé du midi, aurait alteint le 
sommet de la forteresse, serait nommé général. Animés par cette 
brillante perspective, les guerriers s'élancent, gravissent à l’envi 
l'âpre colline ; mais les Jébuséens les accueillent par une grêle de 
flèches et de quartiers de rocher. Joab réussit enfin à gagner le 
sommet; avec l'aide de ses compagnons, il prend d'assaut la for- 
teresse et écharpe ses défenseurs. Les Jébuséens, jugeant toute 
résistance inutile, se décident à capituler, et David leur accorde 
la paix. Il leur fut permis de rester dans leur ville, mais non dans 


CONQUÊTE DE SION. 89 


le fort ; ils purent s'établir dans la partie orientale, sur la colline 
de Moria. | | 

Après la prise de la forteresse de Sion, David y transféra d'Hé- 
bron sa résidence, et elle s’appela désormais la Ville de David. 
La ville, dans son ensemble, reçut le nom de Jérusalem ( Yerou- 
schalaïm }), — appellation dont le sens est incertain, —et perdit 
son ancien nom de Jébus. David permit à ses guerriers et aux 
gens de sa cour de s’y établir avec leurs familles. Le quartier où 
les plus vaillants élurent domicile s’appela par ce motif : « Mai- 
son des héros » (Bet ha-Ghibborim). Tel fut le commencement 
de cette ville qui, depuis cette époque, devait être et rester pour 
de longs siècles la Ville sainte. Ériger cette humble localité en 
capitale fut, en raison des circonstances, une heureuse inspira- 
tion. Évidemment Sichem convenait beaucoup mieux comme 
centre, vu sa situation au milieu des tribus et la fertilité de son 
territoire ; mais il n’était pas possible que David transportât sa 
résidence dans cette ville éphraïmite, dont les habitants ne lui 
étaient pas très sympathiques, mécontents qu'ils étaient d’obéir à 
un roi issu de la tribu demi-barbare de Juda. Par contre, il lui 
fallait un point d'appui solide dans sa propre tribu, et ce point 
d'appui il le trouvait dans Jérusalem, située sur la limite de Ben- 
jamin et de Juda, et qui, en cas d’insoumission des autres tribus, 
pouvait lui offrir un refuge protecteur. La contrée, siège de la 
nouvelle capitale, ne manque pas de fertilité, bien qu’elle ne sou- 
tienne pas la comparaison avec celle de Sichem. Dans ses val- 
lons coulent des sources intarissables, celles de S£/oé et d'En- 
Roghel au sud-ouest, le GAikon à l’ouest, qui, aux époques 
sèches de l’année, peuvent fournir d’eau la ville et les champs. 
Une ceinture de collines, à la fois ornement et défense, entoure 
de trois côtés Jérusalem. A l'est s'élève la haute montagne des 
Oliviers, qui doit son nom aux oliviers dont elle est couverte. 
Au sud, la colline est plus basse, et plus étroite la vallée qui la 
sépare de la ville : c'est la trop célèbre vallée de ÆZinnom ou 
Ghé- Hinnom, ainsi nommée d’un certain Hinnom ou de sa 
famille, et qui, à son tour, a donné son nom sinistre à l'enfer 
(Géhenne). À l’ouest, le coteau s’abaisse encore plus et mérite 
à peine de s'appeler colline. Enfin, au nord, ce n’est plus qu’une 


90 HISTOIRE DES JUIFS. 


plaine tout unie. Ces hauteurs et ces vallées protègent Jérusalem 
de trois côtes, comme des remparts et des fossés naturels. A l'in- 
térieur de Jérusalem, sur le terrain qui s'élève entre les trois val- 
lées de l’est, du sud et de l’ouest, trois collines dominaient la 
plaine : à l'ouest, la plus haute, le Sion; au nord une autre plus 
basse, et à l’opposite une troisième, le Horia, avec un prolonge- 
ment au sud qu’on appelait Opel. Le Moria, beaucoup plus bas 
que le Sion, devait cependant un jour dépasser et le Sion et les 
plus hauts sommets de la terre. 

Il ne pouvait échapper aux Philistins que l'avènement de 
David à la royauté de tout Israël aurait pour conséquence d’affai- 
blir son alliance avec eux, ou plutôt de lui imposer une attitude 
hostile à leur égard. Toutefois, ils n'auraient pas voulu dénoncer 
le traité. Mais la prise de Jébus ou Jérusalem et la fixation de 
sa résidence dans cette ville leur apparurent comme des sym- 
ptômes d'évolution, et ils se hâtérent de prendre l'offensive pour 
ue pas lui laisser le temps de mettre sur pied la population 
valide de toutes les tribus. Un corps de Philistins pénétra de la 
plaine dans la montagne et s'’approcha de Jérusalem. Soit que 
David füt surpris par cette irruption, soit qu'il voulût éviter de 
combattre sous les murs de sa capitale, il s’en éloigna avec sa 
troupe et se retira vers Adullam, au sud. Encouragés par cette 
fuite apparente, les Philistins s'’avancèrent jusqu'à Bethléem, la 
patrie de David, y fortifièrent leur camp, et de là envoyérent des 
bandes mettre au pillage le pays de Juda. David différa d'atlaquer 
les Philistins, probablement parce que sa troupe était encore trop 
faible et qu'il attendait du renfort de la part des tribus. En atten- 
dant, pour tenir ses braves en haleine jusqu'au moment décisif, il 
exprima le désir de boire de l’eau d’une citerne qui se trouvait 
près de Bethléem, au pouvoir des Philistins. Aussitôt trois des 
principaux guerriers, Yeschobeam, Eléazar et Schama se mirent 
en route, pénétrèrent jusqu'à Bethléem, déconcertèrent les Phi- 
listins par leur audace et puisèrent de l’eau qu'ils rapportèrent à 
David. Mais celui<æi ne voulut pas boire de cette eau, que les 
héros étaient allés quérir, au péril de leur vie; il n’avait voulu que 
mettre leur courage à l'épreuve. — Enfin, les troupes israélites 
marchérent contre les Philistins et les défirent près de Baal-Pe- 


VICTOIRES SUR LES PHILISTINS. 91 


ratsim d'une manière si complète, qu’on assimila cette victoire à 
celle que Josué avait remportée près de Gabaon. Les Philistins, 
dans leur fuite précipitée, abandonnèrent leurs idoles, qui furent 
livrées au feu par les Israélites. Mais les ennemis n’en poursui- 
virent pas moins leurs projets d’asservissement contre David et 
son peuple. Ils firent à plusieurs reprises des incursions dans 
le pays, une fois jusqu'à la vallée des Rephaïm, une autre fois à 
Éphesdamim, dans la vallée du Térébinthe. La troupe de David 
les battit, les poursuivit, et quelques-uns de ses héros, dans des 
combats singuliers, firent des prodiges de valeur. 

Mais David ne se borna pas à se défendre, il songea aussi à 
prendre l'offensive. De fait, s’il voulait débarrasser son peuple de 
cette petite, mais puissante peuplade, pour qui s’agrandir etguer- 
royer était une condition d'existence, il fallait la réduire à l’im- 
puissance, ou s'attendre sans cesse à de nouvelles guerres. Il 
marcha donc avec ses hommes sur Gafk, alors la capitale des 
Philistins et la ville la plus rapprochée du pays de Juda. La résis- 
tance, naturellement, fut des plus opiniâtres, et il s’ensuivit des 
mêlées sanglantes où les vaillants de David eurent occasion de se 
signaler. Les Philistins, paraît-il, proposaient volontiers des com- 
bats singuliers, que les derniers descendants de leurs géants 
(rephaïm) se chargeaient de soutenir. Mais les temps étaient chan- 
gés. Si, à l'époque de la jeunesse de David, pas un guerrier de 
l’armée d'Israël n’osait répondre au défi de Goliath, il y en avait 
maintenant plus de trente qui brûlaient d'obtenir une semblable 
permission. 

Enfin, les Israélites portèrent de si rudes coups aux Philistins, 
que ceux-ci furent contraints de leur abandonner Gath, leur capi- 
tale, avec ses villages et son territoire. Les rôles étaient ren- 
versés. Cette même ville, qui n'avait vu dans le fils de Jessé qu'un 
suppliant et un pauvre fou, devait maintenant se courber 
devant lui. Cet abaissement des Philistins était un fait de la plus 
haute importance : il assurait au peuple un repos durable et la 
liberté de ses mouvements, car aucun ennemi ne harcela les 
Israélites avec autant d’acharnement que les Philistins. Du reste, 
David ne poussa pas plus loin la conquête de ce pays, et il paraît 
même avoir rendu plus tard la ville de Gath à son roi. Il avait 


g2 HISTOIRE DES JUIFS. 


sans doute ses raisons pour ne pas poursuivre ses avantages à 
outrance, et peut-être lui semblait-il plus prudent d'avoir les 
Philistins pour tributaires que de les réduire aux extrémités du 
désespoir. 

La victoire de David sur les Philistins rehaussa son autorité 
chez les Israélites, et lui valut même la considération des peuples 
voisins. Æiram, ce roi qui avait fait passer de Sidon à Tyr la 
puissance phénicienne, envoya des ambassadeurs à David, pour 
lui proposer une alliance et lui offrir du bois de cèdre et autres 
matériaux destinés à l’'embellissement de Jérusalem, la nouvelle 
capitale. Il se réjouissait de voir les Philistins domptés : leur 
affaiblissement était une garantie qu’ils ne jetteraient plus de sitôt 
un regard de convoitise sur la côte phénicienne. Le roi de Tyr 
tenait d’ailleurs particulièrement à l'alliance de David, afin que 
les caravanes de Phénicie, allant et venant sans cesse de leur 
pays en Égypte, et parcourant, pour leurs besoins, les routes du 
pays d'Israël, trouvassent protection et sécurité pour elles et pour 
leurs marchandises. David accepta avec empressement la propo- 
sition, et ainsi se forma une sorte d'amitié entre lui et Hirarm. Il 
profita de ses offres pour fortifier la capitale récemment fondée 
et la couvrir d'élégantes constructions. Les Phéniciens étaient 
déjà, à cette époque, des architectes fort habiles. 

Avant tout, il songea à fortifier Jérusalem, en se bornant 
d’abord, vraisemblablement, au côté nord, dont l'accès était plus 
facile. La colline de Sion ou Ville de David, d'une étendue assez 
médiocre, était insuffisante pour la population qui s’y était déjà 
établie, ou tout au moins le serait-elle pour la population future. 
C'est pourquoi la colline basse, située au nord du Sion, fut jointe 
à la ville; une étroite vallée séparait la ville de la colline, qui 
reçut le nom de Aüllo (Enclave), et qui devint le « second quar- 
tier », eu égard à l’ancien quartier formé par la ville de Sion. 
La colline de Moria et son prolongement, l'Ophel, restèrent provi- 
soirement séparés de la ville; du reste, ils ne faisaient point alors 
partie de Jérusalem, étant occupés par les Jébuséens qu'on avait 
épargnés. — David se fit construire aussi un palais en bois de 
cèdre, qu’on fit venir du Liban. Pareillement, Joab et les autres 
personnages notables de l'entourage de David reçurent de belles 


JÉRUSALEM DEVIENT CAPITALE. 93 


et spacieuses maisons, bâties en bois de cyprès, sinon en bois de 
cèdre, | 

Mais David songea aussi à faire de Jérusalem le centre de la 
vie religieuse, afin que les regards du peuple entier se portassent 
de préférence sur cette ville. Il prit donc des mesures pour faire 
retirer l'arche d'alliance de Kiryath-Yearim, où elle était restée, 
dans la maison d’Abinadab, depuis son retour de chez les Philis- 
tins, et fit dresser une tente d’apparat pour la recevoir. On se 
racontait que David avait fait vœu de ne pas entrer dans sa 
maison, de ne pas monter sur son lit, de ne pas permettre le 
sommeil à ses yeux, qu'il n’eût trouvé une place pour abriter 
l'arche. Le roi se rendit, avec un nombreux cortège, à Kiryath- 
Yearim (environ trois lieues nord-ouest de Jérusalem). Beaucoup 
de Lévites faisaient partie du cortège. L’arche fut placée sur un 
. Chariot neuf atlelé de bœufs et conduit par deux fils d'Abinadab. 
Les Lévites entonnèrent des chants, au son de nombreux instru- 
ments de musique, et David y prit part avec un vif enthou- 
siasme. Mais un accident funeste, survenu pendant le trajet, 
effraya David, qui n’osa introduire l'arche dans Jérusalem, crai- 
gnant qu'elle ne portàt malheur aux habitants comme autrefois 
aux Philistins. Pourtant, l'individu chez qui on l'avait déposée 
l'ayant logée trois mois impunément, David se décida de nouveau 
à la transférer dans le Sion; seulement elle ne devait plus être 
voiturée, mais portée à bras par des Lévites. Au milieu d’un grand” 
concours de peuple, avec des acclamations bruyantes, des instru- 
ments de musique et des danses, elle fut introduite dans la tente 
qui lui était destinée. Le roi lui-même, oubliant sa dignité, avait 
chanté et dansé devant l’arche avec enthousiasme, sur quoi sa 
femme Michal lui reprocha amèrement de s’être donné en spec- 
tacle comme un homme de rien. 

Par la présence de l’arche, la nouvelle ville de Jérusalem 
monta au rang de ville sainte, comme précédemment Silo. Siège 
d'un culte, il lui fallait maintenant un prêtre ou une compagnie 
de prêtres. Aÿiathar, ce fidèle compagnon de David dans ses 
pérégrinations, était naturellement désigné comme grand prêtre 
de l'arche sainte à Sion. Toutefois, il existait encore un grand 
prêtre à Gabaon, installé par Saül après l'extermination de la 


94 HISTOIRE DES JUIFS. 


famille d'Héli à Nob. Le laisser absolument à l'écart, c'était pro- 
voquer la discorde. David se décida donc à le reconnaitre égale- 
ment comme grand prêtre, de sorte que les deux hommes fonc- 
tionnèrent au même titre : Abiathar à Jérusalem, et Sadoc à 
Gabaon. Il était naturel que David, disciple des chœurs de Lévites, 
lui-même poète et musicien, désirât introduire, à l'exemple de 
Samuel, des psaumes avec chœurs daus les offices solennels. 
Lui-même composait des cantiques de circonstance, lorsque son 
cœur, à la suite d’une victoire ou de quelque autre événement 
heureux, s’exaltait dans un transport de reconnaissance envers 
Dieu et d'enthousiasme poétique. C'est lui, sans doute, qui a créé 
cette forme de poésie intime et pieuse. À côté du psalmiste cou- 
ronné, on nomme encore d'autres poètes et musiciens, ses con- 
temporains : Asaph, Héman, petit-fils de Samuel, et Fedouthoun. 
C'est d'eux qu'étaient issus les « fils d'Asaph » et les « fils de 
Coré », qui ont acquis, à côté de David, un grand nom dans la 
littérature lyrique. Le culte spirituel, inauguré par Samuel, reçut 
de David une assiette solide et durable: et, bien que lui aussi 
rendit hommage au culte cérémoniel, il conféra une importance 
égale au chant des psaumes, qui saisit et élève l’âme. En un 
temps où, chez les autres peuples de la terre, la poésie venait 
à peine de naître, elle constituait déjà, en Israël, un élément 
essentiel de l'adoration divine. 

Si David, au point de vue religieux, a été le fondateur d'un 
culte épuré, il a aussi, au point de vue moral, créé un État ayant 
la justice pour base. Il rendait la justice en personne, écoutait, 
sans se lasser, les débats des particuliers ou des familles, et ren- 
dait ses arrêts avec une stricte impartialité. Son trône n’était pas 
seulement le siège auguste de l’autorité et de la force, c'était 
aussi celui de la justice et de l’équité. David est resté, pour la 
postérité, le roi modèle, dont le trône a été le soutien du droit et le 
régulateur de la paix sociale. Par lui, Jérusalem devint la ville idéale 
où la saine piété et l’austère justice avaient trouvé leur centre. 

Grâce à tous ces mérites, — l’affranchissement de la domina- 
tion philistine, la sécurité reconquise, le règne de la justice, — 
David redevint ce qu’il avait été jadis, l’idole du peuple. L'affec- 
tion et la fidélité lui arrivèrent d’elles-mêmes, sans contrainte. 


GOUVERNEMENT DE DAVID. 95 


David modifia, à certains égards, l’économie intérieure du pays. 
La constitution des tribus, à la vérité, demeura intacte. Les 
Anciens gouvernaient les familles, et le chef de la plus ancienne 
famille était en même temps prince de la tribu entière. C'étaient 
ces princes qui représentaient les tribus auprès du roi. Mais l’in- 
dépendance ou plutôt le bon plaisir des tribus, en matière mili- 
taire, fut soumis à des restrictions. Chaque tribu devait, en cas 
de guerre, fournir un contingent d'hommes valides, âgés de vingt 
ans au moins. Cette levée était confiée à un fonctionnaire spécial, 
dit le « compteur » ou « dresseur de listes », qui inscrivait sur 
un rouleau tous les sujets valides, veillait à ce qu'ils rejoignissent 
leur corps et y cuntraignait les retardataires. L'armée, réunie, 
était commandée par un général en chef, charge confiée à Joab. 
David avait, en outre, un corps de troupes stipendiées, composées 
de palens amoureux de la guerre : les Xrélhi, originaires d’une 
province des Philistins, et les PZéki, dont l’origine est inconnue. 
Ils avaient pour capitaine Benaïahou, fils de Joïada, un des 
vaillants de David. Il institua aussi, dans le principe, un fonction- 
naire spécial, le #mazkir, qui avait mission de noter tous les faits 
importants ou supposés tels, les services rendus au roi ou les 
délits commis à son égard. Le favoritisme étant inséparable de la 
royauté, David avait naturellement son favori, à qui il pouvait se 
fier en toutes choses, notamment dans les choses qui ne se disent 
pas au premier venu. Il avait aussi le bonheur d’avoir près de lui 
un conseiller, habile à le tirer d'affaire dans les conjonctures diff. 
ciles, Achkitophel, de la ville de Ghilo. Sa parole passait pour un 
oracle, aussi sûr que celui de la Divinité dans la bouche du grand 
prêtre. Ce conseiller habile, trop habile, devait plus tard inter- 
venir d’une manière fâcheuse dans la vie de David. 

La conscience de David, en tant que juge, fut mise un jour à 
une pénible épreuve. Une famine persistante désolait le pays, où. 
il n'avait pas plu deux années consécutives. La pluie ayant 
encore manqué au printemps de la troisième année, la détresse 
arriva à son comble, et le peuple implora le roi pour obtenir 
assistance. On voyait, dans cette effroyable calamité, un châti- 
ment envoyé de Dieu pour quelque crime caché et demeuré 
impuni. David consulta à ce sujet le grand prêtre Abiathar, et 


96 HISTOIRE DES JUÜIFS. 


l'oracle divin répondit : « C’est à cause de Saül, de la persécution 
sanglante qu’il a exercée sur les Gabaonites. » Là-dessus, David 
manda auprès de lui les Gabaonites survivants et leur demanda 
quelle réparation ils exigeaient. Mais ce n'était pas de l'argent 
qu'il leur fallait, c’étaient des victimes expiatoires, et ils récla- 
mèrent l'exécution de sept descendants de Saül. Or, en les épar- 
gnant, David aurait irrité le peuple, qui l'aurait accusé de prolonger 
le malheur du pays par ce déni de satisfaction ; mais, d’autre part, 
il s'exposait au soupçon de vouloir, par esprit de vengeance ou par 
d'autres motifs intéressés, exterminer la postérité de Saül. I lui 
fallut donc, la mort dans l’âme, obéir au vœu cruel des Gabaonites. 
Les deux fils que Saül avait eus de sa concubine Rispa et les 
petits-fils que lui avait donnés sa fille #éra furent recherchés et 
livrés aux Gabaonites, qui les pendirent de leurs propres mains à 
Ghibeath-Saül, dans la ville même où leur père avait porté la 
couronne. David n’épargna que le fils de Jonathan, Wepkibosetk, 
respectant ainsi le serment qu'il avait fait à son ami de protéger 
toujours ses descendants. Les cadavres des sept victimes devaient 
rester attachés au gibet jusqu’à ce que le ciel envoyât la pluie; 
mais elle tarda longtemps à venir. Dans cette circonstance, la 
belle Rispa, pour laquelle Abner s'était brouillé avec Isboseth, 
montra de quoi une mère est capable. Pour préserver les corps 
de ses fils de servir de pâture aux aigles de l'air et aux chacals 
de la plaine, elle dressa sa couche sur le rocher où étaient 
exposés les cadavres, veilla sur eux d’un regard obstiné, bravant, 
le jour, les ardeurs de l'été, refusant, la nuit, le sommeil à ses 
yeux, pour écarter les animaux de proie de ces restes bien-aimés. 
Lorsqu'enfin, l'automne venu, la pluie tomba, on enleva les sept 
corps, et, sur l'ordre de David, on leur rendit les derniers hon- 
neurs. À cette occasion, il fit aussi chercher à Jabès-Galaad les 
ossements de Saül et de Jonathan, qu’on ensevelit à côté de ceux 
de leurs parents, dans le caveau de la famille de Kisch. Il parai- 
trait que David fit redire alors son émouvante élégie sur la mort 
de Saül et de Jonathan, pour montrer combien lui tenait au cœur 
la chute de la maison royale de Benjamin, et il ordonna même 
que ce chant fût appris par cœur. Quant à Mephiboseth, le fils 
survivant de Jonathan, qui avait vécu jusqu'alors dans la maison 


LES GUERRES DE DAVID. 97 


d’un homme notable au delà du Jourdain, David le fit venir à Jéru- 
salem, l’installa chez lui, l’admit à sa table et le traita comme 
son propre fils; ce qui n’empêcha pas les Benjamites de l’accuser 
entre eux d’avoir exterminé la famille de Saül et de n'avoir laissé 
vivre qu'un misérable infirme, incapable de régner. Lorsque, plus 
tard, la fortune cessa de sourire à David, les Benjamites irrités 
le poursuivirent à coups de pierres. 


CHAPITRE V 


LE ROI DAVID (Sue) 


(1035-1015) 


Après vingt ans de règne, David eut à subir différentes guerres, 
qui le détournèrent de ses pacifiques efforts pour établir l'ordre 
intérieur du pays et y exercer la justice. Ces guerres lointaines, 
qui s’imposèrent à lui à son corps défendant, donnèrent à sa 
puissance un accroissement inattendu et à l’activité de son peuple 
un singulier essor. Il fit d’abord une guerre acharnée aux Moa- 
bites, habitant au delà de la mer Morte, avec lesque]s, au temps 
de sa vie errante, il avait eu des relations amicales et chez qui il 
avait rencontré un accueil hospitalier. C'était vraisemblablement 
une guerre de représailles, car David vainqueur traita les prisonniers 
avec plus de cruauté qu'aucun des peuples vaincus par lui. Tout 
le pays de Moab fut soumis à son empire et tenu d’envoyer un 
tribut annuel à Jérusalem. | | 

Quelque temps après, Nachasch. roi des Ammonites, étant mort, 
David, qui avait été lié d'amitié avec lui, envoya un message de 
condoléance à son fils Ckanoun. Cette démarche parut suspecte. 
Les familiers du nouveau roi le mirent en défiance contre David, 
prétendant que les messagers n'étaient que des espions chargés 
d'explorer les points vulnérables de la capitale (Rabbath-Am- 


7 


98 HISTOIRE DES JUIFS. 


mon), qu'on se proposait d'attaquer cette ville et de lui faire 
subir le sort de la capitale moabite. Entrainé par leurs sugges- 
tions, Chanoun fit au roi israélite un affront qui ne pouvait rester 
impuni. À ses envoyés qui, selon le droit des gens, étaient invio- 
lables, il fit raser la moitié de la barbe, couper les vêtements jus- 
qu'à la ceinture, et les expulsa du pays. David fut informé du 
fait, et il s'apprêta à une guerre sans merci. Les bans de l'armée 
furent convoqués, le corps des « vaillants » ceignit ses reins, et 
les troupes mercenaires des Æréfhi et Pléthi, commandées par 
Benaïahou, marchèrent en tête. Chanoun, qui redoutait les qua- 
lités guerrières des Israélites, chercha à se procurer du renfort ; 
il soudoya des Araméens, répandus depuis la chaine de l’Hermon 
jusqu’à l'Euphrate, et qui vendaient leurs services. Le plus fort 
contingent (20,000 hommes) fut fourni par ÆZadadézer, roi de 
Soba, près de l’Euphrate. David ne fit pas cette guerre en per- 
sonne, il en confia la direction au prudent et fidèle Joab. Aussitôt 
que celui-ci eut franchi le Jourdain avec son armée, il la partagea 
en deux corps, laissa l’un sous les ordres de son frère Abisaï, et 
attaqua lui-même les Araméens à la tête de l'autre. Il avait en- 
flammé les courages par ces simples et expressives paroles : 
« Combattons vaillamment pour notre peuple et notre ville sainte, 
Dieu fera le reste! » Joab, fondant avec impétuosité sur les Ara- 
méens, les mit en déroute, si bien qu’à leur tour les Ammonites, 
épouvyantés, abandonnèrent la bataille et se retirèrent sous les 
murs de leur capitale. 

Après cette belle journée, Joab se hâta de rentrer dans Jéru- 
salem, où il rendit compte au roi et lui développa un plan consis- . 
tant à écraser les Araméens, de facon à leur ôter désormais 
l'envie d'intervenir. Avec l’armée victoricuse, qui venait d’éva- 
cuer provisoirement le territoire ammonite et qu'il renforça 
encore, David se mit lui-même à la poursuite des Araméens, au 
delà du Jourdain. Bien que le roi Hadadézer eût envoyé, lui aussi, 
de nouveaux renforts à son armée battue, elle succomba encore une 
fois, et son général lui-même perdit la vie. Les vassaux du puissant 
Hadadézer firent promptement leur paix avec David, qui, pour- 
suivant son succès, pénétra jusqu'à la capitale du roi araméen, 
dans le voisinage de l’Euphrate. Les ‘chariots et la cavalerie de 


LES GUERRES DE DAVID. 99 


l'ennemi ne purent soutenir le choc impétueux de l’armée israé- 
lite, et les Araméens furent battus une troisième fois. Le vaste 
État de Soba, dont plusieurs princes relevaient comme tributaires, 
fut sur le penchant de sa ruine. Le roi de Damas, qui avait prêté 
assistance à celui de Soba, fut pareillement vaincu par David, et 
l'antique cité de Damas passa depuis lors sous l'obéissance du 
roi d'Israël. Dans toutes les provinces araméennes, depuis l'Her- 
mon jusqu'à l'Euphrate , David établit des gouverneurs chargés de 
la perception des tributs. — David et son armée durent être sur- 
pris eux-mêmes de tant de victoires merveilleuses, qui répan- 
dirent au loin la terreur de leur nom. ; 
Cependant le roi des Ammonites n'avait pas encore expié l’af- 
front infligé aux gmbassadeurs israélites. Retenue, pendant une 
année presque entière, par sa guerre avec les Araméens, l’armée 
israélite ne pouvait reprendre la campagne contre Chanoun. Mais, 
une fois ces grands succès obtenus, David fit marcher Joab avec son 
armée contre Ammon. Or, la guerre avec ce peuple avait été l’occa- 
. sion d’une autre guerre. Les Iduméens, qui habitaient au sud de la 
mer Morte jusqu’au golfe Ælanitique, avaient, eux aussi, prêté 
appui aux Ammonites en leur envoyant des troupes auxiliaires ; 
eux aussi, il fallait les mettre à la raison. David fit donc attaquer 
les Iduméens par son second général, Abisaï, le frère de Joab. 
Du reste, Joab avait fort à faire avec les Ammonites, rétranchés 
derrière les puissants remparts de leur capitale, et qui faisaient 
de fréquentes sorties. L'armée israélite, ne possédant ni béliers 
ni autres engins de siège, ne pouvait obtenir quelque résultat 
qu’en tentant d’escalader les murs: mais les archers postés sur 
le faite les repoussaient sans cesse. Enfin Joab réussit, après des 
assauts réitérés, à s'emparer d’un quartier de la ville ; il fit aussi- 
tôt bart de-cet exploit à David et l'engagea à se rendre au camp 
pour assister à la prise des autres quartiers, afin que l'honneur 
de la conquête lui fût attribué. David arriva devant Rabba avec 
des troupes fraîches, et il eut, en effet, la satisfaction de prendre 
la ville entière et de faire un riche butin. Il mit sur sa tête la 
couronne de #alkom (Milkom), dieu des Ammonites, laquelle 
était d'or et enrichie de pierreries. Il ne parait pas que David ait 
détruit la ville, comme il en avait eu l'intention; il se borna à 


400 HISTOIRE DES JUIFS, 


condamner la population mâle, ou seulement les prisonniers, à 
. des travaux serviles, tels que polir des pierres, triturer le blé 
avec des rouleaux de fer, couper du bois et confectionner des 
briques, et il procéda de même avec les prisonniers des autres 
villes. Quant au roi Chanoun, cause première de la guerre, et qui 
avait si gravement offensé David, ou il fut mis à mort, ou il réus- 
sit à s'échapper. David lui donna probablement pour successeur 
Schobi, frère de ce prince. 

De son côté, Abisaï avait guerroyé avec les Iduméens et les 
avait battus dans la « vallée du Sel », voisine sans doute de la 
montagne saiine au bord de la mer Morte. Il est à croire que les 
survivants se soumirent ; aussi David se contenta de leur imposer 
une garnison et des gouverneurs, comme à Damas et aux autres 
pays araméens. Il paraitrait que, plus tard, les Iduméens se sou- 
levèrent contre la garnison israélite et la massacrèrent ; car Joab 
se rendit en Idumée, fit donner la sépulture aux victimes et mettre 
à mort toute la population iduméenne mâle. Six mois furent 
employés à cette guerre d’extermination; si bien qu’un petit 
nombre d'hommes seulement purent y échapper par la fuite, au 
nombre desquels se trouvait un fils ou petit-fils d'Hadad, le roi 
des Iduméens. 

Par ces grandes victoires de David, dans l'Ouest sur les Phi- 
listins, au Midi sur les Iduméens, dans l'Orient, au delà du Jour- 
dain, sur les Moabites et les Ammonites ‘et, dans le Nord, sur 
les Araméens, l’État israélite acquit une puissance inespérée. 
Si, précédemment, alors qu'il fut reconnu roi de tout Israël, les 
limites du pays étaient renfermées entre Dan et Bersabée, l'empire 
de David embrassait maintenant le vaste territoire qui s'étend du 
Torrent d'Égypte (Rhinocolura, El-Arisch) jusqu’à l'£Zwpkrate, ou 
de Gaza jusqu'à Thapsacus (sur l'Euphrate). Les peuples vaincus 
étaient obligés, chaque année, d'envoyer des présents comme 
hommage, de payer un tribut et peut-être de fournir des cor- 
véables pour les constructions et autres travaux pénibles. 

Toutes ces guerres et ces victoires révélèrent la grande âme 
de David mieux que n'avait fait son existence antérieure, courbée 
sous la contrainte. Ferme et énergique dans l’action, quand il y 
allait de l'honneur et de la sécurité de son peuple, il restait 


L'EFFET DES VICTOIRES DE DAVID. 101 


humble et modeste après le succès, sans ombre de vanité ni 
d'orgueil. Il n'éleva point de monument pour célébrer ses triom- 
phes, comme avait fait Saül; loin de là, il était persuadé, de 
même que son illustre général Joab, que Dieu seul lui avait donné 
la victoire. Cette confidnce en Dieu qu'on met dans la bouche de 
David allant combattre le géant Goliath : « Dieu est l'arbitre de 
la guerre, et il peut donner la victoire sans lance ni épée », il la. 
manifesta dans toutes ses héroïques épreuves. David exprime 
cette pensée fondamentale dans un psaume {le XVII): chanté 
probablement devant l’arche après cette période de guerres, et où 
il jette an regard rétrospectif sur tout son passé. 

Deux pensées connexes, nées de ces grandes victoires, sont 
entrées si profondément dans la consciencé du peuple, qu’elles 
ont eu une action décisive sur tout son avenir. La première, entre 
autres formes variées, s'exprime ainsi : 


Le salut du roi ne repose pas sur une grande armée, 
Ni celui du héros sur sa force personnelle ; 
Vaine ressource que le coursier pour donner la victoire! 


« Dieu seul dirige la guerre et l’achève, décide la victoire ou 
‘la défaite, et son assistance ne dépend pas du nombre des batail- 
Jlons.» — La seconde pensée, étroitement liée à la précédente, c'est 
Ja conviction que Dieu, lorsque Israël s'arme pour sa cause, fait 
toujours triompher ses légions, pour la gloire de son propre nom 
ou pour le salut de son peuple. C'est en conséquence. de cette 
pensée que le Dieu d'Israël a été désigné d'un nom particulier et 
tout à fait caractéristique ; on l’a appelé le « Dieu des armées » 
(Yhvok Tsebaoth), celui qui les fait triompher dans les combats. 
Depuis, au début de toute guerre, on invoqua le Roi Tsebaoth, et 
les légions d'Israël marchèrent au combat avec la pleine assu- 
rance qu'elles ne pouvaient succomber. Dans la suite des.temps, 
cette même assurance a enfanté des prodiges. 


Autant David traitait avec rigueur les divinités des peuples 
vaincus, parce qu'il voyait en elles une source de corruption, 
autant il se montrait, après la victoire, clément à leurs adora- 


102 HISTOIRE DES JUIFS. 


teurs. Les Moabites seuls furent par lui durement châtiés et les 
Ammonites astreints au servage, tandis qu'aux autres peuples 
subjugués il imposait un simple tribut; on peut en conclure que 
les premiers étaient particuliérement coupables. Les peuplades 
étrangères établies dans le pays ne furent Pas inquiétées : tels les 
Jébuséens à Jérusalem, tels les Cananéens et les Héthéens dans 
d’autres provinces. Aussi, maints étrangers ou indigènes, d'ori- 
gine non israélite, venaient grossir le nombre de ses vaillants ou 
lui amenaient des troupes. Le Héthéen Urie, l'un des trente 
héros de David, et qui devait être mêlé un jour à la destinée de 
ce roi, éprouvait un attachement profond pour la nationalité 
israélite. | 

Cependant, la joie causée par cette brillante situation ne resta 
pas longtemps sans nuage. Le bonheur des États, comme celui. 
des individus, est rarement durable ; il faut qu’aux jours de soleil 
succèdent des jours sombres, pour que les facultés humaines ne 
s’engourdissent pas. Un seul faux pas de David lui coûta non seu- 
lement la paix et la sérénité de l’âme, mais compromit jusqu'aux 
fondements de l'État, édifiés par lui avec tant d'efforts. A son 
retour de l'expédition contre les Araméens, comme il se reposait 
des fatigues de la guerre, pendant que Joab, avec ses troupes et 
la phalange des héros, recommençait la campagne interrompue 
contre les Ammonites, David, de la terrasse élevée de son palais, 
où il gpûtait la fraicheur du soir, aperçut une belle femme qui se 
baignait. C'était la femme d’un de ses plus fidèles guerriers, du 
Héthéen Urie. Les maisons de ses braves étaient bâties sur le 
Sion, à proximité de son palais, et c'est ainsi que son regard ren- 
contra la séduisante Befhsabée. Saisi, à cette vue, d'une passion 
violente qu'il ne sut pas maîtriser, il lui manda de venir le trou- 
ver. Elle obéit, et crut peut-être ne pouvoir rien refuser à son roi. 
Quelque temps après, informé par Bethsabée des conséquences 
de cet adultère, David songea à sauvegarder son honneur et 
n'aboutit ainsi qu’à aggraver son tort. Il fit venir Urie du camp de 
Rabba à Jérusalem, lui fit l’accueil le plus amical et lui permit de 
rentrer chez lui, d'y goûter le repos et les douceurs de la vie con- 
jugale. Mais Urie, au lieu d’user de la permission, préféra passer 
la nuit à l'entrée du palais, avec les satellites attachés à la per- 


DAVID ET LE PROPHÈTE NATHAN. 103 


sonne du roi. Cette fidélité ne faisait pas l'affaire de David. Il 
s'avisa donc d’un autre expédient, mais qui n'était rien moins 
qu’un crime. Puisqu'il ne pouvait, lui, sauver son honneur, Urie 
ne pouvait vivre. Il l’envoya donc au camp avec une lettre à Joab, 
où il lui ordonnait d’assigner au porteur, lors des sorties des 
. Ammonites, le poste le plus périlleux, où il était exposé à une 
. mort certaine. Cette prévision se réalisa: Urie tomba percé par 
une flèche ammonite. Bethsabée porta, selon l'usage, le deuil de 
son époux, après quoi David la prit pour femme, etelle lui donna 
un fils. 

Dans tout autre pays, des fantaisies royales de ce genre n’au- 
raient provoqué chez les courtisans que des chuchotements fort 
discrets; on les eût à peine blâmées et, en tout ças, bientôt 
oubliées. Quant au peuple, tout au plus une vague rumeur en 
serait-elle arrivée jusqu’à lui. Que s’est-il passé, après tout? Urie 
est mort en combattant : qui sait par quelle volonté? Joab seul. Sa 
veuve Bethsabée avait été admise dans le harem : qui pouvait 
s’en scandaliser? Il lui était ñé un fils. peut-être quelques mois 
trop tôt : qui aurait voulu vérifier le compte des mois? L’enfant 
pouvait passer pour un fils posthume d’Urie. —Mais, dans l'État 
israélite, il y avait un œil habile à percer les plus savantes ténè- 
bres, et une conscience qui prenait une voix pour accuser le 
pécheur, ce pécheur eût-il été roi! Cet œil perçant, cette con- 
science vigilante et inexorable, c'était le prophétisme. C'était 
même là sa plus belle mission, de ne pas encourager le crime 
par de läches ménagements et par une complaisance coupable, 
de le montrer, au contraire, dans sa brutale réalité pour le flétrir. 
David pouvait croire que Bethsabée seule était dans le secret de 
l'adultère, que le seul Joab était initié au meurtre d'Urie. Brusque- 
ment, et à son grand effroi, il fut tiré de cette illusion. 

Un jour, le prophète Nathan se présente à ses yeux, et 
demande la permission de lui transmettre une plainte. Tranquil- 
lement il lui raconte une parabole : Dans certaine ville existait 
un riche, possédant de nombreux troupeaux ; 1l avait un voisin 
pauvre, ayant pour tout bien un petit agneau qu'il avait élevé et 
qu'il aimait tendrement. Un jour, un étranger arriva chez l'homme 
riche; celui-ci, voulant le traiter, mais trop avare pour se priver 


104 HISTOIRE DES JUIFS. 


d’une de ses bêtes, déroba l'agneau du pauvre et le servit à son 
ami... À ce récit, le cœur honnête de David se révolte, et il 
s’écrie indigné : « Ce mauvais riche mérite la mort! Tout au 
moins doit-il payer au quadruple l'agneau qu'il a volé! » Le pro- 
phète lui répond : « CET HOMME, C'EST TOI-MÈME! » 

Tout autre roi eût assurément châtié l'audacieux censeur qui 
osait dire la vérité à une tète couronnée, au représentant de Dieu 
sur la terre. David, le disciple du prophète Samuel, accepta hum- 
blement ja leçon, et, courbé par le repentir, il dit : « Oui, j'ai 
péché. » Sans aucun doute, il n’épargna ni les prières ferventes, 
ni les mortifications, ni les sacrifices expiatoires, pour obtenir de 
Dieu le pardon de ses méfaits. Quoi qu'il en soit, l'enfant conçu 
dans le péché mourut peu après, bien que David se fût consumé 
dans les larmes et le jeûne pour que Dieu le lui conservât. Beth- 
sabée lui donna depuis un second fils, qu'on appela Fedidya et 
Salomon, et qui devint le favori de son père. 

Toutefois, si Dieu pardonna à David ses actions criminelles, 
les hommes ne l'amnistièrent point, et elles eurent des suites 
fâcheuses pour son repos. Bethsabée était fille d'Éliam, un des 
guerriers héroïques de David, et petite-fille de son conseiller, 
Achitophel. Celui-ci jugea son honneur offensé par la conduite de 
David envers sa petite-fille, et ne lui pardonna jamais. Il se tut 
cependant et garda sa haine au plus profond de son cœur; mais 
il n'attendait que l’occasion d’en faire sentir les effets au roi. 
David fit tout au monde pour l’apaiser. 11 éleva au premier rang, 
comme reine, la femme qu'il avait déshonorée ; il lui promit en 
confidence que l'enfant né d'elle serait l'héritier de son trône, et 
confirma cette promesse par un serment solennel : tout cela 
pour complaire à Achitophel, dont les conseils lui étaient pré- 
cieux, et pour le désarmer par la pensée de voir un jour son 
descendant assis sur le trône d'Israël. Mais Achitophel resta 
inflexible. Pour compliquer encore la situation, un triste incident 
survint dans la maison de David qui acheva d'empoisonner ses 
dernières années. 

Son fils aîiné Awnon, qui se croyait sûr de lui succéder et 
autorisé à tout se permettre, aimait passionnément sa belle-sœur 
Thamar, fille de Maacha de Gessur et sœur d'Absalon; mais il 


ABSALON ET AMNON. 105 


l'aimait d’un amour déshonnète. Il lui aurait été facile de deman- 
der sa main, mais il avait d'autres vues. D'après l'odieux conseil 
de son ami Jonadab, il l'attira dans sa chambre en prétextant une 
maladie, abusa de son innocence et, ajoutant l’insulte à l'impudi- 
cité, la fit jeter à la porte, comme si, nouveau Joseph, il eût été 
en butte à ses séductions. Thamar courut à son appartement 
éperdue, désespérée, se tordant les mains, déchirant ses vête- 
ments. Absalon la rencontra ainsi pantelante, surexcitée, et, en 
voyant sa sœur dans cet état, un projet traversa soudainement sa 
pensée. Il tranquillisa la malheureuse, l’engagea à se taire et [ui 
promit de la bien venger. David eut vent de l'infamie commise 
et en éprouva une vive douleur; mais il était faible pour ses 
enfants et fermait les yeux sur leurs écarts. Pour Absalon, qui 
nourrissait un profond ressentiment contre son frère aîné et qui 
méditait sa perte, il sut dissimuler deux années durant. Il ne lui 
adressa pas une parole d'amitié, pas une non plus de haine, afin 
d'endormir ses soupçons et ceux de son père, et de leur faire 
croire qu'il avait oublié l'outrage de sa sœur. Il était habile, 
comme Achitophel, à masquer ses desseins ; et peut-être ce der- 
nier faisait cause commune avec lui et lui avait tracé son plan de 
conduite. 

Outre les six enfants qui étaient nés à Hébron, David en avait eu 
onze à Jérusalem. Chacun de ses fils adultes avait une maison à 
lui, un personnel et des terres. Absalon avait ses biens et ses 
troupeaux à Baal-Hasor, non loin de la capitale. Il y convia tous 
ses frères à la fête de la tonte des moutons qu'il allait célébrer. 
Pendant que ses hôtes faisaient honneur au repas et savouraient 
le bon vin, les serviteurs d’Absalon, sur son ordre. assaillirent 
Amnon et le frappèrent à mort. Par ce meurtre, il atteignait un 
double but : il vengeait le déshonneur de sa sœur, et, par la dis- 
parition de son frère aîné, comptait s'assurer la succession au 
trône. | 
David fut anéanti en apprenant cette nouvelle. Son fils, un 
fratricide! Ce fut un coup terrible pour l’infortuné roi. Sa première 
pensée était de poursuivre l'assassin — qui s’était réfugié près 
de son aïeul, le roi de Gessur, au sud-ouest de la frontière de 
Juda — et de lui infliger la peine due à son crime, au besoin par 


106 HISTOIRE DES JUIFS. 


la force des armes. Mais d'autres influences agissaient en sens 
contraire, car aussi bien, depuis l’aventure de Bethsabée, mainte 
intrigue s’agitait à la cour de David. Joab était opposé à l'avène- 
ment du dernier-né, Salomon, conséquemment favorable à celui 
de l'ainé, maintenant Absalon. Achitophel aussi, l'infaillible 
conseiller de David, tenait à ce qu'on épargnât Absalon, dont il 
comptait se servir comme d'un instrument contre le roi son père. 
D'autre part, Adonias, quatrième fils de David, souhaitait que 
son frère consanguin fût rigoureusement puni, jugeant plus facile 
d'écarter Salomon, cet héritier tard-venu, qu’un Absalon qui ne 
reculait devant rien. Si donc le fratricide était puni, c’est à lui- 
même qu'écherrait la succession. Adonias et sa mère ÆZagghut 
devaient donc pousser à l'exécution d’Absalon; mais Joab et 
Achitophel étaient plus habiles, et il dépendait d'eux de faire 
échouer une expédition contre le fugitif ou contre l’aieul qui lui 
donnait asile. 

David ayant néanmoins résolu de faire saisir le coupable ou 
de réclamer son extradition (bien qu'il fût absent depuis trois ans 
déjà), Joab eut recours à un stratagème pour le détourner de ce 
dessein. Il fit venir de 7ekoa — une ville du voisinage — une 
femme renommée par la finesse et l’habileté de sa parole, et con- 
certa avec elle un plan d'après lequel elle montrerait au roi, dans 
un chaleureux discours, combien il était inhumain, de la part 
d’un père, de vouloir immoler son propre fils pour un meurtre qui, 
après tout, avait bien son excuse. L’intelligente mandataire se 
rendit auprès du roi en costume de deuil, et, se courbant jusqu’à 
terre : « À mon aide, à roi! à mon aide! » dit-elle d’une voix 
gémissante. David s’informa du sujet de sa plainte, et elle lui dé- 
bita une fable qu'elle avait imaginée. Sous l’ingénieux déguise- 
ment de sa pensée, le roi devina l’allusion et l’invita à lui dire 
franchement si cette démarche et ce discours n'étaient pas inspi- 
rés par Joab. La femme luien fit l'aveu; sur quoi le roi manda 
Joab, lui assura qu'il n’avait plus de mauvais desseins contre 
Absalon et lui donna ordre de le faire venir à Jérusalem. La sage 
habitante de Tekoa lui avait fait comprendre que la poursuite 
d’un fils par son propre père était une véritable énormité. 

Joab alla lui-même chercher Absalon à Gessur et le conduisit 


MAGHINATIONS D'ABSALON. 107 


à Jérusalem ; là, toutefois, il ne lui fut pas permis de paraître 
devant son père, et il dut, comme un proscrit, se confiner dans 
sa maison. Sans s’en douter, Joab venait d'introduire la discorde 
dans la famille de David; car Absalon, dans la solitude de sa dis- 
grâce, rêvait nuit et jour à l’exécrable projet qu'il avait conçu de 
renverser son père. Maïs, pour en assurer le succès, il lui fallait 
cacher son jeu. Avant tout, il était nécessaire qu'une réconci- 
liation s’opérât, au moins ostensiblement. Joab, qui avait à cœur 
ce rapprochement, dut sans doute plaider chaudement la cause 
du fils auprès du père; car David, après avoir tenu -deux ans 
rigueur à son fils, se décida enfin à l’admettre en sa présence. 
Dans cette entrevue, Absalon joua supérieurement son rôle de fils 
soumis et repentant. Et David lui donna le baiser paternel, et la 
réconciliation fut consommée. Sept ans s'étaient écoulés déjà 
depuis la mort d’Amnon. 

Alors les intrigues se donnèrent carrière. Absalon dut sans 
doute avoir mainte conférence secrète avec Achitophel et agir 
d’après ses conseils. Il se posa dès lors en futur héritier du trône. 
Il fit venir d'Égypte des chevaux et des chars, se donna cinquante 
gardes du corps, s’entoura enfin d’un appareil royal. De plus, il 
se levait chaque matin de bonne heure pour s'entretenir avec 
ceux qui venaient présenter leurs doléances au roi. 1l les interro- 
geait, se faisait raconter leurs griefs, donnait raison à chacun, 
regrettait que le roi ne donnât pas audience et satisfaction à tous 
et ajoutait que, si lui-même devenait un jour juge, nul n'aurait 
jamais à se plaindre d’un déni de justice. Telles furent ses allures 
près de quatre ans de suite après sa réconciliation avec son père. 
— Absalon était le plus bel homme de son temps; il avait dé- 
passé la trentaine et atteint la plénitude de sa vigueur. Sa luxu- 
riante chevelure ondoyait sur ses épaules comme la crinière d’un 
lion. Il captivait, par son aménité et ses manières affables, tous 
ceux qui l’approchaient. Et David, aveuglé, ne s’apercevait pas 
que son perfide enfant lui enlevait peu à peu tous les cœurs. 
Absalon n’atlendait qu’une occasion favorable pour lever le mas- 
que, se déclarer ouvertement contre son père, le renverser, l'im- 
moler peut-être et s’emparer du pouvoir. L'occasion ne se fit pas 
longtemps attendre. | 


108 HISTOIRE DES JUIF, 


David, dans les dernières années de son règne, méditait un 
vaste plan, une grande guerre, paraît-il, qui devait exiger un 
effectif considérable d'hommes. Déjà il avait enrôlé de nouvelles 
troupes mercenaires ; six cents Héthéens avec leur chef Z{{ai, 
admirateur passionné de David et invariablement dévoué à sa 
cause, étaient venus de Gath se mettre à sa disposition. D'autre 
part, le roi voulait connaître le nombre total des Israélites valides, 
âgés de vingt ans etau-dessus, afin de juger des ressources dont il 
pourrait disposer pour une campagne probablement longue et dif- 
ficile. Le roi chargea de ce dénombrement son général en chef 
Joab et d’autres capitaines. Les opérations durèrent neuf mois et 
vingt jours. Si les chiffres que nous possédons sont exacts, il en 
résulterait que, sur une population de quatre millions d'âmes, le 
pays pouvait fournir treize cent mille guerriers, hommes et jeunes 
gens. 

Mais l'événement prouva que cette opération était une faute, 
et David devait la payer cher. Elle excita au dernier point le mé- 
contentement du peuple. Elle était déjà impopulaire, en tant 
qu’elle faisait prévoir une levée d'hommes pour une guerre de 
longue durée. Mais il s’y ajoutait encore un sentiment d'inquié- 
tude, par suite de la croyance où l’on était que tout recensement 
devait porter malheur. Or comme, aussitôt après, survint une 
effroyable épidémie qui fit beaucoup de victimes, chacun resta 
convaincu que c'était le recensement du peuple qui l'avait pro- 
voquée. — C'était la capitale, naturellement, qui, en raison de 
sa population plus dense, avait le plus souffert. En voyant les 
cadavres amoncelés, ou, selon la langue imagée de l’époque, 
«a l'ange de la destruction » qui moissonnait tant d’existences, 
David implora le Seigneur : « J'ai péché, je suis coupable; mais 
qu'ont fait ces pauvres brebis? Que ta main ne frappe que moi et 
ma famille! » Or, la peste avait précisément épargné la colline de 
Moria, où l'on avait permis aux Jébuséens de s'établir. Le pro- 
phête Gad invita aussitôt le roi à bâtir un autel sur cette colline 
ct à y offrir des sacrifices, seul moyen de conjurer le fléau. Sans 
retard, David s'y rendit avec tous ses serviteurs. Le chef des Jébu- 
séens, Arna, le voyant venir de loin, courut à sa rencontre, le 
salua respectueusement et lui demanda ce qu'il désirait. David 


, CONJURATION D'ABSALON ET D'ACHITOPHEL. 109 


expliqua qu'il voulait faire l'acquisition de la colline, afin d’y éri- 
ger un autel, et il refusa l'offre gracieuse d’Arna, qui voulait lui 
faire don de la place et de ses dépendances. Un autel fut érigé en 
toute hâte, un sacrifice offert, et immédiatement le fléau cessa de 
sévir dans Jérusalem. La colline de Moria passa depuis lors pour 
un lieu privilégié, inaccessible au malheur, étant d’ailleurs le 
même où jadis Abraham avait voulu offrir son fils Isaac en holo- 
causte. 

Mais cette mortalité attira à David la désaffection du peuple, 
qui lui imputa le trépas de ces milliers d’infortunés frappés par 
« l’ange de la destruction ». Achitophel tira parti de cette désaf- 
fection pour se venger de David, et c'est Absalon qui fut l’instru- 
ment de cette vengeance. Il concerta avec lui un plan de conjura- 
tion, qui ne pouvait manquer d'aboutir. 

___ Absalon envoya sous main des messagers dans toutes les direc- 

tions, pour indiquer un signal aux partisans déjà gagnés à sa 
cause. C’est à Hébron, le chef-lieu de la tribu de Juda, que devait 
s'organiser et éclater d’abord la révolte contre David. Les Anciens 
de cette ville étaient déjà acquis à Absalon. Pour donner le change 
à son père sur le but de son voyage à Hébron, il imagina une 
fable quelconque, et David le laissa partir sans défiance. 

Accompagné de ses amis, de ses gardes et de deux cents nota- 
bles de Jérusalem qu'il avait invités sous quelque prétexte et qui 
ignoraient ses desseins, Absalon entra dans Hébron. Ces honnêtes 
notables contribuèrent, sans s’en douter, à la réussite de son 
plan. En effet, lorsqu'on vit à Hébron que des personnes considé- 
rables de la capitale s'étaient rangées au parti d'Absalon, on jugea 
que la cause de David était perdue. Achitophel, qui avait trouvé 
moyen de s'éloigner de la cour, se rendit également à Hébron, 
se déclara ouvertement pour Absalon, et apporta ainsi un appoint 
énorme à sa cause, car chacun savait qu’Achitophel était le bras 
droit de David. La perfide combinaison eut un plein succès. Pen- 
dant qu’on offrait des sacrifices, les Hébronites et les autres assis- 
tants proclamèrent Absalon roi et se déclarèrent contre David. Des 
parents même de ce dernier, mus par l'ambition, se mirent du 
côté d'Absalon; tel fut Amasa, son cousin, qui se croyait un grand 
homme de guerre et s’imaginait avoir été sacrifié à Joab. Des cour- 


110 HISTOIRE DES JUIFS. 


riers, envoyés aussitôt dans les différentes villes, y donnèrent au 
moyen du cor le signal convenu, sur quoi les conjurés se réuni- 
rent et crièrent : « Vive le roi Absalon ! » Ils entrainèrent dans 
leur parti tous ceux qui avaient encore sur le cœur le dénombre- 
ment ordonné par David, et ceux aussi qui espéraient trouver 
quelque avantage dans une révolution et un changement de 
règne. Les Benjamites, que l'avènement de David avait privés du 
rang qu'ils devaient à Saül; les Éphraïmites, ces éternels mécon- 
tents, durent applaudir particulièrement à la chute de David et 
accueillir d'autant mieux l’usurpateur qu'ils pouvaient espérer, 
par le renversement du vieux roi, recouvrer leur ancien crédit ou 
leur indépendance première. Ils auraient sans doute meilleur mar- 
ché du vaniteux Absalon, dont la popularité devait être éphémère, 
qu'ils ne l’avaient eu de David. Un grand nombre de villes des di- 
verses tribus envoyaient des députés à Hébron pour acclamer le 
nouveau roi, et son parti grossissait de jour en jour. 
Le complot, on le comprend, fut d’abord dissimulé par ses orga- 
nisateurs; on ne permit à personne de voyager d'Hébron à Jérusa- 
 lem, de peur que la chose ne transpirät. Ce n’est donc qu'en ap- 
prenant la défection des tribus de la maison de Juda et de celle 
d'Israël que David connut l’usurpation de son fils. Ce fut pour son 
cœur un coup douloureux ! Mais son parti fut bientôt pris. Il ne 
voulait pas exposer le pays à une guerre civile, comme l'y exci- 
taient sans doute les fils dé Tserouya et d’autres partisans fidèles. 
Abandonné de toutes les tribus, il lui faudrait Ss'enfermer dans sa 
capitale. Celle-ci ne pourrait résister à l’assaut d’une telle multi- 
tude, et — il ne pouvait se faire illusion là-dessus — l’impie Ab- 
salon n'aurait aucun scrupule à noyer Jérusalem dans le sang. Ce 
qui surtout affligeait, accablait David, c'était de voir Achitophel 
associé à la criminelle entreprise de son fils. Il reconnaissait, mais 
trop tard, que la conspiration avait été préparée de longue main, 
que c'était un plan savamment müri, et que toute résistance de sa 
part n'aboutirait qu’à un désastre. Il annonça donc à ses gens 
qu'il allait quitter en hâte Jérusalem, avant qu'Absalon y arrivât 
avec ses nombreux adhérents. _ 
David put voir, en cette occurrence, qu'il avait aussi des amis 
fidèles, dévoués jusqu’à la mort. Lorsqu'il fut arrivé de son palais 


FUITE DE DAVID. 141 


à la place des Parfumeurs, à l'extrémité sud-est de la ville, il re- 
marqua, à sa grande joie, qu’un nombreux cortège l'avait suivi; 
non seulement son général Joab et Abisaï, avec leurs hommes, 
non seulement une grande partie de sa légion héroïque (7#4i660- 
rim), et les Krêthi et Plêthi avec leur commandant Benaïahou, 
mais encore lttaï le Héthéen avec ses six cents hommes, enrûlés 
naguère par David. Toute la population de la ville fondait en larmes, 
pendant que David s’avançait à travers la vallée du Cédron et que 
, tous ses capitaines marchaïent en tête, se dirigeant par le mont des 
Oliviers vers l’âpre région du Jourdain. Chercher un refuge dans 
une ville, il ne l’osait, craignant une trahison. Plus tard, les deux 
premiers pontifes Sadoc et Abiathar, avec le corps des Lévites, ac- 
coururent de Jérusalem auprès de lui, amenant l’arche d'alliance. 
Mais il invita les deux prêtres à ramener l'arche à Sion, en ajou- 
tant d’une voix émue : « Si Dieu, me rendant sa faveur, me réin- 
tègre à Jérusalem, je reverrai l’arche et le saint tabernacle; sinon, 
si Dieu me rejette, je me résigne à sa volonté. » Il lui semblait 
d’ailleurs que les deux pontifes pourraient lui être plus utiles à Jéru- 
salem qu’en partageant son exil. — Tandis que prêtres et Lévites 
ramenaient en toute hâte l’arche sainte à Jérusalem, David gravit la 
montagne nu-pieds, la face voilée, baigné de pleurs, et toute sa 
suite éclata en sanglots. Mais, au moment où sa douleur et son dé- 
sespoir avaient atteint leur paroxysme, il vit soudain venir à lui, 
du sommet opposé de la montagne, un ami et un auxiliaire. 
Chusaï, de la ville d'Érekk, était un des intimes de David et 
ufñ conseiller non moins habile qu’Achitophel. Vêtu de deuil, il 
venait partager l'exil de son roi; celui-ci s'y opposa. Un vieillard 
ne pouvait être qu'une gêne pour le fugitif ; restant, au contraire, 
près d’Absalon, il pourrait être plus utile à son ami, lui trans- 
mettre secrètement des avis, déjouer les conseils d’Achitophel. 
Conformément à ces observations, Chusaï se rendit à Jérusalem. 
La première ville que David rencontra dans sa fuite fut Ba- 
chourim, une ville benjamite. Au lieu d’un accueil amical, il n’y 
trouva qu'insultes et outrages. Un Benjamite, Séméi, l’accabla 
d'injures et de malédictions : « Homme de sang! misérable ! Dieu 
te rend le mal que tu as fait à la maison de Saül, dont tu as ravi 
la couronne! » Longtemps encore il s’attacha aux pas de David, 


112 HISTOIRE DES JUIFS. 


lui lançant des pierres et de la terre du haut de la colline, de 
sorte que les guerriers durent protéger la personne du roi, qui, du 
reste, comptait aussi des amis à Bachourim. Abattu, épuisé, David 
arriva avec sa suite, par la route du désert, dans la contrée de 
Jéricho. Ils s’arrêtérent là sous des tentes, et l’infortuné monar- 
que se remit de ses fatigues d'esprit et de corps, dans l’attente 
des avis que ses fidèles devaient lui envoyer de Jérusalem. 

Cependant Absalon entrait dans la capitale avec les conjurés et 
les défectionnaires, ayant à ses côtés Achitophel, le pervers con- 
seiller. Celui-ci excitait l’usurpateur à redoubler de forfaits, afin 
de rendre la rupture irrémédiable et toute réconciliation impos- 
sible. Il lui conseilla de mettre la main sur le harem de son père 
et d’abuser des dix concubines qu’il y avait laissées. Qu’importait 
à Achitophel qu’Absalon, par cette nouvelle infamie, risquât de se 
rendre odieux au peuple ? Il voulait avant tout se venger de David 
et le précipiter du trône; Absalon n'était pour lui qu'un instru- 
ment. Le scélérat imbécile qui se faisait appeler roi, mais qui, 
réduit à lui-même, eût été inhabile à rien entreprendre, se laissa 
entraîner à cette ignominie. 

Mais, pendant qu'il se livrait à cette orgie de crimes, l’homme 
qui devait anéantir ses desseins odieux était là près de lui. Chusaï 
avait, en apparence, rendu hommage au nouveau roi, avait pro- 
testé qu’il le servirait aussi fidèlement qu'il avait servi son père. : 
Usant de traitrise avec le traître, il avait gagné la confiance d’Ab- 
salon. Celui-ci tint conseil sur les moyens à employer pour vain- 
cre et abattre son père. Les Anciens des tribus, présents à Jéru- 
salem, furent appelés à délibérer. Achitophel donna le conseil 
diabolique de se mettre sans délai, cette même nuit, avec une 
armée considérable, à la poursuite de David, de surprendre sa 
suite et de la disperser par la Supériorité du nombre, de le faire 
prisonnier lui-même, — faible et abattu comme il le supposait, — 
et de le mettre à mort. Une fois David éliminé, le peuple entier se 
rallierait au nouveau roi, sans remords et sans réserve. 

Chusaï, consulté à son tour par Absalon sur le plan de cam- 
pagne à suivre, déclara le projet d’Achitophel absolument inac- 
ceptable, et fit valoir des arguments si spécieux qu’Absalon s'y 
laissa prendre. Quant à lui, Chusaï, ce qu'il conseillait, c'était de 


DAVID ET ABSALON. | 113 


faire marcher contre David, non une petite et insuffisante légion, 
mais l’armée tout entière, levée depuis Dan jusqu’à Bersabée, et 
dont la force numérique écraserait infailliblement David. — Cet 
avis prévalut et fut mis à exécution. On renonça à la poursuite 
immédiate et l’on ajourna l'expédition jusqu’au moment où l'on 
aurait mis sur pied des forces imposantes. Sans perdre un instant, 
Chusaï fit connaître à David, par l'entremise de Jonathan et 
d'Achimaas, fils des deux grands prêtres, le résultat de la déli- 
bération. | 

Un premier bonheur pour David fut qu’Achitophel s’éloigna de 
Jérusalem et alla se pendre à Ghilo, sa ville natale, soit par dépit 
de voir son conseil rejeté par Absalon, soit parce qu'il pressentait 
que, si David gagnait du temps, la cause d’Absalon était perdue 
et que lui-même ne pourrait échapper à la juste punition de son 
crime. Le suicide d’Achitophel fut un rude coup pour l’usurpateur, 
qui ne trouvait pas, dans son parti, un seul homme capable, et qui 
lui-même n'avait ni clairvoyance ni qualités guerrières. Amasa 
lui-même, son général, était médiocrement doué. On convoqua 
bien l’armée ; mais, avant qu'elle fût réunie, David avait déjà une 
avance considérable. Il se rendit à Mahanaïm, où il fut accueilli 
avec autant d'empressement que l'avait été autrefois le fils fugitif 
de Saül. 

Les Israélites de la Transjordanie se mirent tous à sa disposi- 
tion pour l'aider à combattre son fils rebelle. Deux hommes de 
Galaad rivalisèrent de prévenances et pourvurent à tous les besoins 
du malheureux roi et de sa suite; c’étaient le vénérable Barzillai, 
de Roglim, et Makkir, de Lo-Debar. Le roi d'Ammon, Scobi, fils 
de Nachasch, lui témoigna également de l'intérêt. 

Absalon ou Amasa, ayant enfin réuni des forces considérables, 
leur fit passer le Jourdain à gué, et l’on marcha sur Mahanaïim. 
L'armée d’Absalon campa dans les bois avoisinant cette ville, et, à 
ce qu’il semble, sans ordre ni plan bien arrêté. David, au con- 
traire, avait disposé sa troupe en trois sections, sous le comman- 
dement respectif de Joab, d’Abisaï et d’Ittai, tous trois ayant fait 
leurs preuves comme guerriers et comme capitaines. Îls s'avan- 
cèrent ainsi contre Absalon; mais les généraux de David, connais- 


sant sa faiblesse pour ses fils, même indignes, ne lui permirent 
8 


314 HISTOIRE LES JUIF: 


pas d'v aller de sa personne. La Jutie fut sanglante. Les absalo- 
uites, Lieu que fort supérieurs en potmbre. eurent le dessous. par- 
ce qu'ils cowbattaieut sans ordre <t s orieutaient dilicilement à 
travers Jes bois. tandis que les troupes de David manœuvraient 
comme uu seu) homme. « Le bois fut. pour cetie multitude, plus 
weurtrier que l'épée. » Viugt mille soldats. dit-on, x périrent. 
Pour Absalou aussi, la forét de Kephiaim devait étre funesie. Sa 
Jougue chevelure, dout il était si fier, s'embarrassa dans le 
branchage d'un grand chêne: il y resta suspendu, tandis que sa 
monture s'échappait. Joab lui perca le cœur : singulière fatalité, 
qui faisait sou meurtrier de son ancien auxiliaire, de celui-là 
suëmne qui avait involontairement encouragé sa révolte! — Joab fit 

aussitôt avertir, par un signal, l'armée de David de cesser le com- 
bat; et les absalonites, informés de la mort de leur roi, s'enfuirent 
à la débandade et repassérent le Jourdain. 

Aiusi se termina la seconde guerre civile qui affligea le règne 
de David; guerre d'autant plus monstrueuse que les deux adver- 
saires 6n présence étaient un pére et son fils. 

Douloureuse en fut aussi la suite. 1l s'agissait, tout d’abord, 
d'annoncer cette victoire à David. et c'était une pénible tâche, car 
chacun savait combien son cœur serait navré de la perte de ce fils, 
quelque dénaturé qu'il fût. Consterné à cette nouvelle, David 
éclata en pleurs et en sanglots : « Mon fils, mon Absalon, s’écria-t-il 
à plusieurs reprises, ah! que ne suis-je mort à ta place! » — Un 
cœur de père est un abime insondable. Qui sait s’il ne voyait pas 
en Absalon un malheureux égaré, dupe des ruses d’Achitophel et 
poussé par lui à la révolte? 

Les guerriers n’osèrent rentrer à Mahanaïm en triomphateurs ; 
ils s’y glissérent furtivement, timides et honteux comme après 
une défaite. David ne voulait voir personne, parler à personne ; 
il ne cessait de gémir sur la mort de son fils. Enfin Joab, s’armant 
de courage, lui représenta énergiquement que cette douleur per- 
sistante était une ingratitude vis-à-vis de son armée. Pour arra- 
cher le roi à sa tristesse, il ajouta même à cette parole une 
menace : S'il ne se montrait pas tout à l'heure à ses soldats, s'il 
ne leur adressail pas des paroles bienveillantes, ses fidèles l’aban- 
donneraient tous ensemble, cette nuit même, et il resterait seul 


RETOUR DE DAVID. 115 


et sans appui... Ce langage sévère d’un ami rude, mais dévoué, 
décida le roi à surmonter sa douleur et à se montrer au peuple. 

D’Absalon il ne resta qu'un faible vestige. Son corps fut jeté 
dans une fosse de la forêt de Rephaïm et recouvert d’un grand 
monceau de pierres. Il ne laissa qu'une fille, qui était d’une rare 
beauté, mais point de fils : les trois fils qui lui étaient nés avaient 
péri avant sa rébellion, comme s’il eût été indigne d'en conserver 
un, lui qui menaçait les jours de son père. Mais il s'était lui-même, 
pendant son règne éphémère, érigé près de Jérusalem, dans « la 
Vallée du roi », un sépulcre fastueux, le Tombeau d'Absalon, qui 
devait éterniser son nom, et qui n’a éternisé que sa honte. Ses. 
méfaits ont laissé, dans l’histoire, plus de traces que lui-même. 

La guerre terminée, David songea à rentrer dans Jérusalem. 
Mais il ne voulait point s'imposer aux tribus, et il préférait 
attendre que, pénétrées de repentir, elles revinssent spontané- 
ment à lui. Or, chose surprenante, un revirement s'était opéré 
dans les esprits en sa faveur, et c’est précisément par les tribus. 
du nord que le mouvement avait commencé. Le peuple fit en 
quelque sorte appel à ses Anciens : « Le roi qui nous a sauvés de- 
nos ennemis, qui nous a surtout délivrés des Philistins, s’est vu 
chasser par son fils Absalon. Absalon est mort, pourquoi ne 
vous hâtez-vous pas de réintégrer le roi? Venez, ramenons-le au 
plus tôt! » Sur quoi les Anciens invitèrent David à revenir dans 
sa capitale et dans sa demeure, et consacrèrent ainsi une seconde 
fois sa royauté. Par contre, la tribu de Juda et, à sa suite, celle 
de Benjamin gardèrent une réserve assez étrange et ne firent pas. 
la moindre avance au roi. Les Judaïtes, premiers fauteurs de la 
révolte à Hébron, avaient-ils honte de leur conduite, au point de 
ne pas oser en demander pardon à David? Ou, au contraire, le: 
mécontentement qui les avait portés à cette révolte persistait-il 
encore?... On peut croire que Amasa, qui, après sa défaite dans. 
la forêt de Galaad, s'était réfugié à Jérusalem, exerçait une 
grande influence sur les Judaïtes. Quoi qu’il en soit, voyant cette 
attitude de la tribu de Juda, David chargea Sadoc et Abiathar,— 
les deux prêtres qui étaient restés dans Jérusalem, — de faire: 
sentir aux Anciens de Juda qu’il était de leur devoir de solliciter 
le retour du roi. Il leur donna également mission d'assurer Amasa 


116 HISTOIRE DES JUIFS. 


de sa clémence et de lui offrir de sa part le titre de général. Cette 
dernière perspective décida Amasa à se rallier à David, et il per- 
suada aux Anciens de Juda d'aller au-devant du roi. Ainsi firent 
les Judaïtes, et une députation se rendit à Ghilgal pour le 
recevoir. 

De là, grande perplexité pour la tribu de Benjamin. Quel parti 
prendre ? Lorsque David, fugitif, avait traversé leur territoire, des 
Benjamites lui avaient témoigné à grand bruit leurs sentiments 
hostiles. Ils ne croyaient pas possible alors qu'il dût jamais reve- 
nir et reprendre possession de son trône. Maintenant la situation 
avait changé, et non seulement les tribus du nord étaient ralliées, 
mais celle de Juda elle-même était sur le point de rendre hom- 
mage à David. Certes, les Benjamites ne l’aimaient point; mais 
devaient-ils rester isolés dans leur haine, exposés aux terribles 
conséquences de la colère du roi? Séméi, — ce même Benjamite 
qui avait accablé d'injures le roi fugitif et qui avait tout à craindre 
de son cœur ulcéré, — opina qu'il fallait faire montre d’un zèle 
extraordinaire pour David, renchérir encore sur les autres tribus, 
afin que cet empressement le disposât à la bienveillance et que 
sa propre générosité plaidât en leur faveur. Suivant ce conseil, 
un millier de Benjamites se déclarèrent prêts à courir au-devant 
- de David, se joignirent à la députation judaïte et, arrivés au Jour- 
dain, jetérent un pont sur le fleuve pour faciliter le passage au 
roi. 

Entre temps, celui-ci avait quitté Mahanaim et s'était rappro- 
ché du Jourdain, accompagné de sa maison, de ses serviteurs et 
des fidèles qu'il avait trouvés dans la Transjordanie. Il repassa le 
fleuve avec un plus nombreux cortège qu'il ne l'avait traversé 
dans sa fuite, accompagné cette fois par la députation de Juda, 
par les mille Benjamites et par les amis deévoués de l’autre rive, 
qui lui faisaient une escorte d'honneur. La ville la plus proche, 
après le passage du Jourdain, était Ghilgal. Là s'étaient rendus, . 
pour renouveler leur hommage au roi, les délégués des tribus 
citérieures, qui furent à la fois surpris et blessés de l'avance que 
les Judaïtes avaient prise sur eux. Ils s'étaient attendus à les voir 
marcher avec eux-mêmes, et ils concluaient de cet empresse- 
ment, — qui ne leur semblait pas absolument sincère, — que la 


NOUVELLE RÉBELLION. 417 


maison de Juda voulait, au détriment de la maison d'Israël, capter 
la faveur du roi. 

Les Anciens d'Israël ne firent pas mystère de leur mécontente- 
ment et lui donnèrent cours en présence de David; ceux de Juda 
ne les laissèrent pas sans réponse. La question de rang dégénéra 
en une discussion violente, où les Judaïtes, par leurs répliques 
acerbes, achevèrent d’exaspérer les tribus du nord. Il semble que 
David ait incliné du côté des Judaïtes. Un Benjamite nommé 
Schéba, de la famille de Bickri, prenant occasion de ce désordre, 
sonna du cor et s'écria : « Nous n'avons point de part:à David, 
rien de commun avec le fils de Jessé; Israël, à tes tentes! » 
Dociles à cet appel, les Anciens du nord se retirèrent à la suite de 
Schéba. Les Judaïtes seuls restèrent fidèles à David et le suivirent 
à Jérusalem. La joie de ce retour fut mêlée de tristesse : une 
nouvelle scission venait d’éclater, une nouvelle guerre civile était 
imminente. Dans cette situation difficile, David prit un parti 
qu'on peut considérer, selon le cas, comme un acte de sagesse 
ou un coup de folie. Joab, meurtrier d’Absalon, s'était aliéné 
l'esprit de son père, et il répugnait à David de le maintenir dans 
ses fonctions de général. D'ailleurs il avait promis ce titre à 
Amasa, et il voulait lui tenir parole. Maintenant qu'il se voyait 
réduit à la seule tribu de Juda, il sentait mieux encore la néces- 
sité de conserver l'affection d'Amasa, qui avait sur les Judaites 
une influence prépondérante. | 

À l'insu de Joab, il invita donc Amasa à rassembler, dans les 
trois jours, toute la milice de la tribu de Juda et de la faire mar- 
cher contre le rebelle. Or, ce délai s'écoula sans qu’Amasa don- 
nât signe de vie. David s’en inquiéta. Est-ce qu’Amasa, par aven- 
ture, se serait joué de lui et aurait fait cause commune avec les 
factieux ? Une action prompte était nécessaire, pour ne pas laisser 
grossir le parti de Schéba ni lui laisser à lui-même le temps de se 
jeter dans une place forte. David n'avait donc d'autre ressource 
que de recourir aux fils de Serouya, dont la fidélité était restée 
inébranlable en dépit de ses dédains, et dont il connaissait par 
expérience les talents militaires. Toutefois, ce ne fut pas à Joab, 
mais à son frère Abisai, que David confia le commandement en 
chef. Celui-ci emmena aussitôt les Krêthi et Plêthi, ainsi que la 


118 . HISTOIRE DES JUIFS. 


légion des Vaillants, comme noyau de l’armée qu'il comptait recru- 
ter chemin faisant. Joab, fermant les yeux sur son humiliation, 
se joignit à la troupe ou plutôt se mit à sa tête, et, selon toute 
apparence, adressa un appel au peuple pour qu'il se rangeât sous 
ses drapeaux. 

Arrivé à Gabaon, il rencontra le suspect Amasa, à qui un coup 
de son épée donna la mort. Sans plus attendre, les fidèles enfants 
de Serouya coururent à la poursuite du séditieux Schéba. Les 
Judaïtes, qu'avait rassemblés Amasa, se joignirent à eux, et 
pareillement, dans toutes les villes qu'ils rencontrèrent sur leur 
passage, ils trouvèrent des partisans et des hommes d'action pour 
David. Schéba avait recruté peu d’adhérents ; il répugnait proba- 
blement aux tribus du nord de se lancer dans une guerre civile 
pour l'amour d'un personnage obscur. Avec la faible troupe qui 
l'avait suivi, ils’était jeté darts la forteresse d’AôeZ, et une autre 
partie de ses adhérents occupait la ville de Dan, à une lieue de 
là, à l’est, au pied de l'Hermon et non loin de la source du Jour- 
dain. Joab, sans inviter les habitants d’Abel à se rendre, fit entou- 
rer rapidement la ville d'un mur de circonvallation et creuser des 
mines pour en faire tomber les remparts. Une grande inquiétude 
s’empara des habitants. Une femme avisée cria aux mineurs, du 
haut du rempart, d'appeler Joab. Joab s’approcha, et elle, d’une 
voix pleine de reproches : « Pourquoi n'a-t-on pas parlementé 
d’abord, ne s’est-on pas informé, dans Abel et Dan, si tous les 
citoyens pacifiques et fidèles ont disparu d'Israël? Pourquoi 
veux-tu anéantir mères et enfants en Israël ? Pourquoi veux-tu que 
l'héritage d'Israël périsse ? » 

Joab répondit que telle n’était pas sa pensée, que son seul but 
était de s'emparer de l’homme qui avait osé s'attaquer au roi; 
qu'on n'avait qu’à lui livrer le Benjamite et qu'il se retirerait 
aussitôt. La femme lui déclara qu'avant peu on lui jetterait, du 
haut de la muraille, la tête du rebelle. Elle tint parole. Elle sut, 
par ses discours persuasifs, amener ses concitoyens à le séparer 
de sa poignée de partisans et à le mettre à mort. La tête sanglante 
de Schéba fut lancée par-dessus la muraille ; sur quoi Joab leva le 
siège, congédia l’armée et revint à Jérusalem annoncer sa victoire. 
David dut, à son corps défendant, le maintenir dans ses fonctions. 


LES DERNIERS JOURS DE DAVID. 119 


David était rentré dans sa capitale purifié de son passé. Il 
avait expié ses fautes par une double souffrance. Il avait désho- 
noré la femme d’un de ses plus dévoués serviteurs, son propre fils 
déshonora les siennes. Il avait fait répandre le sang d'Urie, des 
flots de sang coulèrent dans sa propre maison etfaillirent l’englou- 
tir lui-même. Il venait d'éprouver cruellement combien peu un 
roi, même débonnaire, peut compter sur l'attachement de son 
peuple. Les vastes plans de guerre qu’il avait conçus avaient 
échoué. Maintenant qu’il commençait à vieillir, il consacra toute 
l’activité de ses dernières années aux affaires intérieures de son 
royaume. Il voulut réaliser, avant de mourir, une pensée qui, 
depuis longtemps peut-être, hantait son esprit, celle d'élever 
un temple magnifique à Dieu, à ce Dieu qui l’avait délivré de tant 
- de périls. | | 

Avant de procéder à l’exécutiôn de son dessein, il en fit part 
au prophète Nathan : le prophète, à cette époque, primait le pon- 
tife. « J'habite un palais de cèdre, et l'arche du Seigneur est tou- 
jours confinée dans une simple tente! Je veux la loger dans un 
temple de bois de cèdre. » Nathan approuva ce projet : « Mets à 
exécution ce que ton cœur a conçu, car Dieu est avec toi. » Cepen- 
dant, le lendemain il alla le voir pour lui déclarer de la part de 
Dieu que, ayant répandu beaucoup de sang, il n’avait pas qualité 
pour bâtir un temple, mais que cette mission était réservée à son 
fils. En même temps, le prophète annonça à David que la stabilité 
était assurée à son trône, et qu'une longue suite de rois, ses des- 
cendants, régneraient sur le peuple de Dieu, pourvu qu'ils res- 
tassent fidèles à la volonté divine. Malgré le désir ardent qu'avait 
conçu David de construire un beau temple à Jérusalem, il se sou- 
mit humblement à l’oracle divin transmis par Nathan, et renonça 
à son dessein. Dans une fervente prière, prononcée devant l'arche 
sainte, il exprima à Dieu sa reconnaissance pour la grâce qu'il lui 
avait faite de l’élever de la poussière jusqu’à la dignité royale; ce 
qui lui inspirait surtout une gratitude profonde, c'était la promesse 
d'une longue, bien longue durée pour son trône et sa dynastie. 
David traduisit ces sentiments dans un psaume (II Sam., xxim) 
qui n’atteint pas toutefois la sublimité de ses psaumes antérieurs, 
et qui était peut-être le chant du cygne. 


120 HISTOIRE DES JUIFS. 


Si David ne mit pas la main à la construction du temple, il ne 
laissa pas de la préparer. Du butin qu'il avait fait sur les peuples 
vaincus , il destina une partie au sanctuaire. Îl a également, 
sans aucun doute, réglé l'ordonnance du culte, et cela dans l’es- 
prit de Samuel, en attribuant dans le temple futur, à côté des sa- 
crifices, un rôle important aux chœurs de Lévites, à la musique 
et au chant des psaumes. Nombre d'instruments de musique, 
introduits plus tard dans l'office divin, passèrent pour avoir été 
inventés par lui. 

Cependant David, qui n'avait pas encore atteint sa soixante- 
dixième année, sentait décliner ses forces. Les fatigues de sa jeu- 
nesse et de la guerre, les cuisantes douleurs de son foyer, la tur- 
pitude d’Amnon, la révolte d'Absalon, l'avaient fait vieillir de 
bonne heure. Malgré la chaude température de Jérusalem, le froid 
envahissait son corps, et les couvertures dont on l'enveloppait ne 
pouvaient suppléer à l'absence de la chaleur naturelle. Cet affai- 
blissement physique de David fut mis à profit par son quatrième 
fils, Adonias, désireux de s'assurer la succession paternelle. Par 
la mort d'Amnon et d’Absalon, il était devenu le plus proche héri- 
tier du trône; mais il craignaït de voir cet héritage lui échapper 
s'il attendait jusqu'à la mort de son père; peut-être d'ailleurs 
avait-il connaissance de la convention secrète qui désignait comme 
successeur un de ses plus jeunes frères, le fils de Bethsabée. Ado- 
nias ne voulait pas, comme Absalon, se soulever contre son pére, 
mais poser sa succession comme un fait accompli et se faire recon- 
naître par les dignitaires du royaume. Il tint donc conseil avec 
ceux des serviteurs de David qui n'admettaient pas les droits de 
Salomon, et en premier lieu avec /oab, qui le soutint comme il 
avait soutenu Absalon. Le second confident d'Adonias fut Abic- 
Char, V'un des deux grands prêtres, et que David parait avoir 
traité avec défaveur. Sadoc, dont la famille avait été jadis, à Gabaon, 
investie du pontificat par Saül, s'était tourné du côté de David, et 
celui-ci, pour se l’attacher, parait lui avoir octroyé le premier 
rang dans le sanctuaire. Abiathar, irrité sans doute de sa subor- 
dination, et ne voulant pas la voir maintenue par le successeur de 
David, embrassa le parti d'Adonias. Les autres fils du roi préfé- 
raient également que la succession lui fût assurée. 


LES DEUX PRÉTENDANTS. 121 


Les intrigues de cour recommencèrent de plus belle. Adonias, 
presque aussi beau qu’Absalon, exerçait une égale séduction sur 
les cœurs; mais, comme lui aussi, à ce qu'il semble, il était léger 
de caractère et peu digne du trône. Lui aussi, il attira d’abord 
l'attention de la multitude par un luxe royal, par un appareil de 
chars et de cavaliers, par une garde de cinquante hommes qui le 
précédaient à chacune de ses sorties. Aussi faible pour lui qu’il 
l'avait été pour Absalon, David le laissa faire et le reconnut ainsi 
tacitement son successeur. Un jour, Adonias invita ses affidés, 
Joab, Abiathar, tous les princes à l’exception de Salomon, à un 
festin, près de la source de Roghel. On immola des victimes, et, 
pendant le repas, les initiés crièrent : « Vive le roi Adonias! » 
Le bruit de cette proclamation se répandit dans la ville et jusqu'au 
palais; mais David n’en sut rien : inerte et glacé, il se tenait con- 
finé dans son appartement. 

Le premier qui prit ombrage des prétentions d'Adonias fut le 
prophète Nathan. Il connaissait le serment confidentiel fait par 
David à son épouse Bethsabée, que son fils Salomon hériterait du 
trône. Lui-même, d’ailleurs, avait annoncé à David que Salomon 
était appelé à lui succéder. Il avait, jparaît-il, plus de confiance 
dans le caractère de Salomon, et attendait mieux de lui que 
d’Adonias. En conséquence, il se rendit auprès de Bethsabée, 
‘lui fit part -de l'aventure et s’entendit avec elle pour déjouer 
les espérances d’Adonias. Sur ce, Bethsabée se présenta chez le 
roi, lui rappela son serment, et lui fit comprendre que, si jamais 
Adonias montait sur le trône, elle et son fils seraient ses premières 
victimes et que son mariage avec elle serait flétri comme un 
opprobre. Tandis qu’elle exposait ainsi, d’une voix sanglotante, le 
sombre avenir qui l’attendait, survint le prophète Nathan, qui 
confirma toutes ses paroles. 

Le parti de David fut bientôt pris, et exécuté le jour même. Il 
tenait essentiellement à transmettre la couronne à Salomon, ainsi 
"qu'il l'avait juré. Il manda les dignitaires restés en dehors du com- 
plot : Sadoc, Benaïahou et les Vaillants, et leur notifia sa volonté 
de faire sacrer Salomon de son vivant. Tous s’engagèrent solen- 
nellement à le reconnaître pour roi. David fit alors réunir les 
Krêthi et Plêthi pour escorter Salomon, qui, monté sur une mule 


122 HISTOIRE DES JUIFS. 


du roi, se dirigea de Sion vers la vallée de Ghihon, à l’ouest de la 
ville. Une foule nombreuse se joignit au cortège, et, aussitôt que 
Salomon eut reçu l'onction du grand prêtre Sadoc et de Nathan, 
les guerriers sonnèrent du cor et le peuple entier cria : « Vive le 
roi Salomon ! » Une grande agitation régna ce jour-là dans Jéru- 
salem. Les montagnes orientales retentissaient du cri : « Vive 
le roi Adonias'! » tandis que celles du couchant renvoyaient celui 
de : « Vive le roi Salomon! » Si les deux princes et leurs partis 
respectifs eussent tenu bon, c'est une nouvelle guerre civile qui 
éclatait. Mais Adonias n’était pas de la trempe d’Absalon ; il n'en- 
tendait pas aller jusqu’à la révolte ouverte, et, au surplus, ses par- 
tisans les plus considérables, Joab et Abiathar, ne l’auraient pas 
soutenu jusque-là. Dès qu’Adonias eut appris que Salomon avait 
été sacré roi par la volonté de son père, le cœur lui manqua. Il 
courut se mettre sous la protection du sanctuaire, auprès de l'au- 
tel de Sion. Salomon, qui dès ce moment avait pris en main les 
rênes de l'empire, lui fit dire qu’il pouvait se retirer de l'autel, 
que pas un cheveu ne tomberait de sa tête tant qu'il ne commet- 
trait point de faute. Alors Adonias se rendit auprès du jeune roi, 
lui offrit ses hommages, et Salomon le congédia amicalement. Ainsi 
prit fin cette compétition. Pour David, il s'affaiblit de plus en plus, 
et il s’éteignit enfin (en 1015) après un règne agité, qui avait duré 
quarante ans et six mois. C’est lui qui inaugura la série des sépul- 
tures royales dans un caveau par lui préparé sur le versant méri- 
dional du mont Sion. 

On ne peut douter que David n’ait été sincèrement pleuré, car 
il avait rendu son peuple indépendant, grand et prospère. La mort 
le transfigura. Quand l’âme de David eut quitté sa terrestre enve- 
loppe, alors seulement le peuple comprit ce qu'avait été son roi, 
ce qu’il avait fait pour lui. A l’intérieur, il avait unifié les tribus, 
jusqu'alors désagrégées par l'intérêt privé, en avait fait un peuple 
compact et étroitement uni. L’insurrection même d’Absalon et 
de Schéba démontra la solidité du ciment qui unissait les membres 
de ce grand corps. La maison d'Israël ne saisit pas l’occasion de 
sa mort pour se séparer de celle de Jacob; malgré la vivacité de 
leurs jalousies mutuelles, elles restérent associées. Sur d’autres 
points encore, David avait écarté, dans un esprit de conciliation 


LES MÉRITES DE DAVID. 123 


et de douceur, toute cause de division. Sous son règne, prophétie 
et sacerdoce se donnérent constamment la main. Il fit oindre 
Salomon, et par le grand prêtre Sadoc et par le prophète Nathan. 
Il sut maintenir en bonne intelligence les deux maisons sacerdo- 
tales d'Éléazar et d’Ithamar, représentées par Sadoc et par Abia- 
thar. Aucun citoyen n'eut jamais à-se plaindre d’une oppression : 
dans la mesure de sa conscience et de son pouvoir, il rendait jus- 
tice à chacun. Toute injustice le révoltait. En brisant la puissance 
des Philistins, qui avaient si longtemps tyrannisé les tribus voi- 
sines, et en soumettant à son obéissance les peuples d'alentour 
jusqu’à l'Euphrate, il n'avait pas seulement procuré le bien-être 
à son pays, il avait aussi fondé un vaste empire, qui pouvait riva- 
liser de puissance avec l'Égypte et qui éclipsait les empires des 
bords de l'Euphrate et du Tigre. Son peuple acquit ainsi la con- 
science et l’orgueil de sa propre valeur : il se sentit peuple de 
Dieu, possesseur d’une doctrine divine, essentiellement supérieur 
aux peuples voisins. Quant aux égarements de David, on les oublia 
peu à peu: ne les avait-il pas largement et durement expiés? 
La postérité lui fut plus clémente que les contemporains. Le sou- 


venir de ses hauts faits, de sa douceur, de son humilité devant 


Dieu, a fait de David la personnification du roi idéal, constam- 
ment fidèle aux voies de Dieu et modèle accompli detous ses suc- 
cesseurs. Il est devenu comme le type sur lequel on mesura les 
rois ses descendants, appréciant leur mérite d’après leur ressem- 
blance avec lui. Ce règne a brillé, dans le lointain des âges, 
comme le plus parfait de tous, celui où triomphèrent le droit et la 
justice, la crainte de Dieu et la concorde, où la puissance s’unit à 
la simplicité. Chaque siècle ajouta un nouvel éclat à l’auréole de 
David, et cette figure idéale est restée celle d’un saint roi et d’un 
chantre inspiré. | 


124 HISTOIRE DES JUIFS. 


CHAPITRE VI 


LE ROI SALOMON 


(1017-977) 


David avait laissé la chose publique en si bonne situation, 
que son successeur, à moins d'être un sot ou un méchant, ou d’é- 
couter des conseils pernicieux, devait avoir peu de peine à conti- : 
nuer son gouvernement. Mais Salomon fit mieux : il éleva'le pays 
d'Israël à un si haut et si surprenant degré de splendeur, que les 
rayons de ce règne projetèrent leur éclat jusque sut les généra- 
tions les plus éloignées. Certes, lorsqu'un roi a le mérite, sinon 
de fonder la puissance de son pays, du moins de la conserver, de 
la consolider, de l'agrandir ; lorsqu'il fait jouir son peuple detoutes 
les bénédictions de la paix et répand sur lui une telle abondance 
de biens que le plus humble toit ignore la misère; lorsqu'il lui 
ouvre de nouvelles voies pour l'expansion de ses facultés; que, 
doué en outre d’une haute raison, il facilite l’essor des intelli- 
gences, éveille et stimule le sentiment du beau, et, par toutes ces 
créations matérielles et morales, transforme son pays en Etat mo- 
dèle, sans exemple dans le passé, presque sans rival dans l’ave- 
nir, — certes, un tel roi justifie les louanges que lui a prodi- 
_guées la postérité. Séduite par la grandeur de ses œuvres, elle a 

fermé les yeux sur ses faiblesses et les a mises sur le compte de 
l'imperfection humaine. Or, tous ces grands traits, on ne peutles 
méconnaitre en Salomon. Avant tout, il a conservé la paix à son 
pays, bien qu'il lui eût été facile, avec les ressources quelui avait 
laissées son père, de tenter de nouvelles conquêtes. Cela même 
Jui a valu son nom : ScxeLÔMÔ, le Pacifique. 1] a donné à son peu- 
ple le bien-être et l’aisance, l’affranchissant ainsi de la gêne et 
du malaise. Il l’a gouverné avec sagesse et justice, et a aplani, par 


JUSTICE ET SAGESSE DE SALOMON. 125 


des jugements impartiaux, les différends entre particuliers comme 
entre tribus. Il a assuré la sécurité des routes et des caravanes, 
multiplié les villes, embelli Jérusalem, élevé un temple magnifique 
à la gloire du Dieu d'Israël. Il a cultivé les arts, surtout la poésie, 
qui a entouré son peuple d'un véritable prestige. Enfin, il a mon- 
tré à ce peuple de nobles buts à atteindre, il a ouvert ses yeux sur 
des horizons plus larges. C'est donc à bon droit que l’épithète de 
roi sage lui a été décernée. 

Toutefois, la sévérité de l’histoire ne doit pas sè laisser éblouir 
par les vertus et les mérites, au point d'oublier les taches qui dé- 
parent ce règne. Elle ne saurait dissimuler les infirmités dont, 
pas plus qu'aucun mortel, Salomon ne fut exempt. Autrement, 
d’ailleurs, comment pourrait-elle expliquer la désastreuse scission 
qui éclata sur sa tombe à peine fermée? Il ne manqua ni taches 
de sang à son début, ni nuages sombres à sa fin, qui ternirent 
l'éclat de son règne. Son amour du faste corrompit les mœurs, en- 
gendra le despotisme et fit peser sur le peuple un joug qu’à la vé- 
rité il endura longtemps, mais qu’il secoua à la première occasion 
favorable. Le roi, dans Salomon, se transforma en un maïtre ab- 
solu, sous la volonté duquel durent plier toutes les volontés. Et 
cependant toutes ces taches sont effacées, à leur tour, par les 
grandes créations de son règne. Jusqu à quel point les fautes sont 
imputables à Salomon personnellement, jusqu'à quel point à ses 
trop zélés serviteurs et à cette impérieuse nécessité qui domine 
parfois les plus hauts placés comme les plus humbles, c'est ce 
qu'on ne saurait établir aujourd’hui. C'est là précisément le mal- 
heur de la royauté, que même ses meilleurs dépositaires sont en- 
traînés, par le soin de leur dignité, à des actes que leur con- 
science réprouve, et qu'on les rend aussi responsables des méfaits 
de leurs serviteurs. 

À son avènement au trône, Salomon était jeune, à peine âgé 
de vingt ans peut-être. Il avait une grande âme, ambitieuse de 
grandeur pour le peuple israélite. Au début de son règne, en se 
rendant au grand autel à Gabaon, il eut, dit l'Écriture, un songe où 
Dieu l'invita à exprimer son vœu le plus cher, lui promettant de 
accomplir. Salomon ne demanda ni de longs jours, ni la richesse, 
ni la mort de ses ennemis, mais uniquement la sagesse, afin de 


126 HISTOIRE DES JUIFS. 


pouvoir juger son peuple avec équité. Cette sagesse, cette faculté 
de lire dans l’âme et de pénétrer la pensée des parties en litige, 
d'apprécier nettement les questions, de dégager la vérité des 
nuages amoncelés autour d'elle par la parole des plaideurs, de ne 
jamais juger sur de simples apparences, cette sagesse, disons- 
nous, le jeune roi la posséda au plus haut degré. Le « jugement 
de Salomon » est assez connu. Dans un débat entre deux femmes 
sur la possession d’un enfant, il sut, au moyen d’une sentence 
qui n’était qu'une ingénieuse épreuve, reconnaître quelle était la 
véritable mère : « Coupez l'enfant en deux! » prononça-t-il. Une 
mère ne pouvait consentir à un tel partage; aussi préféra-t-elle 
renoncer à ses droits. — En toute chose, du reste, Salomon avait 
la justice à cœur, et il ne souffrait pas que personne, dans son 
royaume, fût victime d’une iniquité. « La justice consolide les 
trônes, » dit le livre des Proverbes. Lors même que cette parole 
n’eût pas été prononcée par lui, toujours exprime-t-elle sa 
pensée. 

On exalte aussi la sagesse de Salomon sous un autre aspect, 
celui de la poésie. Sa poésie revêt, en premier lieu, la forme de 
l’apologue (mascac). Il y introduisit comme acteurs le cèdre 
élevé et l’humble hysope, symboles respectifs des grands et des pe- 
tits ; les quadrupèdes, les ‘oiseaux de haut vol et les reptiles in- 
fimes, voire les poissons muets. Chaque fable avait probablement 
pour conclusion une maxime instructive. On raconte, non sans 
exagération, qu'il composa trois mille fables, plus cinq mille 
chants ou préceptes moraux. Ce n’est pas Salomon, du reste, qui 
est le créateur de la fable ; longtemps avant lui, ce genre de poé- 
sie était cultivé chez les Israélites. Jotham, fils du juge Gédéon, 
avait, du haut du mont Garizim, raconté au ‘peuple de Sichem 
un ingénieux apologue pour lui faire sentir son aveuglement. Le 
prophète Nathan, lorsqu'il gourmanda David après son commerce 
criminel avec Bethsabée, donna à sa censure le vêtement de la 
parabole. Mais si Salomon n'a pas inventé ce genre, il n’a pas 
moins le mérite d’avoir employé à le perfectionner les loisirs que 
lui laissaient les affaires de l'État. — Son génie se manifesta en- 
core sous une autre forme, consistant à parler à mots couverts 
de certains sujets plus ou moins graves, qu'on désignait vague- 


AVÈNEMENT DE SALOMON. 127 


ment par certains traits et qu'il s'agissait ensuite de deviner. Ces 
énigmes, jetées dans un moule poétique, étaient des jeux d'esprit 
qui frappaient agréablement les auditeurs. C'était l'usage, en ce 
temps-là, d'égayer les banquets, les repas de fête, par cet exer- 
cice d'énigmes qu'on s'ingéniait à proposer et à résoudre. Des 
rois même ne dédaignaient pas cette récréation de l'esprit. On 
voit que Salomon était heureusement doué. 

Il n’a pas laissé cependant de commettre plus d’une faute. La 
plupart sont dues à l’idée exagérée qu'il se faisait de la dignité 
royale. À l'exemple de ses voisins, le roi de Tyr et celui d'Égypte, 
avec lesquels il entretenait d’actives relations, il s'imaginait, — 
prétention outrée pour un mortel, — que le roi est l'âme, le 
centre, la personnification de l’État, que le roi est tout et le peu- 
ple rien. Ce fut là la pierre d'achoppement de la sagesse de Sa- 
lomon. Et ce sage roi justifia, plus encore que ne l'avaient fait ses 
prédécesseurs, les menaçantes prévisions que Samuel avait fait 
entendre lorsqu'il s’agit d’instituer la royauté. 

Par malheur, Salomon était un fils puiné, à qui la succession 
royaleétait échue contrairement au droit coutumier, tandis que son 
frère Adonias, déjà proclamé roi par un parti, passait aux yeux 
de la foule pour l'héritier légitime. Tant que vivait Adonias, le 
trône de Salomon était vacillant, ou peut-être lui-même ne se sen- 
tait pas en sûreté. [l fallait à tout prix écarter ce rival : Benaïahou, 
le capitaine des gardes, pénétra dans sa maison et le mit à mort. 
Pour excuser ce crime, on raconta qu'Adonias avait sollicité la 
main de la jeune veuve de David, la belle Sunamite Abisag, et 
trahi par là son intention de disputer le trône à son frère. La 
chute d’Adonias fit pressentir à Joab, son ancien fauteur, qu’un 
sort pareil le menaçait. Ce grand général, qui avait tant contribué 
à la puissance du peuple israélite et au prestige de la maison de 
David, courut désespéré à la montagne de Sion, se réfugia au 
pied de l'autel, l’embrassa d’une main convulsive pour échapper 
à la mort... En vain; il y fut, lui aussi, immolé par Benaïahou. 
On pallia ce nouveau crime en faisant courir le bruit que David 
lui-même, sur son lit de mort, avait recommandé-à son succes- 
seur de ne pas.laisser descendre en paix dans la tombe les che- 
veux blancs de Joab. Benaïahou, — était-il l’aveugle instrument 


La 


128 | HISTOIRE DES JUIFS. 


de Salomon ou son perfide conseiller? on l'ignore, — succéda à 
Joab dans le commandement de l’armée. Cette mort réjouit les en- 
nemis du peuple israélite et les enhardit dans la pensée de se 
soustraire à sa domination. — Quant au pontife Abiathar, qui avait 
soutenu Adonias, Salomon n'osa attenter à sa vie; ilse borna à le 
dépouiller de sa dignité de grand prêtre. Sadoc en fut, depuis 
lors, le seul titulaire, et cette dignité se perpétua pendant plus de 
mille ans dans sa famille, tandis que la postérité d’Abiathar resta 
à l'arrière-plan. — Enfin, le Benjamite Séméi, qui avait accablé 
d'outrages David fugitif, mais qui plus tard avait obtenu son par- 
don et l'oubli du passé, fut exécuté à son tour. C'est seule- 
ment alors que la stabilité du trône de Salomon parut assurée. 
Mais cette sécurité, c’est par un triple meurtre qu'on l'avait 
achetée. 

En même temps, Salomon songeait à entourer sa cour d'un 
éclat exceptionnel, digne d’un roi dont la parole était respectée 
depuis la frontière d'Égypte jusqu’à l’Eupbrate. Un des éléments 
de la grandeur royale, à cette époque, c'était un nombreux essaim 
de femmes. David en avait seize. Qu'était-ce que seize femmes 
auprès du harem des rois d'Egypte et de Phénicie, sur la cour 
desquels Salomon prétendait modeler la sienne? IL s’octroya 
donc, lui aussi, un harem richement peuplé, non pour satisfaire 
des passions intempérantes, mais parce qu'ainsi le voulait l'usage. 
Sa première femme fut VNaama, « la belle », fille d’un roi ammo- 
nite. Il prit femme aussi dans les cours de Moab et d'Aram, épousa 
même des Cananéennes, et, chose qui flatta particulièrement son 
orgueil, un roi d'Égypte, Psusennés, lui donna sa fille en mariage. 
Salomon croyait, d’ailleurs, faire acte d'habile politique par cette 
alliance, qui ne pouvait que rehausser la puissance de son pays 
et le lustre de sa maison. Mais ce fut le contraire qui arriva. La 
fille de Psusennès fut reçue, naturellement, avec les plus grands 
honneurs dans la capitale israélite,; elle devint la première reine 
du harem de Salomon. Or, il lui semblait malséant de ne pas of- 
frir à cette reine un palais fastueux. Ce palais de cèdre, bâti par 
David sur la montagne de Sion, qu'était-ce en comparaison des 
gigantesques bâtisses des rois d'Égypte? Salomon s’occupa donc 
de construire pour la fille de Pharaon un palais digne d’une telle 


ALLIANCES ET LUXE DE SALOMON. 129 


princesse. — De plus, à la suite de cette alliance avec une dynas- 
tie égyptienne, des nouveautés graves s’introduisirent en Israël, 
entre autres un luxe de chevaux et de chars. Salomon entretint 
aussi des relations étroites avec Hiram, roi de Tyr, qui avait déjà 
été avec David sur un pied d'excellent voisinage. Il paraîtrait que 
Salomon épousa aussi une princesse de sa maison. Cette étroite 
alliance entre Salomon et Hiram eut pour conséquence de vastes 
entreprises. | 

L'existence d'un nombreux harem impliquait une domesticité 
considérable. Salomon dut s’entourer d'une cour brillante. Les 
ambassadeurs des rois tributaires et amis, envoyés fréquemment 
à Jérusalem pour apporter leurs hommages ou leurs tributs au roi, 
avaient droit à une réception pompeuse. Salomon attachait d'’ail- 
leurs un grand prix à déployer en tout temps de la magnificence, 
et il fallait de grosses sommes pour l'entretien de sa cour. Comment 
faire face à ces énormes dépenses? La maison royale ne possédait 
point de grands domaines. C’est donc le peuple qui dut supporter 
les frais de tout ce luxe. Le pays tout entier fut divisé en douze 
parties ou cantons, administrés chacun par un préposé (xeésib) qui 
avait mission de percevoir, chaque mois, des fournitures de bétail 
et de blé pour la table, et même d'orge et de paille pour les che- 
vaux. Ces douze cantons n'étaient pas distribués d’après l'an- 
cienne et étroite délimitation des douze tribus, dont les domaines, 
au contraire, furent morcelés. Cette nouvelle division du sol 
semble avoir eu un but, celui de faire cesser l’ancienne organisa- 
tion des tribus, qui les isolait les unes des autres. Les douze 
préposés. étaient sous la direction d’un inspecteur général, qui de- 
vait s'assurer de la régularité des perceptions. 

Salomon se montra surtout magnifique dans les constructions 
qu'il entreprit. Sa première préoccupation à cet égard fut d'élever 
un beau temple au Dieu d'Israël dans la capitale du pays. Il ne 
pouvait lui être indifférent que dans les pays voisins, dans l'Égypte 
et la Phénicie, dont les rois étaient ses amis, les dieux eussent 
des temples à proportions colossales, tandis que, dans son pays 
à lui, le sanctuaire n'était toujours qu’une simple tente. En con- 
séquence, dès son avènement au trône, Salomon commença les 
préparatifs de cette édification. L'emplacement était désigné d’a- 


9 


130 HISTOIRE DES JUIFS. 


vance : c'était la colline de Moria, au nord-est de la ville, où 
David, après la disparition de la peste, avait dressé un autel. L'ar- 
gent et l'or étaient prêts également; mais les matériaux, les 
pierres et le bois de cèdre, il fallait se les procurer. Les pierres, 
sans doute, abondaient aux environs de Jérusalem; mais non les 
blocs réguliers, les pierres de taille propres à la construction, et. 
qu'il fallait extraire des carrières. Les pierres destinées aux murs 
furent taillées, sur les bords, de manière à pouvoir s’encastrer et 
s'adapter exactement entre elles. Mais d’où venaient les nombreux 
travailleurs dont on avait besoin pour les pénibles opérations de 
la taille, de l’ajustage et du transport de ces matériaux ? Salomon 
avait appris de son beau-père, Pharaon Psusennès, comment on 
peut se procurer à peu de frais des ouvriers. Dans le pays d'Israël 
vivaient encore des débris de l’ancienne population cananéenne. 
 Saül avait bien commencé à en réduire le nombre, mais ses dé- 
mêlés avec David l’avaient empêché de poursuivre énergiquement 
. son œuvre. David les avait laissés tranquilles, parce qu'ils vivaient 
en paix avec les Israélites et lui étaient utiles à lui-même dans 
ses guerres contre les Philistins et d’autres ennemis. Plus les 
Israélites devinrent puissants, moins le voisinage de cette popula- 
tion indigène pouvait leur nuire. Or, à tout ce qui restait d’Amor- 
réens, de Héthéens, de Hivéens, même aux Jébuséens, autorisés. 
par David à demeurer près de Jérusalem, Salomon imposa d’un 
coup un quasi-esclavage et les contraignit à des corvées. En- 
semble, ils comptaient encore cent cinquante mille jeunes genset 
hommes valides, qui formèrent la population ouvrière. Plus de 
trois mille surveillants israélites maintenaient dans l’obéissance 
ces indigènes condamnés à la servitude; un préposé supérieur, 
Adoniram, inspectait et les ouvriers et les surveillants eux- 
mêmes. Quatre-vingt mille de ces malheureux étaient occupés 
jour et nuit à extraire des carrières des blocs énormes, à les 
équarrir, à les polir, à les ajuster, à la lueur des lampes et sous la 
direction de maîtres habiles venus de Biblos{G4iälim). Soixante- 
dix mille esclaves tiraient les lourdes pierres de l'orifice et les 
transportaient sur le chantier. 

Les bois de cèdre et de cyprès pour la charpente furent fournis 
par Hiram, roi de Tyr, ami de Salomon, et qui mit à sa disposi- 


LE TEMPLE DE JÉRUSALEM. | 131 


tion ses meilleurs ouvriers. Les pièces élaient abattues sur le 
Liban, transportées vers Tyr ou quelque autre port, où on les 
assemblait en radeaux, qu'on dirigeait à la rame jusqu'au port de 
Japho (Joppé); de là on les amenait à grand'peine, par monts et 


‘par vaux, jusqu’à Jérusalem, distante de dix lieues au moins. 


Quels ouvriers employa-t-on à l’achetage des bois et à leur trans- 
port au lieu de destination? Les corvéables cananéens ne suff- 
saient pas à ces besognes; Salomon eut donc recours aux Israé- 
lites. On en recruta trente mille à cet effet. On en envoyait dix 
mille par mois dans les forêts, pour y travailler à la coupe du bois 


et à son expédition. Le mois écoulé, les dix mille hommes étaient 


relayés par une équipe de même nombre. Ces Israélites ne furent 
pas transformés en esclaves; ils restèrent des hommes libres, 
peut-être salariés, sans toutefois avoir la faculté de refuser leurs 
services. 

On ne pouvait demander à Hiram de livrer ses bois de cèdre et 
de cyprès, d'envoyer ses architectes et ses maitres charpentiers, 
sans lui offrir une rémunération. Salomon lui fournit donc annuel- 
lement en échange, tant que durèrent les travaux, du froment, du 
vin et de l'huile. Pour subvenir à ces fournitures, on dut, sans 
aucun doute, mettre à contribution les champs et les sueurs du . 
peuple. Mais Hiram devait aussi avancer de l'or pour l’ornemen- 
tation intérieure de l'édifice, car la flotte de Salomon n'avait pas 
encore importé le précieux métal. En retour de cette fourniture, 
Salomon dut lui céder ‘vingt villes de la tribu d'Aser, limitrophes 
de la Phénicie et du territoire israélite. Elles n'étaient pas impor- 
tantes et ne plaisaient guère à Hiram; toujours était-ce une por- 
tion du domaine d'Israël qui était ainsi livrée aux Phéniciens. 
Hiram y transplanta diverses peuplades ; d'où ce pays fut appelé 
le « canton des Peuplades » (Gkelil ha-Goyim), ultérieurement 
la Galilée. 

Dès que les pierres et les bois furent arrivés sur la place où 
devait s'élever le temple, — opération qui demanda trois ans de 
travail, — la construction commença, exécutée sous la direction 
d'architectes phéniciens, et dans le style de leur pays. Le temple 
était bâti en pierres de taille, revêtues intérieurement de planches 
de cèdre, sur lesquelles on sculpta des palmes, des calices épa- 


132 HISTOIRE DES JUIFS. 


nouis et des chérubins (êtres ailés à face humaine), et ces figures 
étaient plaquées d’or. Le temple avait soixante coudées de long, 
vingt coudées de large et trente de hauteur. Il comprenait le Saint 
des saints, enceinte carrée de vingt coudées de côté, et le sanc- 
 tuaire, long de quarante coudées. À l'entrée était un portique 
découvert (oulam), de la largeur du sanctuaire et d’une longueur 
de dix coudées. En avant de ce portique étaient deux colonnes 
d'airain, appelées l’une Boaz, l'autre Fakkin, dont les chapiteaux 
étaient garnis chacun de cent grenades d’airain. Le Saint des 
saints était situé à l’ouest, à l'opposite du soleil levant. On n'y 
voyait que les chérubins, destinés à l’arche d'alliance qu’on devait 
y introduire et qui contenait les tables de la Loi. Le sanctuaire ne 
renfermait qu'un autel de bois de cèdre entièrement revêtu d’or, 
cinq candélabres d'or à droite et autant à gauche, enfin une 
lable garnie d’or pour les douze pains de proposition. 

Le temple était entouré d’une vaste cour ou parvis, où se trou- 
vaient un grand autel d'airain et une immense cuve, dite « la mer 
d’airain », dont le rebord était orné extérieurement de calices de 
fleurs et de lis, et par-dessous de coloquintes. Cette cuve était 
supportée par douze bœufs d’airain, tournés, trois par trois, vers 
les quatre points cardinaux. L'eau de ce vase, destinée aux ablu- 
tions des prêtres, — qui devaient se laver les mains et les pieds 
avant d'entrer dans le sanctuaire, — s’écoulait probablement au 
moyen de robinets. Il y avait dans le parvis dix autres cuves plus 
petites, artistement travaillées et montées sur des roues qui per- 
mettaient de les faire circuler. Salomon fit confectionner en or 
une quantité de vases sacrés, destinés aux sacrifices, à l'encen- 
sement ou autres usages religieux. Partout, au dedans comme 
au dehors du temple, c'était une profusion de richesse et de 
splendeur. 

Salomon voulut aussi, à côté des sacrifices, faire une place à la 
musique vocale et instrumentale, comme moyen d'élever les 
mes. À cet effet, il fit fabriquer des harpes et des luths en bois de 
sandal. 

Lorsque le temple fut achevé après sept ans de travail (1007), 
on en fit solennellement la dédicace. On fixa, par cette cérémonie, 
le mois où se terminaient les travaux des champs et les ven- 


CONSÉCRATION DU TEMPLE. 133 


danges. Tous les chefs des tribus et les anciens des familles y 
furent conviés, et une multitude nombreuse se joignit à eux, avide 
d'assister à ce rare spectacle et d'admirer la magnificence de la 
maison de Dieu. La solennité commença par la translation de 
l'arche sainte, de la montagne de Sion ou « ville de David » à la 
colline de Moria. A ceite cérémonie et durant toute la dédicace, 
on immola des milliers de victimes; mais on doit aussi avoir 
chanté des psaumes. Aussitôt que l'arche eut pénétré dans le 
Saint des saints, un nuage épais enveloppa toute l'enceinte du 
temple, au point que les prêtres furent empêchés d'accomplir 
leurs fonctions. On vit dans ce fait un témoignage de la faveur 
céleste, une preuve que la consécrafion du temple était agréable 
à Dieu. Aussi les Hébreux assistèrent-ils à cette scène avec un 
joyeux enthousiasme, et le roi traduisit leurs impressions dans un 
langage bref et bien apprécié : « Dieu a promis de résider dans un 
nuage ; moi, Seigneur, je t'ai bâti une demeure durable, une rési- 
dence où tu te fixeras à jamais! » Le Moria sembla ainsi une 
image du Sinaï, où la voix divine s'était fait entendre du sein d’un 
épais nuage. Le peuple contempla depuis lors avec une crainte 
religieuse ce temple, siège visible du Dieu qui remplit le ciel et la 
terre ; et c'est de là qu'il attendit des enseignements, une direc- 
tion sûre, pour la voie qu’il avait à suivre. — Un prophète présent 
à cette solennité (peut-être Acka de Silo) déclara de la part de 
Dieu au roi Salomon : « Si tu marches dans mes voies, si tu obéis 
à mes lois et à mes préceptes, j'accomplirai la promesse que j'ai 
faite à David ton père. Je résiderai au milieu des enfants d'Israël 
et je n’abandonnerai point mon peuple. » 

C'était alors l'époque de la fête d'automne, dont la joyeuse célé- 
bration coïncida avec la fête de la dédicace. Ce fut une profonde 
et durable impression que celle de ce temple, tout resplendissant 
d'or et d'airain, simple et sublime en son architecture, sans au- 
cune image de Dieu, mais enveloppé de son invisible majesté. La 
« maison de Dieu » donnait un point d'appui à l'imagination vaga- 
bonde, qui ne peut se représenter le spirituel sans une forme tan- 
gible. On se plut à appeler le temple « l’orgueil et la force d Israël, 
le délice de ses yeux. » | | | 

Avec l'inauguration du nouveau temple commença une organi- 


134 HISTOIRE DES JUIFS. 


sation religieuse qui n'avait pu jusqu'alors s'établir régulière- 
ment, ni dans les conditions trop modestes du tabernacle de Silo, 
ni dans la période transitoire où il était installé sur le Sion. Le 
sacerdoce existait, sans doute, et appartenait exclusivement aux 
descendants d'Aaron. Mais il n’était pas encore hiérarchisé; nulle 
distinction de supérieurs et d'inférieurs. C'est seulement sous 
Salomon qu'un grand prêtre fut placé à la tête des autres et une 
hiérarchie instituée. Le pontificat était alors exercé par Azarias, 
fils de Sadoc, et qui lui avait succédé après sa mort. Il avait pour 
auxiliaires les prêtres inférieurs. Quant aux Lévites, subordonnés 
aux Aaronides, ils furent l'objet d’un classement nouveau. Une 
partie de la tribu assistait les sacrificateurs, une autre était de 
garde aux quatre côtés du temple, enfin quelques familles étaient 
chargées du chant et de la musique instrumentale. 
| C'est grâce à l'existence du temple et de cette organisation que 
Jérusalem devint véritablement la capitale du pays. Aux fêtes 
d'automne affluaient des pélerins de toutes les tribus, pour assis- 
ter au culte grandiose que les autels locaux ne pouvaient leur 
offrir. De plus, comme Jérusalem devint peu à peu une importante 
ville de commerce, qui ‘attirait un concours d'étrangers et rece- 
vait la primeur des marchandises et curiosités du dehors, il y 
avait là un nouvel élément d'attraction pour toutes les tribus. 
Jérusalem, la plus jeune de toutes les villes du pays, en devint la 
premiére et les éclipsa toutes. 

- Ayant fait de Jérusalem une ville de premier ordre, Salomon 
voulut la fortifier dans tous les sens, el il comprit aussi la mon- 
tagne du temple dans l'ensemble des travaux. — Salomon se 
construisit ensuite un palais, dont l'édification demanda un espace 
de treize années. Aussi était-ce tout un ensemble de bâtiments, 
occupant un terrain considérable sur la colline septentrionale, 
dans le quartier du Aü{l6. Attenant à l'entrée, était la « maison de 
la forêt du Liban », ainsi nommée de la quantité de ses colonnes 
en bois de cèdre. Cette maison était une place d'armes destinée à 
la protection du roi; trois cents gardes y veillaient, armés de 
lances d’or et de boucliers d’or, escortant le roi quand il se ren- 
dait au temple. — Salomon déploya un soin particulier dans l’a- 
ménagement de la « salle de justice » ou « du trône », entière- 


_ 


LES PALAIS DE SALOMON. 435 


ment planchéiée de cèdre et ornée de moulures dorées. Dans ce 
portique s'élevait le trône de Salomon, qu'on vantait comme une 
merveille. Il était tout en ivoire et recouvert d'or. On y accédait par 
six marches, sur chacune desquelles étaient accroupis deux lions, 
emblèmes de la puissance et de la majesté royales. Aux deux côtés 
du siège étaient deux bras, flanqués également de lions. C'est dans 
cette salle que Salomon donnait audience aux plaideurs et rendait 
ses arrêts. Il considérait les fonctions de juge comme un des attri- . 
buts les plus essentiels et un des plus saints devoirs de la royauté. 
C'est encore là qu’il recevait les envoyés de nombreux pays, venus 
pour lui rendre hommage ou pour nouer des alliances avec lui. — 
Un palais spécial était affecté au roi, à sa domesticité et à ses 
femmes. Mais la princesse égyptienne, son épouse privilégiée, eut 
sa maison à part, exclusivement aux autres femmes et aux con- 
cubines de Salomon. Lorsqu'elle quitta la cité de David — où elle 
avait demeuré jusqu’à l'achèvement des travaux — pour entrer 
dans ses appartements personnels, cette installation paraît s’être 
faite en grande pompe. — Selon toute apparence, Salomon bâtit 
aussi un aqueduc pour les besoins de Jérusalem et du temple ; 
l'eau provenait des abondantes sources d'En-Etam, à trois lieues 
au sud de la ville. 

Aussi bien que Salomon, du reste, les grands du royaume qui 
résidaient habituellement à Jérusalem, les princes, les hauts fonc- 
tionnaires, les favoris, élevèrent de fastueux édifices en bois de 
‘cèdre. Les richesses qui, par trois artères principales, affluaient 
dans le pays, permettaient de satisfaire ce goût du luxe, qui, du 
roi, S’était communiqué aux classes supérieures. — De gros mar- 
chands phéniciens, qui faisaient le commerce sur une grande 
échelle, des changeurs et gens de finance, qui prêtaient de l’ar- 
gent à intérêt, s’établirent à Jérusalem, où ils formèrent une cor- 
poration distincte, sous l'égide de l'alliance qui régnait entre 
Hiram et Salomon. Ils avaient la faculté d'y vivre d’après leurs 
lois et leurs coutumes, d'y conserver même les rites de l’idolâtrie. 

Ces trois sources de richesse, qui versaient des flots d'or dans 
la capitale, étaient : la puissance politique, l'alliance avec l'É- 
gypte et le commercé de l'Inde. Les princes qui avaient conclu 
des traités de paix avec David les maintenaient avec son succes- 


136 . HISTOIRE DES JUIFS. 


seur, et d'autres encore recherchaient son amitié. Tous ces princes 
et leurs peuples, conformément à l’usage, envoyaient à sa cour 
soit des tributs, soit des hommages riches et nombreux : vases 
d'or et d'argent, tissus précieux, aromates, chevaux et mulets. 
Plus fructueuses encore étaient ses relations avec l'Égypte. Ce 
pays de plaine ponvait approvisionner de cavalerie les pays de 
montagne, pauvres en chevaux. L'Égypte fabriquait aussi des 
chariots de guerre, fort prisés des autres pays. Les princes d'Aram 
et des contrées de l'Euphrate, qui, auparavant, tiraient directe- 
ment de l'Égypte les chariots et les chevaux dont ils avaient be- 
soin, durent s'adresser désormais, pour ces achats, à une société 
de commerce privilégiée par Salomon, et qui, grâce à cet arran- 
gement, fit, pour elle-même et pour le pays, d'excellentes affaires. 

Il va de soi que Salomon introduisit aussi dans son propre pays 
de la cavalerie et des chariots empruntés à l'Égypte. Il fonda des 
villes comme dépôts spéciaux de chevaux et de chars, dans la 
plaine voisine de la mer. Il avait, dit-on, douze mille chevaux de 
selle et quatorze cents chars attelés chacun de deux chevaux, 
pour l'entretien desquels on éleva de vastes bâtiments contenant 
quatre mille écuries. 

Toutefois, c'est du commerce maritime avec l'Inde que Salomon 
tira ses plus riches revenus. Les Phéniciens étaient alléchés de- 
puis longtemps par les trésors de ce merveilleux pays; mais il 
était loin, et la route en était difficile, tant que les côtes de la mer 
Rouge, infestées de peuplades sauvages et pillardes, n'offraient 
aucune sécurité. L'alliance du roi de Tyr avec Salomon permit de 
trouver une route plus directe et plus sûre. La zone qui s’étendait 
de la frontière méridionale de Juda au golfe oriental de la mer 
Rouge, à la pointe d'Aÿfaf, était devenue libre. Les caravanes 
pouvaient désormais, avec leurs chameaux chargés, voyager tran- 
quillement de Jérusalem et de la mer jusqu’à l'extrémité nord de 
la mer Rouge. Sur le conseil d'Hiram, Salomon fit construire et 
gréer une flotte de grands et solides vaisseaux, les « vaisseaux de 
Tharsis ». Pour en former l'équipage, Hiram envoya ses meilleurs 
marins, rompus aux voyages de mer, et auxquels on adjoignit des 
Israélites de la tribu d’Aser, de celle de Zabulon, habitants de la 
côte et familiarisés avec les caprices de l'océan. Ces vaisseaux 


VOYAGES D'OPHIR. 137 


devaient faire la longue traversée qui se termine à l'embouchure 
de l'Indus. | 

Quand la flotte israélite fut appareillée, elle quitta le port 
d’Ailat, entra dans la mer Rouge et navigua le long des côtes jus- 
qu’à l'embouchure de l'Indus, au pays d'Opäir (Abhira, aujour- 
d'hui le Sixd). Après un espace de trois ans, la flotte revint de ce 
premier voyage avec une riche cargaison. De longues files de cha- 
meaux portaient tous ces trésors, toutes ces raretés dans Jérusa- 
lem, sous les yeux d’une population émerveillée; plus de quatre 
cents talents d’or, de l’argent en quantité, ivoire, ébène, singes hi- 
deux et paons au brillant plumage, bois de sandal et plantes aro- 
matiques. Salomon se servit de l’ivoire pour la construction de son 
trône de justice, et du bois de sandal pour la garniture des harpes 
et des luths destinés à la musique du temple. On fit également, 
de ce bois précieux, une balustrade pour le pont qui conduisait 
du palais à la maison de Dieu. 

Salomon fit renouveler à plusieursreprises ces voyages d’Ophir 
à chacun desquels on rapportait dans le pays de nouvelles ri- 
chesses, de nouvelles curiosités. La ville maritime d'’Ailat, sur le 
golfe, acquit par là une grande importance ; des Judéens s’y éta- 
blirent, et il en résulta pour le pays d’Israélun surcroit d'étendue, 
depuis la pointe de la mer Rouge jusqu'aux bords de l'Euphrate. 

Pour transporter chevaux et chariots dans les provinces d’Aram 
et de l’'Euphrate, pour amener jusqu’au port les marchandises de 
Phénicie, il était nécessaire d'avoir des routes praticables et de 
procurer toute sécurité aux caravanes. Salomon n’y manqua pas. 
Dans un pays de montagnes, il n’est pas facile aux bêtes de 
somme, moins encore aux chevaux et aux voitures, de fournir de 
longues traites, à cause. des obstacles que présentent à chaque 
pas, ici une hauteur escarpée, là une descente trop rapide, ail- 
leurs un éboulis de pierres. Salomon fit donc niveler des routes 
qui conduisaient de Jérusalem au nord et au sud, et qu'on appela 
« les routes royales ». Ce furent vraisemblablement les indigènes 
cananéens, réduits à la condition de serfs, qu'il employa à ce tra- 
vail. Les buttes furent aplanies, les fondrières comblées, les ter- 
rains pierreux déblayés, les terres veules raffermies. Sur les 
routes ainsi frayées, les voitures pouvaient rouler sans difficulté, 


138 HISTOIRE DES JUIFS. 


les caravanes circuler sans obstacle, du sud au nord et du Jour- 
dain à la mer. — Tout un système de forts garantissait la sûreté 
des routes et offrait des haltes aux voyageurs. Outre ces stations 
et les dépôts de cavalerie et de chariots, Salomon créa aussi des 
villes d'approvisionnement ou greniers d'abondance, comme ré- 
serves pour les années de disette. 

Par ces moyens, Salomon avait sagement ordonné l'État 
israélite, et dans le présent et dans l'avenir. Il n'avait pourtant 
pas, pour le seconder, un conseiller habile, comme David en avait 
eu un dans la personne d'Achitophel. Sa propre sagesse était son 
seul guide. Mais il avait su choisir des employés de confiance, qui 
appliquaient énergiquement ses idées et se conformaient avec 
intelligence à ses instructions. De fait, l'extension considérable de 
ses États et de sa maison exigeait la création de nouveaux em- 
plois. Vu le train que lui imposait l’incessante affluence d'étran- 
gers à sa cour, il fallut instituer un inspecteur du palais, qui 
acquit peu à peu un haut degré de puissance. 

Par son excellente organisation, par son accroissement extérieur, 
par les richesses prodigieuses qu'y avait accumulées Salomon, le 
pays d'Israël était devenu une véritable puissance, digne de riva- 
liser avec les plus grands États du monde antique. Des princes et 
des peuples, divisés entre eux, avaient recours au maitre de ce 
pays et sollicitaient l’arbitrage de ce monarque, dont la sagesse 
était vantée partout. Mais la principalé” gloire du règne de Salo- 
mon, ce fut la paix, la sécurité complète dont jouit son royaume. 
De Dan à Bersabée, tout Israélite pouvait goûter paisiblement les 
joies du foyer, « chacun sous sa vigne et sous son figuier ». 

Les relations commerciales, la prospérité du pays, le calme 
de l'existence, fruit de la longue paix de ce règne, attirèrent là de 
nombreuses familles des pays circonvoisins, Moabites, Ammonites, 
Iduméens, Égyptiens. Il est à croire aussi que le culte épuré des 
Israélites, culte si supérieur à celui des idoles et qui avait trouvé 
dans le temple de Jérusalem un si auguste siège, exerça une puis- 
sante attraction sur maint étranger intelligent, jaloux d'y prendre 
part et de s’abriter « sous les ailes du Dieu d'Israël ». Le pays, le 
peuple et le Dieu d'Israël étaient, sous Salomon, connus au loin. 
Les navigateurs israélites, qui abordaient à tant de ports de mer, 


LA REINE DE SABA. 139 


de côtes et de marchés ; les marchands israëélites, qui entrete- 
paient des relations avec les pays étrangers, furent, sansle savoir, 
les premiers messagers qui révélèrent le Dieu d'Israël aux peu- 
plades païennes. Un jour, Jérusalem reçut une surprenante visite. 
La sage reine du pays de Saÿa, pays fertile en aromates, situé sur 
la côte arabique de la mer Rouge, et visité par les navigateurs | 
israélites, vint à Jérusalem avec une suite nombreuse : elle avait 
entendu dire merveille de la gloire de Salomon et de la puissance 
du Dieu d'Israël, et elle voulait s'assurer par elle-même de la 
vérité de ces récits. Accueillie avec déférence par Salomon, la 
reine de Saba — que la légende nomme Be/kis — eut avec lui de 
nombreux entretiens; elle admira sa sagesse, le temple qu'il 
avait élevé à Dieu, l'éclat et la belle ordonnance de sa cour. Elle 
mit, dit-on, sa sagesse à l'épreuve, en lui proposant des énigmes, 
qu'il résolut de façon à l'émerveiller. 

Toutefois, cette royauté même de Salomon, si glorieuse au de- 
dans et au dehors, renfermait le germe destructeur de l'édifice 
politique si merveilleusement construit. Malgré ce temple, qui 
donnait un centre au pays; malgré les efforts de Salomon pour 
‘ remplacer les groupes isolés des tribus par une rigoureuse unité, 
il n’était pas encore parvenu à réaliser la fusion intime de ces tri- 
bus en un corps national. Seule, la tribu de Benjamin restait 
étroitement attachée à celle de Juda, parce que Jérusalem et le 
temple se trouvaient sur son propre canton, et que des familles 
notables benjamites s'étaient fixées dans la nouvelle capitale; 
Salomon lui-même, d’ailleurs, peut avoir donné aux Benja- 
mites, sa tribu natale, une préférence sur les autres tribus. 
Mais, d'un autre côté, la mutuelle antipathie de la maison d'Israël 
et de la maison de Juda, c’est-à-dire des tribus du nord et de 
celles du midi, n'avait pas discontinué. Les tribus du nord nour- 
rissaient un profond mécontentement à l'égard de Salomon, en 
dépit du bien-être dont elles lui étaient redevables, elles aussi; 
elles ne sentaient que la pesanteur du joug que leur imposaient 
les prestations continuelles exigées pour l'approvisionnement de la 
cour et pour la construction des édifices. Le mécontentement, il est 
vrai, était contenu et silencieux, mais il n’attendait qu'une occa- 
sion pour éclater en révolte. Quelque sage que fût Salomon, sa 


140 HISTOIRE DES JUIFS. 


sagesse n'était pas assez clairvoyante pour pénétrer l'avenir, pour 
comprendre que lui-même, par ses fautes, ébranlait les solides 
assises de l’État. 

Parmi les fonctionnaires de Salomon, préposés à l'inspection des 
bâtiments, se trouvait un Éphraïmite d’une rare intelligence, 
d’un grand courage, d'une ambition plus grande encore. C'était 
Jéroboam, fils de Nebat, originaire de la petite ville de Saréda, 
près du Jourdain. Sa mère était veuve. Affranchi de bonne heure 
de la sévérité paternelle, son caractère put se développer sans 
gêne ni contrainte. Jéroboam avait dirigé le travail des murs de 
Jérusalem avec beaucoup d’habileté etde vigueur, et Salomen fut 
si satisfait de ses services, qu'il lui confia une tâche plus impor- 
tante encore sur les territoires d’Éphraïm et de Manassé. Là, 
Jéroboam eut occasion d'entendre les plaintes du peuple sur les 
charges imposées par Salomon, plaintes qui, chez les Éphraïmites, 
toujours mécontents, étaient sans doute plus accentuées que par- 
tout ailleurs. Cette désaffection, qui servait si bien ses projets 
ambitieux, il songeait à en tirer parti et n’attendait pour cela 
qu'une occasion opportune. L'occasion s’offrit à lui. Salomon com- 
mit la faute de tolérer des lieux de sacrifice pour les divinités 
paiennes. Soit que ses femmes étrangères eussent arraché cette 
concession à sa vieillesse, soit que les Phéniciens et autres peu- 
plades séjournant à Jérusalem eussent obtenu de lui la permis- 
sion d'avoir leurs divinités à leur manière dans le pays d'Israël, 
on vits’élever sur le montdes Oliviers, à sa haute cime qui regarde 
le nord, des sanctuaires idolâtres en l'honneur de l’Aséarté des 
Sidoniens et de mainte autre divinité. L’âme du peuple n’était pas 
encore assez ferme dans sa foi, pour que l'exemple de la corrup- 
tion religieuse ne püût le faire retomber dans ses vieilles erreurs. 
Un prophète — peut-être Ackia de Silo — eut le courage de repro- 
cher au roi cette indifférence, et de lui déclarer qu'une telle con- 
duite pourrait bien lui coûter son trône. Mais Salomon semble 
avoir été médiocrement impressionné par cette menace. Indigné 
de cette apathie, le prophète Achia s’en alla trouver Jéroboam, 
dont il avait pénétré sans doute les desseins ambitieux. Comme 
Jéroboam, un jour, sortait de Jérusalem, le prophète s’avança vers 
lui, saisit son manteau qu'il déchira en douze parts, et lui en 


LES ENNEMIS DE SALOMON. 141 


donna dix en lui disant : « Prends ces dix morceaux, ils repré- 
sentent les dix tribus qui se détacheront du sceptre de la maison 
de David, et c’est toi qui régneras sur elles. » Il n’en fallait pas 
davantage à Jéroboam pour donner suite à ses projets hardis : un 
prophète ne les avait-il pas sanctionnés de son approbation? Sans 
tarder, il court au territoire d'Éphraïm et excite les habitants à 
secouer le joug de la maison de David. Mais Salomon, entre temps, 
avait été instruit de ses menées, et, avant que la révolte eût pu 
faire des progrès, il envoya ses gardes mettre à mort le factieux. 
Celui-ci put s'échapper par des détours et se réfugia en Égypte. 
Une dynastie nouvelle occupait alors le trône de ce dernier 
pays, dans la personne de Sckeschenk (le Sckischak de l’Écriture). 
Sous ce dernier roi cessa l'alliance étroite qui avait existé jusqu’a- 
lors entre Israël et l'Égypte, grâce au mariage de Salomon avec 
une princesse de ce pays. Scheschenk nourrissait bien plutôt des 
pensées hostiles contre l'État israélite, devenu trop puissant à son 
gré. Aussi accueillit-il amicalement le rebelle Jéroboam, qui avait 
cherché asile auprès de lui, et dont il comptait se faire un instru- 
ment contre Salomon. Il accorda pareillement bon accueil et pro- 
tection à un autre ennemi d'Israël, à un prince iduméen, particu- 
lièrement animé de sentiments de vengeance contre le peuple: 
israélite. Æadad, un descendant du roi iduméen, vaincu par 
David, avait, tout jeune encore, échappé au massacre que Joab 
avait ordonné dans ce pays pour châtier une insurrection. Dès que 
Scheschenk fut monté sur le trône, le prince iduméen accourut en 
Égypte, où ilreçut l'accueil le plus bienveillant. Néanmoins, Hadad 
tenait à rentrer dans l’Idumée et à reconquérir le pays dont on l'a- 
vait dépouillé. Appuyé sans doute par Scheschenk, il mit son plan 
à exécution, sachant bien que l'esprit belliqueux de l’époque de 
David et de Joab s'était affaibli sous le règne pacitique de Salo- 
mon, et qu'une guerre de détail, dans ce pays de montagnes, lui 
apporterait beaucoup de profits avec peu de risques. Hadad et la 
troupe recrutée par lui, arrivés sur le sol iduméen, firent beau- 
coup de mal aux caravanes de Salomon, qui transportaient les 
marchandises du golfe d’Ailat aux frontières israélites et récipro- 


quement, et les guerriers de Salomon étaient incapables de leur 
tenir tête. 


142 HISTOIRE DES JUIFS. 


Un autre point noir se forma dans le nord, point dont Salomon 
s'inquiéta peu, mais qui était gros de malheurs pour Israël. Rezon, 
un des officiers du roi de Soba, Hadadézer, vaincu par David, s'é- 
tait échappé à la suite de cette défaite, avait rassemblé une troupe 
de brigands et fait, à leur tête, la petite guerre, depuis les bords 
de l’Euphrate jusqu'aux contreforts septentrionaux du Liban. Le 
succès des entreprises de Rezon grossit le nombre de ses soldats, 
et cette nouvelle force doubla son audace et sa puissance. Finale- 
ment, il put tenter un coup de main sur Damas, la vieille cité ; il 
réussit à s'en empareret s'y adjugea la couronne. Lui aussi exerça, 
du côté du nord, des hostilités contre les Israélites et leurs alliés, 
sans rencontrer d'obstacles de la part de Salomon, — soit que ce 
dernier eût horreur de la guerre, ou qu’il n’eût pas assez de braves 
guerriers pour lutter à la fois dans le nord et dans le midi. 

Ainsi se développaient çà et là, contre la prospérité d'Israël, 
des.puissances menaçantes, infimes d’abord, et qu'on eût pu 
aisément écraser dans l'œuf. À cela devait encore s'ajouter une 
scission intérieure. Israël n’était pas destiné à rester un puissant 
empire. — Toutefois, Salomon ne devait pas assister à l’accom- 
plissement de cette destinée et à la décadence de son pays; il 
mourut en paix, à l’âge de soixante ans environ (977). Sa dépouille 
fut déposée, probablement en grande pompe, dans le caveau des 
sépultures royales, construit par David au sud du mont Sion. On 
_ raconta plus tard que Salomon et son père avaient caché dans des 
cellules, au fond de ce caveau, des sommes immenses et de pré- 
cieux trésors, qui en furent retirés, bien des siècles après, par 
des rois judéens. 

Malgré le grand nombre de ses femmes, Salomon ne laissa pas, 
semble-t-il, une nombreuse postérité. Le trûne passa à son fils 
Roboam, à qui il était réservé de consommer la scission de ses : 
propres mains. — La postérité, qui a exalté le génie et la sagesse 
de Salomon au delà des limites humaines, lui a prêté aussi une 
” mystérieuse autorité sur les démons et les esprits invisibles, qui, 
dociles à sa volonté, se réunissaient ou se dispersaient à son com- 
mandement. Un simple anneau même, où était gravé son nom, 
conservait, selon la croyance populaire, une puissance magique 
et domptait les démons. 


MORT DE SALOMON. 143 


De fait, l'empire israélite, agrandi par Salomon, ressemblait à 
quelque édifice enchanté, construit par une légion de génies. Sa 
mort a rompu le charme, et l'anneau magique de Salomon n’a 
point passé aux mains de son fils. 


TROISIÈME ÉPOQUE 


LA MARCHE EN ARRIÈRE 


CHAPITRE VII 


LE SCHISME ET LES NOUVEAUX PROPHÉÈÉTES 


(975-758) 


Après la mort de Salomon, pour la première fois depuis l’éta- 
blissement de la royauté en Israël, la transmission de la couronne 
put s'effectuer sans secousse, sans agitation ni dissidence. Plus 
heureux que son père et son aïeul, Æoboam put tranquillement 
prendre en main le gouvernement d’un pays devenu un vaste em- 
pire, auquel de nombreuses populations payaient tribut; il pou- 
vait se bercer des plus doux rêves de puissance et de félicité. Soit 
que Roboam n’eût point de frère qui eût pu lui disputer la cou- 
ronne, soit que le droit d’ainesse, ce droit primordial des succes- 
sions privées, ait été étendu par Salomon à la succession royale, il 
est certain que Roboam monta sans encombre sur le trône de son 
père. Dans le fait, on ne vit plus désormais dans Jérusalem des 
compétitions entre frères pour la possession du trône, comme il 
s’en était produit à l'avènement de Salomon. Roboam, du reste, eût 
été peu propre à une pareille lutte. On peut affirmer qu'il ne res- 
semblait point à son père, et que son intelligence était au-dessous 
de la médiocrité. Comme tous les fils de roi nés dans la pourpre 
et dénués de qualités éminentes, c'était un esprit à la fois borné 
et présomptueux ; avec cela si inconsistant qu'il n’était pas capable 
de se conseiller lui-même. Nulle qualité guerrière, nulle grandeur 
dans les idées. Il ne voyait dans le trône qu’une perspective de 
puissance, de douce oisiveté, de jouissances matérielles. Ce rêve 


LES INTRIGUES DE JÉROBOAM. 145 


qu'il semble avoir caressé fut de courte durée; il devait être suivi 
d'un terrible réveil ! Un ennemi se rencontre inopinément, quilui 
ravit puissance, repos, charmes de la vie, et qui déchira l'État 
israélite d’une-plaie à jamais incurable. | 

Jéroboam, cet Éphraïmite qui, dans les dernières années de 
Salomon, avait levé l’étendard de la révolte, mais sans succès 
d’abord, et qui s'était enfui en Égypte, rentra en Palestine à la 
première nouvelle de la mort de Salomon, pour recommencer 
l’'ambitieuse entreprise qu'avait approuvée un prophète. Son pro- 
tecteur Sckeschenk (Schischak), roi d'Égypte, avait probablement 
facilité son retour, peut-être en le faisant conduire par mer à un 
port israélite. L'audacieux enfant d'Éphraïm ne fut pas plus tôt 
arrivé à Sichem, la seconde ville du royaume, que l'esprit de résis- 
tance éclata dans cette tribu, toujours prête à se mutiner. Jéro- 
boam fut appelé à l'assemblée du peuple, ou plutôt il en provoqua 
la réunion, et lui suggéra la marche à suivre pour atteindre le but 
désiré, sans toutefois rompre brusquement avec la tradition. Les 
Anciens des autres tribus furent invités à faire cause commune 
avec les Sichémites, afin de donner à la résistance un caractère 
plus imposant et comme le sceau de la volonté populaire. Il fut 
résolu, avant tout, que les Anciens des tribus n'iraient point à 
Jérusalem, comme on l'avait fait jusqu'alors, pour rendre hom- 
mage au nouveau roi, mais que c'est lui au contraire qui serait 
invité à venir à Sichem pour y recevoir l'hommage. C'était le com- 
mencerment de la révolte. Roboam céda, probablement à regret, 
mais dans l'espoir d'imposer par sa présence aux rebelles, si re- 
belles il y avait. Ce fut un moment néfaste et d'une portée grave 
dans les destinées d'Israël. 

Roboam se rendit à Sichem accompagné de ses conseillers, les 
uns âgés et qui avaient assisté son père, les autres plus jeunes et 
dont il s'était entouré lui-même. Il emmena aussi, à tout hasard, 
l'inspecteur principal des corvées, Adoniram, accoutumé à terri- 
fier les travailleurs par son regard sévère, au besoin par le fouet. 
À l’arrivée de Roboam, les Anciens se rendirent auprès de lui pour 
lui exposer les doléances du peuple. Jéroboam, qu'ils avaient 
choisi pour orateur, les formula de la façon la plus acerbe : «Ton 
père nous a imposé un joug accablant et nous a soumis à un dur 


10 


146 HISTOIRE DES JUIFS. 


servage. Si tu veux alléger notre joug, nous te promettons obéis- 
sance. » Déconcerté par ce langage net et hardi, Roboam répon- 
dit, en dissimulant son dépit, qu'on eüt à reparaitre dans trois 
jours pour chercher sa réponse. Quelle réponse comptait-il donner 
aux Anciens? Il l’ignorait encore lui-même, et il voulut d'abord 
consulter ses serviteurs. Les vieillards opinèrent pour la douceur, 
les jeunes gens pour la rigueur, et le malavisé monarque adopta 
ce dernier parti. En recevant, le troisième jour, les Anciens et 
Jéroboam, il les gourmanda d'une parole hautaine et dont il atten- 
dait un effet foudroyant : « Mon petit doigt est plus fort que n'é- 
taient les reins de mon père! S'il vous a châtiés avec des verges, 
moi je vous flagellerai avec des scorpions. » C'est ce qu'attendait 
Jéroboam, et il comptait sur cette réponse. L'Éphraïmite, qui, 
dès le principe, n'avait pas d'autre pensée que la révolte, se tourna 
aussitôt vers les Anciens et s’écria : « Qu’avons-nous de commun 
avec David ? Qu’avons-nous à déméêler avec le fils de Jessé ? À vos: 
tentes, Israélites! Et toi, David, gouverne ta propre maison. » 
Après quoi Jéroboam déploya le drapeau de la révolte et rassem- 
bla les Sichémites, qui se groupèrent avec empressement autour 
de lui pour marquer leur hostilité à l'égard de Roboam. Toute l& 
jalousie, toute la haine qui, sous les rêgnes de David et de Salo- 
mon, couvait dans le cœur des Éphraïmites, irrités de leur subor- 
dination et de leur prétendu abaissement, fit brusquement explo- 
sion. Ils saisirent cette occasion de s'affranchir du sceptre de la 
famille de David et de redevenir, comme autrefois à l'époque des 
juges, la tribu dominante. Les Sichémites, toujours guidés par 
Jéroboam, assaillirent à main armée la maison où se tenait 
Roboam. Celui-ci envoya son commissaire Adoniram pour mettre 
les séditieux à la raison, comme un troupeau d'esclaves mutinés. 
Mais Adoniram fut accueilli par une grêle de pierres, et il tomba 
mort sur la place. Le roi, voyant sa propre vie menacée, s'éloigna 
en toute hâte de Sichem sur son char, et gagna Jérusalem. La 
rupture était consommée, elle était irréparable. 

Quelque outré qu'il fût de cet échec, Roboam avait besoin, avant 
d'agir, de savoir s’il pouvait compter sur des partisans fidèles. 
Que faire si les tribus voisines de sa capitale, entrainées par 
l'exemple des Sichémites, allaient à leur tour lui refuser l'obéis- 


LE SCHISME. 147 


sance ? Où s’arréterait la défection ? — Toutefois, il fut délivré de 
ce souci. La tribu de Juda, qui s'était intimement unie à la maison 
de David et qui la considérait comme sa gloire la plus haute, resta 
fidèle à ses affections. La tribu de Siméon, véritable annexe de 
celle de Juda, ne pouvait compter comme tribu distincte. Mais la 
tribu de Benjamin aussi resta fidèle à Roboam : elle était déjà 
entièrement fusionnéc avec Juda, et leurs destinées étaient désor- 
mais inséparables. Il y avait plus de Benjamites dans Jérusalem 
que de Judaïtes. — Ces tribus étaient donc acquises à Roboam. 
Une fois tranquille de ce côté, et certain de l'attachement de ces 
deux ou trois tribus, il songea à ramener à l'obéissance, par la 
force des armes, les Sichémites et les autres Éphraïmites : et peut- 
être y füt-il parvenu, si Jéroboam n'avait pris des mesures pour 
exploiter cette défection à son profit. Il sut persuader aux Éphraï- 
mites que, seul, un roi serait en état d'opposer une résistance 
efficace aux attaques de Roboam, et qu'ils n'avaient pas d'autre 
moyen d'échapper au sévère châtiment que leur réservait la dé- 
faite. Peut-être eux-mêmes, d’ailleurs, étaient convaincus qu’un 
roi appartenant à leur tribu pourrait seul lui assurer la prépon- 
dérance sur les autres. Ils résolurent donc d'élever trône contre 
trône. Qui était plus propre à l’occuper que Jéroboam? Lui seul 
s'était montré courageux et adroit, et il était Éphraïmite. En con- 
séquence, les Ancicns d'Éphraïm le proclamèrent roi, et cette ini- 
tiative entraina les autres tribus. Matériellement et moralement 
séparées de Juda, il était naturel qu'elles se rangeassent du côté 
d'Éphraïm. Les tribus transjordaniques reconnurent pareillement 
Jéroboam, sans doute parce qu’elles aussi avaient des griefs contre 
la maison de David et n’espéraient pas que Roboam y fit droit. 
C'est ainsi qu'un homme de rien, sorti du bourg obscur de 
Saréda, devint le chef de dix tribus (977-955). La maison deDavid 
ne garda, comme on l’a vu, que les tribus de Juda, de Benjamin 
et de Siméon ; deux tribus, en somme, la dernière étant insigni- 
fiante et absorbée par celle de Juda. La «maison d'Israël », qui 
avait été unie un siècle à peine avec la « maison de Jacob » ou de 
Juda, s’en trouvait de nouveau séparée. Un rapprochement entre 
les deux moitiés répugnait à l’une comme à l'autre, était incompa- 
tible avec leur passé respectif. La maison d'Israël, spécialement la 


148 Ù HISTOIRE DES JUIFS. 


tribu d'Éphraïm, aimait encore mieux renoncer aux avantages que 
lui aurait valus, à elle aussi, la protection de la maison de 
David, que de rester, à son égard, dans une position dépendante 
et subordonnée. Dans l’un et l'autre royaume, les bons citoyens 
peuvent avoir été contristés du schisme survenu, mais ils étaient 
impuissants à le paralyser. La guerre civile, qui était sur le point 
d'éclater, fut conjurée par un prophète, Sckemaïa (Séméias), qui, 
voyant Juda et Benjamin prêts à prendre les armes, leur cria au 
nom de l'Éternel : « N’allez pas en guerre contre vos frères de la 
maison d'Israël, car c'est moi qui ai décrété ce schisme !» Il n'y 
eut, pendant une assez longue période, que de petits démélés 
entre les deux royaumes, chose naturelle chez des voisins exas- 
pérés l’un contre l’autre ; mais ces luttes passagères n'amenèrent 
aucun résultat décisif. 

D'ailleurs, pour ne pas rester. perpétuellement sur le pied de 
guerre et sans cesse armés l’un contre l’autre, les deux rois cher- 
chèrent à se fortifier par des alliances et à réprimer ainsi des 
agressions éventuelles. Roboam fit alliance avec le royaume alors 
nouveau de Damas. L'État fondé, du temps de Salomon, par l’a- 
venturier Rezon, ne trouvant autour de lui aucun obstacle, avait 
acquis unegrange importance; Rezon, ou son successeur Tabrim- . 
mon, avait annexé à Damas plusieurs pays araméens, et régnait 
sur un vaste territoire. Par suite de la formation du «royaume des 
dix tribus», ce dernier devint la frontière du nouveau pays 
d'Aram. L'alliance de Roboam avec le roi de Damas empôüchaïit 
Jéroboam d'inquiéter le royaume de Juda par des guerres de longue 
durée. De son côté, celui-ci s’allia avec une autre puissance, afin 
de tenir en respect le roi de Juda. 

Jéroboam avait été efficacement secondé dans ses projets ambi- 
tieux par le roi d'Égypte, Scheschenk, auprès duquel il s'était 
réfugié. Ce roi lui aurait même, dit-on, donné en mariage la sœur 
aînée de sa femme, nommée À%0, comme il avait donné une autre 
de ses sœurs au prince iduméen, qui avait également sollicité sa 
protection. Selon toutc apparence, Jéroboam fit alliance avec lui 
contre Juda. Il empêchait ainsi Roboam d'entreprendre des guerres 
sérieuses contre Israël. Pour se défendre à la fois du côté d'Israël 
et du côté de l'Égypte, Roboam établit une ceinture de forts au- 


INVASION DES ÉGYPTIENS. 149 


tour de Jérusalem, dans un périmètre de plusieurs lieues. Mais, à 
l'heure du danger, ces défenses se trouvèrent absolument insuffi- 
santes. ScheschenK entreprit contre Roboam, alors dans la cin- 
quième année de son règne (972), une vaste expédition, composée 
de forces écrasantes en infanterie, cavalerie etchariots de guerre. 
Accablées par le nombre, les places fortes cédèrent l’une après 
l’autre, et Scheschenk s'avança jusqu’à Jérusalem. A ce qu'il 
semble, la capitale se soumit sans résistance. Aussi le vainqueur 
se borna-t-il à s'emparer des trésors cachés par Salomon dans le pa- 
lais et le temple, à prendre tout l'or qui setrouvait dans Jérusalem, 
les boucliers et les lances d'or que portaientles gardes accompagnant 
le roi lorsqu'il se dirigeait vers le temple; mais il laissa debout le 
royaume de Juda, ne rasa même pas les murs de Jérusalem et per- 
mit à Roboam de conserver son trône. De retour dans son pays, 
il fit immortaliser, par l’écritureet par l’image, ses faits de guerre 
et ses victoires sur Juda et d’autres peuples. Parmi les ruines d’un 
temple de Thèbes, on voit encore sur un mur un grand nombre de 
bas-reliefs où se reconnaissent aisément des figures de prison- 
niers. — Elle avait été de courte durée, l'alliance conclue par 
Salomon avec l'Égypte, et dont la fille du roi de ce pays devait être 
le gage. Le propre fils de Salomon devait déjà éprouver la fragilité 
de pareilles alliances et apprendre le peu que valent les plans in- 
génieux de la politique. À son alliance avec l’Égypte, à son ma- 
riage avec la fille de Pharaon, le sage Salomon avait follement 
sacrifié ; il avait bâti un palais à cette princesse, — et peu d'années 
après sa mort, un roi d'Égypte pillait les trésors de ce palais, 
comme ceux des autres monuments qu'il avait élevés à sa gloire. 

C'en était fait de la grandeur et de la magnificence de l'héritage 
de Salomon. Un seul jour, en quelque sorte, l'avait vu crouler 
tout entier. La plus grande partie s’en était détachée, et le peu 
qui en restait n'était plus qu'un fief de l'Égypte, qui serait peut- 
être astreint à lui payer un tribut annuel. Les peuplades naguère 
tributaires, les Philistins, les Iduméens, mirent sans doute à 
profit la faiblesse de Juda pour recouvrer leur indépendance. De 
fait, l'Iduméen Hadad était favorisé par Scheschenk, autant que 
l'était Jéroboam. Roboam, n'étant plus maître de l'Idumée, ne 
pouvait plus envoyer de vaisseaux au riche pays d'Ophir, et dès 


450 HISTOIRE DES JUIFS. 


lors sa principale ressource était anéantie. Les autres ressources 
d’ailleurs lui faisaient également défaut. Le commerce des che- 
vaux et des chars de guerre, qu'une société royale de négociants 
tirait de l'Égypte et exportait au loin jusqu'aux bords de l’Eu- 
phrate, se trouvait supprimé par l'établissement du royaume 
d'Israël, qui empêchait toute communication avec les pays du 
nord. La luxueuse splendeur du règne de Salomon était éteinte, 
le monde magique qu'il avait créé s'était évanoui. Pour conserver 
encore une apparence d'éclat, ce cortège qui l’accompagnait dans 
ses visites au temple, Roboam donna à ses gardes des boucliers 
et des lances d’airain, en remplacement de ceux d'or. La Judée 
était devenue un pays pauvre, n’ayant d'autre moyen d'existence 
que l’agriculture, comme avant l'établissement de la monarchie. 

Dans le royaume d'Israël non plus, les choses n'allaient à 
souhait pour Jéroboam. Il avait, naturellement, fait de Sichem sa 
résidence et le centre du royaume : cette ville, dans sa pensée, 
devait être la rivale de Jérusalem, devait même l’éclipser. La tribu 
d'Éphraïm formant l'élément principal du nouvel État, celui-ci 
s'appela É'pAraïm, ou la maison de Joseph, ou la maison d'Israël. 
Cependant lesSichémites, ces têtes de colonne dela tribu d'Éphraïm, 
ces promoteurs de l'avènement de Jéroboam, ne furent en aucun 
temps des alliés sûrs, encore moins des sujets commodes. Pleins 
de fougue pour soutenir une révolution, ils n'étaient ni assez pa- 
tients ni assez calmes pour la supporter si elle leur devenait une 
gène. Comme ils avaient procédé, du temps des juges, à l'égard 
d'Abimélech, en commençant par le reconnaitre roi et par applau- 
dir à ses crimes, puis en se tournant aussitôt après contre lui, 
ainsi secmblent-ils s'être rebiffés contre l'autorité de Jéroboam, dès 
que celui-ci prit au sérieux son titre de roi, voulut agir en maïtre 
et réclama l'obéissance. Certaines collisions paraissent avoir surgi 
entre Jéroboam et les Sichémites, par suite desquelles il quitta 
Sichem et établit sa résidence dans une autre ville, celle de 7hirza 
(aujourd’hui Talusa), située au nord de Sichem, sur une haute 
colline, dans une contrée fertile et bien arrosée. Jéroboam fortifia 
cette ville et y bâtit un palais et un château fort (armôn), destiné 
à sa défense. Il fortifia également plusieurs villes de l’autre côté 
du Jourdain. Car les Moabites et les Ammonites avaient probable- 


INNOVATIONS DE JÉROBOAM. 451 


ment profité du schisme pour secouer la domination d'Israël, 
comme les Iduméens celle de Juda. — À l'intérieur aussi, les cir- 
constances amenèrent Jéroboam à introduire des nouveautés. Par 
habitude ou par conviction, bien des familles, parmi les tribus du 
nord, continuaient, même après le schisme, à se rendre en pèle- 
rinage au temple de Jérusalem, lors des fêtes de la moisson, et à 
y participer au culte spiritualiste de la Divintté. Cet attrait, fût-ce 
d'une petile fraction du peuple, pour la capitale judaïte, ne lais- 
sait pas d'inquiéter Jéroboam. Eh quoi! si le peuple allait se 
rendre, en masses de plus en plus nombreuses, au temple de 
Jérusalem, et se réconcilier un jour avec la maison de David ? 
N'était-il pas, lui, menacé alors d’une chute aussi rapide que l'a- 
vait été son élévation? Pour parer à cette éventualité, Jéroboam 
imagina une abomination qui allaït faire reculer Israël jusqu’à la 
barbarie et au paganisme. 

Pendant son séjour de plusieurs années en Égypte, il avait 
fait connaissance avec la religion du pays, et avait pu con- 
stater que l’adoration des animaux, particulièrement celle du tau- 
reau, était fort avantageuse aux rois. Ce culte grossier avait abêti 
le peuple, et pourraitlui être, à lui aussi, le parvenu, d'une haute 
utilité politique. Il se concerta donc avec ses conseillers pour l’in- 
troduire dans son royaume. Il voyait d’ailleurs, dans cette innova- 
tion, un autre intérêt encore, celui de conserver la faveur de la 
cour d'Égypte. Israël semblerait n'être qu'une succursale de l'É- 
gypte, et les deux pays seraient unis par la communauté des inté- 
rêts, comme par celle des croyances et des mœurs. Les choses de 
l'Égypte, en général, lui étaient d'autant plus sympathiques, que 
sa femme était, selon toute apparence, une Égyptienne, de la 
propre famille du roi. Toutefois, ne voulant point paraître innover 
en matière religieuse, il imagina de faire passer le nouveau culte 
comme la religion même des anciens Israélites. Est-ce qu'autrefois 
en Égypte, et plus tard encore dans leur propre pays, ils n’avaient 
pas adoré Apis (Aüir)? Dans le culte nu et sans images, pratiqué 
au temple de Jérusalem, on ne devait voir qu'une innovation in- 
troduite par Salomon, tandis que Jéroboam n'aurait fait, au con- 
traire, que restaurer l'antique religion d'Israël. Tel était le plan, 
fort habile, au euta Jéroboam. Avant tout, il interdit les pèle- 


LD] 


152 HISTOIRE DES JUIFS. 


rinages de Jérusalem et fit représenter le Dieu d'Israël sous la 
forme d’un jeune taureau. Il fit faire deux de ces images ou 
« veaux d’or», qu'on érigea dans deux villes déjà antérieurement 
considérées comme lieux saints : Béfhel et Dan, l'une pour les tri- 
bus du sud, l’autre pour celles du nord. Jéroboam s’accommodait 
ainsi aux convenances des tribus, et épargnait aux plus éloignés à 
l’époque de la fête annuelle, l'ennui d'un long voyage. Lorsque les 
deux simulacres furent installés, Jéroboam fit proclamer : « Ceci 
est ton Dieu, Israël, qui t'a fait sortir de l'Égypte ! » A Béthel, où 
il se proposait d'assister en personne aux cérémonies, il éleva un 
plus grand temple. Pour mieux déshabituer le peuple de prendre 
part aux fêtes d'automne dans Jérusalem, il décida que ces der- 
nières seraient célébrées un mois plus tard (le Æwtfième au lieu 
du septième). Il est probable que le calendrier fut également ré- 
formé d'après celui des Égyptiens, et l’année lunaire remplacée 
par l’année solaire, plus longue. La généralité du peuple, loin 
d'être choquée du nouveau régime, le considéra effectivement 
comme un retour au culte primitif. Il ne détruisait pas d’ailleurs 
la doctrine fondamentale, la croyance, déjà fortement enracinée, 
à l'unité de Dieu. Jéroboam n'avait pas introduit le polythéisme, il 
s'était borné. à prêter au Dieu nique d'Israël une forme matérielle, 
symbole de la puissance et de la fécondité. Le peuple, encore es- 
clave dessens, se représentait plus volontiers la Divinité sous une 
forme visible. La spiritualité de Dieu, exclusive de tout signe exté- 
rieur, était alors, bien plus que son unité, éloignée de la portée 
du vulgaire. Le culte du taureau n’impliquait pas, comme celui du 
Baal cananéen, la débauche grossière et l’impudicité, et ne bles- 
sait pas, conséquemment, le sens moral. Le peuple s’habitua donc 
peu à peu à prendre Béthel ou Dan pour but de son pèlerinage à 
la grande fête, sauf à sacrifier, en toute autre circonstance, chez 
soi ou à l’autel le plus voisin. Jéroboam avait pleinement atteint 
son but : le peuple était abruti, et lui obéissait en esclave. 

Mais la tribu de Lévi l'embarrassait fort. Aucun de ses mem- 
bres ne pouvait se résigner à être le desservant d’un pareil culte, 
tant était forte et durable l’influence des doctrines de Samuel sur 
cette tribu. Afin de n’y pas être contraints, les Lévites domiciliés 
dans les villes israélites émigrèrent dans le royaume de Juda 


IMPIÉTÉ DE JÉROBOAM. 153 


Quel parti devait prendre Jéroboam ? Les Lévites, notamment les 
descendants d'Araon, étaient le clergé attitré, les intermédiaires- 
nés entre Dieu et les hommes, au moyen des sacrifices et des céré- 
monies religieuses. Or, ces mêmes Lévites l’abandonnaïient, et, 
par cela même, répudiaient et condamnaient son système. Pour- 
tant il ne pouvait se passer de prêtres. Il les prit donc où il put, 
acceptant le premier venu qui s’offcait à lui; et lui-même, à une 
fête, remplit les fonctions de prêtre, pour les relever aux yeux du 
peuple, ou peut-être à l'imitation des mœurs égyptiennes. C'est 
ainsi que Jéroboam arriva par degrés à détruire l'essence même 
du judaïsme. 

Les avertissements ne manquèrent pas au nouveau roi pour 
l'arrêter dans cette voie impie où il égarait le peuple. Le vénérable 
prophète Ackia, de. Silo, qui avait encouragé l’ambitieux fils de 
Nebat dans sa révolte contre la maison de David, ne pouvait pas, 
affaibli par l’âge, l'interpeller et flétrir sa conduite. Mais la femme 
de Jéroboam étant venue un jour le visiter à Silo, à l’occasion de la 
maladie de son fils aîné, lé vieillard lui prédit la fin malheureuse de 
la maison de Jéroboam. — Toutefois, au point où étaient les 
choses, celui-ci ne pouvait plus reculer. Changer de conduite, 
c'était provoquer la réconciliation des dix tribus avecla maison de 
David. L'instinct de la conservation lui faisait une loi de persister 
dans ses errements. Le nouveau culte resta donc en vigueur pen- 
dant toute la durée du royaume d'Israël, et pas un des successeurs 
de Jéroboam ne tenta même de l’abolir. 

Dans le royaume de Juda ou maison de Jacob, la situation était 
moins altérée. Sans doute, au point de vue politique, cet État 
s'était affaibli, le schisme et l'invasion égyptienne lui avaient fait 
des blessures qui ne se fermèrent que longtemps après, mais les 
croyances religieuses et les mœurs ne s'étaient pas encore dégra- 
dées. Roboam ne paraît s'être occupé beaucoup ni des unes ni 
des autres, et la taiblesse de son caractère peut faire supposer 
qu'après l’humiliation infligée à son orgueil, il acheva ses jours 
dans l'inaction; mais, à défaut de la sollicitude royale, le temple 
et l’affluence des Lévites d'Israël arrêtèrent la décadence; rien ne 
changea, du moins extérieurement, et l'on eût pu se croire encore 
au temps de Salomon. Les hauis-lieux, il est vrai, subsistaient et 


154 HISTOIRE DES JUIFS. 


les familles continuaient à y sacrifier pendant le cours de l’année: 
mais, aux fêtes d'automne, elles venaient visiter le temple, les 
infractions au culte antique restaient individuelles et ne franchis- 
saient pas le cercle des femmes de la cour. Salomon avait toléré 
les autels de ses femmes palennes, Roboam ne se croyait pas 
obligé d’être plus sévère. Sa femme Maacka, fille ou petite-fille 
d’'Absalon, s'était attachée aux rites licencieux du culte cananéen ; 
il lui laissa ériger dans son palais une statue d’Astarté, entretenir 
des prêtresses pour la servir, faire fabriquer même un objet 
encore plus honteux, que les textes qualifient d'abominable (4/5- 
phlézet) et dont la signification précise s'est heureusement perdue. 
En dépit de cette complaisance, ces nouveautés impures ne firent 
que peu de progrès. Cependant, pour ne pas gagner beaucoup de 


: { cerrain, l’idolâtrie n’en avait pas moins arrêté l’essor vers une ci- 


y (SE 


vilisation plus haute. Depuis Roboam, le royaume fut en proie à 
une sorte de langueur, comme s'il eüût déjà ressenti les atteintes 
de la caducité, et près de deux siècles devaient s’écouler avant 
que la pensée nationale reprit son vol. Les dix-sept années du 
règne de Roboam se passèrent sans gloire (977-961), comme son 
époque. Son fils AGiam ne s'illustra pas davantage pendant un 
règne de trois ans (960-958), que remplirent également de stériles 
‘expéditions contre Jéroboam. Comme son père, il ferma les yeux 
sur les désordres de Maacha. Mort jeune et sans laisser d'enfants, 
il eut pour successeur son frère Asa (957-918), jeune aussi, de 
sorte que le pouvoir tomba d’abord aux mains de la reine mère. 
Celle-ci en profita, ce semble, ou tenta d'en profiter pour donner 
plus d'extension à son culte lascif. Elle eût ainsi provoqué un 
schisme dans le royaume de Juda lui-même, si une révolution 
survenue chez les dix tribus n’eût déjoué son audace et imprimé 
une autre direction aux événements. 

Nadab, successeur de Jéroboam (955-954), avait déclaré la 
guerre aux Philistins. Il assiégeait la ville danite de GAïbbton, 
dont ceux-ci s'étaient emparés, lorsqu'un de ses généraux, Baaza 
(Baëscha), de la tribu d’Issachar, trama un complot contre lui et 
le tua, puis, marchant sur la capitale, extermina toute la famille de 
Jéroboam (954). Le fondateur de cette maison, n'ayant pas reçu 
l'onction sacrée, ne passait pas pour inviolable, comme Saül et 


LES ROIS BAAZA ET ASA. 155 


David; de là le peu de scrupule du meurtrier à égorger son fils. 
La mort de Nadab ouvre dans le royaume d'Israël cette suite de ré- 
gicides qui fut une des causes de la désorganisation de cet État. 
Après avoir accompli son crime, Baaza prit possession du trône 
(954-953), en conservant Thirza pour capitale, à raison de sa po- 
sition centrale et de ses fortifications. S'il avait aboli le culte du 
taureau, il eût peut-être attiré à lui les bons esprits de Juda, 
qu'irritaient les innovations, bien plus pernicieuses, de Maacha, car 
elles se doublaient de la prostitution des prêtresses. De fait, il pa- 
raît qu’à Jérusalem on eut conscience d'un danger de ce genre, 
mais Asa le prévint : de son initiative propre ou sur les instances 
d'un prophète, il arracha le pouvoir à sa mère, supprima son 
culte d’Astarté en chassant ses prêtresses, et brûüla dans la vallée 
du Cédron l’obscène image qu'elle avait offerte à l’adoration pu- 
blique. Cet acte d'énergie lui concilia le cœur des gens de bien. 
Les règnes d'Asa et de Baaza virent recommencer les vieilles que- 
relles des deux royaumes. Il semble que, pour se garantir de Juda, 
le nouveau roi d'Israël se soit aussi allié à l'Égypte. Toujours est-il 
qu'un général égyptien, du nom de Sérack (Osorcon?) s'avança à 
la tête de troupes éthiopiennes jusqu’à Marescha, à environ douze 
lieues au sud-ouest de Jérusalem. Mais Asa, se portant à sa ren- 
contre avec les forces réunies de Juda et de Benjamin, le battit, 
lui donna la chasse jusque vers Ghérar et revint dans sa capitale 
chargé de butin. Enhardi par cette victoire, il dut reprendre avec 
plus de vigueur ses incursions chez les dix tribus. Baaza, cffrayé, 
implora l'alliance du roi d'Aram, Ben-Hadad Le, jusqu'alors allié 
d’Asa, et, ayant réussi à l'obtenir, forma le dessein de conquérir 
Juda. Il commença, en effet, par s'emparer de Rama, patrie du 
prophète Samuel, appartenant à Benjamin, et la fortifia pour en 
faire sa base d'opérations. Alarmé à son tour et soucieux de re- 
nouer ses liens avec Ben-Hadad, Asa dépêcha une ambassade au 
fils de Tab-Rimmon, avec force argent et or tiré du temple et du 
palais. L'Araméen, gagné, fit une nouvelle volte-face, abandonna 
son allié de la veille et revint à celui de l’avant-veille, flatté d’ail- 
leurs de se voir si recherché d’un peuple dont Aram avait jadis 
été tributaire. Tenté ensuite par la faiblesse d'Israël, il fit irrup- 
tion sur le territoire des dix tribus, prit Dan, Abel, la région 


156 HISTOIRE DES JUIFS. 


région qui entoure le lac de la Harpe, enfin toute la contrée mon- 
tueuse de Nephtali. Juda était sauvé aux dépens du peuple frère : 
Baaza dut renoncer à ses désirs de conquête et abandonner Rama, 
dont Asa fit aussitôt renverser les fortifications. Le roi d'Israël 
étant mort peu après (vers 933) et une nouvelle révolution ayant 
éclaté à Thirza, le repos de son rival fut assuré de ce côté. 

Sur ces entrefaites, il survint dans le royaume d'Ephraïm une 
suite de faits sanglants qui eurent pour conséquence un revire- 
ment dans les relations des deux États. À Baaza avait succédé son 
fils Éla (933-932). Celui-ci se livrait à loisiveté et à l'ivresse et, 
pendant que ses troupes, aux prises avec les Philistins, bloquaient 
de nouveau Ghibbton, lui-même passait ses journées dans l'orgie. 
Un de ses généraux, Zamri (Zimri), chef de la moitié des chariots 
de guerre et resté à Thirza, mit cette circonstance à profit. Un jour 
qu’Éla s’enivrait chez le capitaine de son palais, cet officier le 
tua (932), extermina du même coup toute la descendance de 
Baaza, ses amis mêmes, et comme de juste, s’assit sur le trône. 
Mais son règne fut court, d'une semaine à peine. L'armée de 
Ghibbton n'eut pas plutôt appris l'assassinat du monarque, qu'elle 
proclama roi le général israélite Ori, lequel marcha sur Thirza 
et, en ayant trouvé les portes closes, fit une brèche dans les rem- 
parts. Zamri, se voyant perdu, ne voulut pas s’exposer à la honte 
de tomber sous les coups d’une main étrangère; il mit le feu à son 
palais et se précipita dans la fournaise. Sur cinq rois d'Israël, 
c'était déjà le troisième qui mourait de mort violente, deux seu- 
. lement avaient été inhumés dans la sépulture royale préparée par 
Jéroboam. Un quatrième allait bientôt périr sous le fer d'un assas- 
sin. 

Omri, en homme de guerre, se proposait d'occuper immédia- 
tement le trône vacant, mais il rencontra de la résistance. Une 
partie des habitants de la capitale lui avaient donné un compé- 
titeur dans la personne de 7#ibni, probablement leur compa- 
triote. L'armée, au contraire, tenant ferme pour lui, deux partis 
se formérent, qui en vinrent aux mains et firent couler le sang 
dans les rues de Thirza. La guerre civile venait ainsi mettre le 
comble aux maux du royaume d’Éphraïm. Elle ne dura pas moins 
de quatre ans (932-928), au bout desquels le parti militaire l'em- 


LE ROI OMRI ET LA CAPITALE SAMARIE. 157 


porta; Thibni fut mis à mort et Omri resta seul maitre du pou- 
voir (928). Mais il se sentait mal à l'aise dans Thirza. Le palais 
brûlé depuis Zamri n’avait pas été relevé ; maintes ruines encore 
avaient dû s’amonceler pendant la lutte. Puis les vaincus lui res- 
_ taient hostiles. Omri s’occupa donc de trouver une autre capitale. 
Il ne pouvait choisir Sichem, dont l'esprit remuant et séditieux ne 
lui offrait aucune sécurité; d'autre ville importante au centre du 
pays, il n’en existait pas, il en vint donc à la pensée de bâtir la 
résidence qu'il souhaitait. Une colline formant plateau, située à 
quelques lieues au nord-ouest de Sichem, lui parut propre à son 
dessein : il l’acheta, y fit construire des édifices, un palais et 
d’autres maisons, l’entoura de fortifications et l’appela Samarie 
(Schomrôn). Pour la population de la ville nouvelle, il est à sup- 
poser qu’elle se forma d'anciens soldats de son parti, auxquels il y 
assigna des demeures, comme autrefois David à ses guerriers 
dans Jérusalem récemment bâtie. Un an après sa victoire (927), 
Omri abandonna Thirza et s'établit à Samarie, désormais pour deux 
siècles la rivale de Jérusalem et qui, plus tard encore, après deux 
cents ans de léthargie, devait revivre en ennemie de Juda. Samarie 
hérita de la haine de Sichem pour Jérusalem, et alla dix fois plus 
loin dans l’animosité. Elle donna son nom au royaume des dix 
tribus, qui s’appela désormais le pays de Samarie. | 

Le premier roi de Samarie était moins un homme de main 
qu'un politique; la couronne, qu'il devait plutôt à la faveur des 
temps qu’à son énergie, ne le contenta point; il voulut rendre à 
son pays sa grandeur et son éclat, et joindre à ces avantages 
celui de la richesse. Était-il impossible de faire revivre l'ère de 
Salomon? Sans doute le peuple était scindé en deux parties iné- 
gales et par là se trouvait affaibli. Mais était-il nécessaire que 
ces deux fractions ne cessassent de se faire la guerre et de 
s'entr'égorger? Ne pouvaient-elles, rapprochées comme elles 
l’étaient par leur communauté d’origine et leurs intérêts, s’unir 
dans la concorde et marcher de concert ? Omri essaya avant tout 
de conclure la paix avec la maison de David et de lui faire sentir 
l'avantage qu'aurait pour tous deux une politique fraternelle, qui 
leur permettrait de recouvrer l'empire sur leurs anciens tribu- 
taires. L'harmonie régna, en effet, pendant un assez long espace 


158 HISTOIRE DES JUIFS. 


de temps entre les deux royaumes et ils se soutinrent mutuelle- 
ment, au lieu de se combattre. Omri n'avait pas moins à cœur, 
sinon plus encore, d'entretenir de bonnes relations de voisinage 
avec la Phénicie : l'abondance que procuraient à ce pays les loin- 
tains voyages et le commerce profiterait, pensait-il, dans une 
certaine mesure au royaume des dix tribus. À Tyr également des 
rois régicides s'étaient succédé pendant cette période, jusqu’à ce 
qu'enfin un prêtre d'Astarté, Z#4obal (Ethbaal), montât sur le 
trône, après avoir assassiné son prédécesseur. Les sanglantes 
péripéties dont la capitale phénicienne avait été le théâtre avaient 
miné le pays; des familles considérables, forcées d’émigrer, 
s'étaient éloignées et allèrent fonder dès colonies sur la côte 
septentrionale de l'Afrique. D'un autre côté, le royaume de Damas, 
devenu puissant, convoitait le littoral si productif de la Phénicie. 
Le nouveau roi dut ainsi songer à se fortifier par des alliances ; 
son voisin le plus proche était le royaume des dix tribus; Omri et 
Ithobal avaient donc un égal intérêt à s'associer, pour la défense et 
pour l'attaque. Le pacte désiré de tous deux se conclut et fut 
scellé par un mariage : le fils d'Omri, Ackab, épousa Jécabel 
(Izebel), fille d'Ithobal; union qui devait être la source de tra- 
giques événements! 

Fort du côté de Tyr, Omri put songer à des entreprises guer- 
rières. Il arracha plusieurs villes aux Moabites, qui s'étaient rendus 
indépendants sous Jéroboam, et les ramena sous son obéissance : 
ils durent lui fournir chaque année, à titre de tribut, des trou- 
peaux entiers de boucs et de béliers et de la laine en quantité. 
Mais comme il existait une sorte d'alliance entre les Moabites et 
les Araméens, et que ceux-ci, au surplus, voyaient avec jalousie 
tout accroissement de force des Israélites, leur roi, Ben-Hadad Ier, 
déclara la guerre aux dix tribus et leur reprit quelques villes: 
Omri dut faire la paix à de dures conditions et accorder aux 
caravanes de son vainqueur le libre passage sur le territoire 
d Israël. 

Il n'en resserra que plus étroitement ses liens avec le royaume 
de Tyr et poursuivit avec ardeur le projet d'identifier son peuple 
aux Cananéens. Pourquoi, en effet, cette séparation d'Israël et de 
ses voisins? Lui avait-elle apporté des avantages? Ne serait-il 


CULTE DE BAAL ET D'ASTARTÉ A SAMARIE. 159 


pas plus sage et plus salutaire pour le royaume des dix tribus de 
prendre entièrement le caractère phénicien ou tyrien ? Parentes 
déjà par la langue et les mœurs, les deux nations ne se mêle- 
raient-elles pas plus intimement encore, si la religion phénicienne 
devenait également celle d'Israël? Cette fusion, Omri la prépara : 
il fit du culte de Baal et d’Astarté la religion officielle, construisit 
un temple à Baal dans sa capitale Samarie, y appela des prêtres 
et ordonna de sacrifier partout aux dieux phéniciens. Le culte du 
taureau devait disparaitre à Béthel et à Dan, comme trop israélite 
encore et comme constituant une barrière entre les Phéniciens 
et les Israélites : que Dieu fût honoré sous une image visible ou 
non, il ne cessait pas d’être en opposition avec le Baal ou l’Adonis 
tyrien, et Omri entendait abolir tout contraste. 
L'innovation d'Omri avait une portée bien plus grande que 
celle de Jéroboam, ou, pour parler le langage des Écritures, il 
agissait d'une manière beaucoup plus criminelle que ses prédé- 
cesseurs. Il voulait ravir au peuple son Dieu et ses origines, lui 
faire oublier qu'il devait former un peuple spécial, opposé aux 
idolâtres. Les sources historiques n’indiquent pas l'accueil fait à 
cette nouveauté. Omri étant mort six années après la fondation 
de Samarie (vers 922), la révolution qu'il avait voulu introduire 
dans les habitudes et les opinions n'avait encore pu jeter de 
profondes racines. Ce fut son fils Achab (922-901) qui la pour- 
suivit, comme pour obéir aux dernières volontés de son père. 
Mais l'exécution d’un tel attentat sur ce que l’homme a de 
plus intime, quelle que soit l'énergie de la main qui l’entreprend, 
dépend de circonstances ou d'un ensemble de faits qui échappent 
au calcul le plus sagace. La fusion des dix tribus avec Canaan 
rencontra deux obstacles, l’un dans le tempérament d’Achab, 
l’autre dans une réaction inattendue qui affaiblit, sinon paralysa 
la violence de l'effort. Pour faire d'Israël une annexe de la Phé- 
nicie et le rendre étranger à lui-même et à ses traditions, il eût 
fallu au successeur d'Omri un esprit énergique, une volonté in- 
flexible et la dureté la plus entière; à cette condition seule il pou- 
vait briser toute résistance. Mais Achab était presque tout l'op- 
posé : faible, doux, ami du repos et du bien-être, plus enclin à 
fuir ou à tourner les difficultés qu'à les chercher et à les résoudre. 


160 HISTOIRE DES JUIFS. 


S'il n'avait dépendu que de lui, il eût abandonné les desseins de 
son père et se füt contenté, sans souci de l'avenir, de goûter les 
jouissances que lui offrait la royauté. Achab n'était même pas 
belliqueux : il acquiesça, sous la pression des rois d’alentour, à 
des exigences qui eussent fait bouillonner un prince à demi sou- 
cieux seulement de son honneur et l’eussent poussé à une résis- 
tance désespérée. Mais de même qu'il dut, à son corps défendant, 
faire la guerre à un voisin plein de morgue, de même il se vit 
obligé d'accepter la lutte avec la nationalité israélite. Son pére 
lui avait donné une épouse qui, elle, possédait une volonté forte 
et virile et s’efforçait de la faire prévaloir par la plus impitoyable 
rigueur. Fille d’un ancien prêtre d'Astarté, Jézabel était possédée 
d’un zèle fanatique pour la conversion d'Israël au culte cananéen. 
Soit notion erronée des choses, soit calcul politique, elle reprit 
avec vigueur l’œuvre d'Omri, la poussa sans ménagements et en- 
traina son faible époux à toutes les violences et à tous les crimes. 
Elle tint le sceptre et Achab ne fut dans sa main qu’un instru- 
ment. Sous l’action de ce sombre et orgueilleux esprit et d'une 
énergie que nul obstacle ne faisait reculer, il se produisit dans le 
royaume une effervescence et une agitation qui provoquèrent de 
sanglants conflits, mais qui eurent aussi pour effet, comme un 
orage, de purifier l'atmosphère. Jézabel commença par élever un 
vaste temple à Baal dans la ville de Samarie. Les édifices dédiés 
à cette divinité renfermaient d’ordinaire trois autels, des statues 
et des pyramides, consacrées à une sorte de trinité divine : Baal, 
sa femme Às{arté et le dieu du feu ou de la destruction (#olocz, 
Chammon); elle pourvut aux besoins de ce culte en faisant venir 
une nuée de prêtres et de prophètes idolâtres : quatre cent cin- 
quante pour Baal et quatre cents pour Astarté; elle les entretint 
aux frais de la maison royale et les fit manger à sa table. Les 
uns exerçaient leurs fonctions sacerdotales à Samarie, les autres 
parcouraient le pays en furieux, pour pratiquer leurs rites désor- 
donnés dans les villes ec les villages. Les prêtres ct les prophètes 
phéniciens s’habillaient en femmes, se fardaient le visage et les 
yeux, avaient les bras nus jusqu'aux épaules ; ils portaient des 
épées et des haches, ou bien un fouet, des crécelles, des pipeaux, 
ou encore des cymbales et des tambours qu'ils faisaient résonner. 


LA REINE JÉZABEL. 161 


Ils dansaient, hurlaient, pirouettaient et tour à tour inclinaïent 
brusquement la tête vers le sol, en trainant leurs chevelures dans 
la boue, puis se mordaient les bras, s’entaillaient le corps avec 
des sabres et des couteaux et, lorsque le sang commençait à 
couler, l’offraient en sacrifice à leur sanguinaire déesse. Quel- 
ques-uns, dans l’emportement de leur délire, allaient jusqu’à se 
mutiler et donnaient ainsi un spectacle hideux. Les prêtresses, 
vouées à la prostitution en l’honneur d'Astarté et au profit des 
prêtres, ne laissaient pas sans doute de prendre part à ces scènes. 
C'est avec cette horde de prêtres et de possédées que Jézabel 
croyait pouvoir déshabituer le peuple du Dieu de ses pères et 
transformer son Caractère national. À la tête de ce clergé phéni- 
cien se trouvait probablement un grand prêtre dont elle recevait 
les conseils ou les ordres. On commença par détruire les autels 
élevés au Dieu d'Israël et on en érigea d’autres de façon cana- 
néenne, avec des pyramides de forme obscène (en phallus). Il est 
vraisemblable que les sanctuaires de Béthel et de Dan subirent 
une métamorphose analogue. On privait le peuple de ses autels 
pour le contraindre à sacrifier sur ceux de Baal et d’Astarté et 
l’accoutumer aux rites phéniciens. 

Qu'il est aisé aux despotes, armés du double secours de la 
ruse et de la force, d'amener un peuple à l’abandon de ses usages 
et de son génie propres et à l'adoption de mœurs étrangères ! Sépa- 
rés d’ailleurs depuis un demi-siècle du centre spirituel de Jéru- 
salem et abêtis par le culte du taureau, les Israélites avaient 
perdu l'intelligence de leurs :traditions. Les villes, où régnait 
le bien-être, s'étaient abâtardies déjà par des habitudes de raf- 
finement et de mollesse, que les rites impudiques de Baal et 
d'Astarté ne favorisaient que trop ; leurs habitants, sans aucun 
doute, s’accommodèrent la plupart du nouveau culte ou n'y 
résistèrent que faiblement. Sept mille hommes seulement demeu- 
rérent fermes, « ne ployèrent pas le genou devant Baal, ni ne lui 
rendirent hommage par les baisers de leur bouche. » Cependant 
une partie du peuple, ainsi que les campagnards, restait flottante 
dans ses idées et dans ses actes, et ne sachant pas lequel, de 
Jéhovah ou de Baal, était le plus puissant, adorait l'un publique- 
ment, l’autre en secret. Ce fut une époque d'attente et de confusion 

11 


162 HISTOIRE DES 'JUIFS. 


comme celle qui précède d'ordinaire une nouvelle ère de l’his- 
toire. Il fallait qu'on vit si l’antique croyance dans le Dieu d'Israël 
avait d'assez profondes racines, assez de vitalité, pour vaincre le 
principe contraire et expulser l'élément étranger. L'action déci- 
sive, à de telles époques, vient généralement d'une personnalité 
vigoureuse, en qui s'incarne la bonne cause et quien est domi- 
née tout entière ; c’est elle alors qui, par sa fermeté, son ardeur et 
son esprit de sacrifice, entraine les indécis, fortifie les faibles, 
aiguillonne les indolents et sauve ainsi l'originalité du génie 
national. Et, s’il arrive que ce soit précisément la lutte avec le 
principe ennemi qui suscite cette volonté, elle agit avec une force 
supérieure et crée, en quelque sorte, un monde nouveau. C'est un 
caractère de cette nature qui apparut en la personne du prophète 
Élie (920-900.) 

D'où sortait-il, cet homme énergique, à l'impulsion puissante ? 
Quelle tribu avait eu son berceau ? Qui fut son père? Autant de 
détails qu'on ignore. Il est simplement connu sous le nom d’ÉTie 
(Éliahou) Ze Thisbite. C'est à Galaad, sur la rive gauche du Jour- 
dain, qu'il se montra pour la première fois; il n’y avait pas droit 
de cité, mais appartenait à cette classe de personnes appelées 
Toschabim et qui ne possédaient que des droits partiels. Nature 
impétueuse, étrangère à tout respect humain, et toujours prête à 
risquer sa vie pour sa conviction, il fut pour les générations 
suivantes la personnification du zèle religieux et moral. Il arrivait 
comme une tempête, grondait comme une tempête autour du 
faible Achab, gouverné par sa femme, lui jetait une parole fou- 
droyante, puis, comme la tempête, s’éloignait en grondant, sans 
qu'on parvint jamais à le saisir, et en grondant disparaissait. Élie 
respirait une pensée unique, absolue, celle de faire revivre le 
souvenir du Dieu d'Israël, qui menaçait de s’effacer dans l’âme du 
peuple : c’est à cette pensée qu'il se voua tout entier. 

Il se reconnaissait à ses dehors. Contrairement aux prophètes 
idolâtres, qui se singularisaient par leurs manières efféminées, il 
portait, sous un manteau noir, une simple tunique, serrée par 
une ceinture de cuir, et laissait croître sa chevelure. À l'opposé 
des adorateurs de Baal, il s’abstenait de vin et inaugura la vie 
naziréenne, dont c'était précisément le signe extérieur de ne boire 


LE PROPHÈTE ÉLIE. 163 


que de l’eau et de ne pas se raser les cheveux. Il commença par 
proclamer cette pensée pleine de choses : « Jéhovah seul est 
Dieu. » Dans cette région de Galaad, que le Jourdain fermait aux 
faux prophètes et où la crainte de Jézabel ne paralysait pas les 
esprits, se rencontraient encore des hommes attachés au culte du 
Dieu national, et c'est parmi eux qu'Élie trouva ses premiers au- 
diteurs. Son impétuosité les entraîna sur ses pas : au moment où 
l'on s’y attendait le moins, l’on se vit en présence d'un essaim de 
prophètes ou de disciples, prêts à mourir pour le salut de leur 
héritage spirituel. Ceux-là aussi devinrent naziréens, c'est-à-dire 
prirent pour règle de vivre simplement, non dans les villes, où 
la volupté relächait les mœurs, mais dans les villages ou sous 
la tente, de ne cultiver ni vignes ni champs, et de ne se nourrir 
que de l'élève du bétail, comme avaient fait les patriarches et les 
tribus primitives. Jonadab, fils de Rechab, sans nul doute par- 
tisan d'Élie, fut le premier qui adopta cette discipline pour lui et 
pour sa maison. Il enjoignit à ses fils, comme expression de ses 
dernières volontés, de ne jamais boire de vin, de ne pas construire 
de maisons, de ne pas semer et particulièrement de ne jamais 
planter de vigne. Élie non seulement suscita à la loi primitive une 
foule de défenseurs qu'il enflamma de son zèle, mais encore fraya 
une voie nouvelle aux générations futures. À la mollesse et à la 
‘soif des plaisirs il opposa la continence et la simplicité. 

Bientôt, suivi de ses disciples, il s’attaqua aux prêtres et aux 
prophètes de Baal. Fouetté, en quelque sorte, par le zèle de Jého- 
vabh, il vola probablement de ville en ville, enlevant, emportant les 
populations par une éloquence fougueuse, où revenait sans cesse, 
comme un cri de guerre : « Jéhovah Ar Dieu, Baal et 
Astarté ne sont que des idoles muettes et mortes! » Plus d’un 
prêtre, auquel apparemment il se heurta, ressentit la violence de 
son prosélytisme. Jézabel ne put longtemps rester spectatrice 
d'un mouvement qui traversait ses projets. Elle lança ses satellites 
contre les disciples d'Élie et tous ceux qui leur tombèrent entre 
les mains furent mis à mort. Des naziréens furent les premiers 
martyrs de l'antique religion d'Israël; la fille d’un prêtre d’Astarté 
en fut la première persécutrice. Élie toutefois, à qui Jézabel en 
avait surtout, sut constamment se dérober aux poursuites. Déjà, 


164 HISTOIRE DES JUIFS. 


du reste, sa ferveur lui avait créé des intelligences en bon lieu : 
l'intendant du palais, Obadia, tenait secrètement pour l’ancienne 
loi et, chargé peut-être de traquer les prophètes, en cacha cent 
dans deux grottes du mont Carmel, où il les approvisionna de pain 
et d'eau. Et il n'était certainement pas seul. Le Thisbite devint 
ainsi un pouvoir dont il ne fut pas aisé d'avoir raison; comment 
d’ailleurs Jézabel eût-elle lutté avec un invisible ennemi, qui 
trouvait des auxiliaires jusque sous son propre toit ? 

Un jour Élie, bien que séparé de ses disciples, s’avança seul 
jusqu'auprès d’Achab, dont il connaissait le caractère impression- 
nable, pour lui reprocher un crime qu'il venait de laisser com- 
mettre. Grand amateur de construction, le fils d'Omri, après avoir 
relevé les murs de Jéricho, renversés depuis Josué, avait fondé 
une ville dans la plaine de Jezréel et, dans cette nouvelle rési- 
dence, s'était élevé un palais splendide, qu'il voulut entourer de 
jardins. Ce devait être son séjour d'hiver, Samarie ne servant que 
l'été. Mais il lui fallait, pour achever l’entreprise, une vigne située 
à proximité et qui appartenait à l’un des plus notables habitants, 
appelé Naboth. Achab offrit de l'acheter; Naboth refusa ; d’en 
donner une autre en échange, refus encore : Naboth ne voulait à 
aucun prix vendre l'héritage de ses pères. Le faible roi en fut si 
affligé qu'il cessa de manger. Jézabel, le trouvant dans cette dou- 
leur, commença par le railler, puis se chargea de lui procurer 
satisfaction. Plusieurs des Anciens lui étaient dévoués corps et 
ème : elle les fit appeler et les pria de convoquer une assemblée 
où, par la bouche de deux témoins, ils accuseraient Naboth de 
blasphème. Ce tribunal réuni, deux misérables s’avancèrent, di- 
rent avoir appris que Naboth avait proféré des outrages contre 
Dieu et le roi; l’infortuné fut aussitôt appréhendé et, sur l’heure, 
exécuté avec ses fils. Les biens des suppliciés revenant au roi, Jéza- 
beltriomphait : « Maintenant, dit-elle à son époux, tu peux laprendre, 
la vigne de Naboth, car il est mort! » — Achab visitait justement 
la vigne, accompagné de deux hommes à cheval, dont l’un devait 
plus tard venger Naboth, lorsque Élie apparut : « Tu as assassiné 
et voilà que tu prends possession, lui eria d’une voix tonnante le 
prophète; mais Dieu a vu couler le sang de Naboth et de ses fils, 
et sur ce champ même il t'en châtiera ! » Achab, terrifié, rentra 


ÉLIE CONTRE AÇHAB ET JÉZABEL. _ 465 


en lui-même et se mortifia, car son cœur n'était pas endurci ; 
mais Jézabel, qui le dominait, ne le laissa pas aller jusqu'au re- 
pentir. Élie, qui avait disparu aussi subitement qu'il était venu, 
_ revint et annonça au roi qu'une famine désolerait le pays pendant 
plusieurs années. S'éloignant ensuite de nouveau, il s’en alla de- 
meurer sur les bords du Jourdain, puis à Sarepta, en Phénicie, 
chez une veuve, enfin dans une caverne du mont Carmel. Pendant 
ce temps le fléau sévit « et le fourrage manqua, même pour les 
chevaux et les mulets du roi ». | 

Un inatin, l’intendant du palais, Obadia, le vit reparaitre : 
« Va dire à ton maître qu'Élie est là. » — « C'est donc toi, fit 
Achab, qui. troubles tout Israël de tes menées? — Ce n’est pas 
moi, répliqua le Thisbite, c'est toi, c'est la maison de ton père, qui 
vous êtesattachés à Baal. » Et comme si c’eût été à lui de comman- 
der, il somma le roi d'assembler ses prêtres sur le Carmel : là se 
montrerait qui, d'eux ou de lui, était vraiment prophète. Achab 
obéit. Tous les ministres de Baal, convoqués, se rendirent sur la 
montagne, et lui-même s’y transporta ; une foule nombreuse les 
y attendait, anxieuse de savoir. comment finirait le différend des 
naziréens et du roi, et si la sécheresse n'allait pas cesser. Très 
probablement les cent disciples sauvés par Obadia se tenaient là 
cachés, prêts à paraître au moment décisif. Élie, qui exerçait un 
empire absolu sur la multitude, s’adressa d'abord à elle : « Jus- 


.- 


ques à quand, dit-il, serez-vous comme les oiseaux, voletant de 


branche en branche ? Si Dieu est Dieu, attachez-vous à Dieu; si 
c'est Baal, restez avec Baal. » Puis, se tournant vers les prêtres, 
il leur enjoignit de dresser leur autel et de sacrifier à leur 
divinité. Ce qu'ils firent avec leur cérémonial, en se frappant 
de leurs couteaux, jusqu'à ce qu’ils fussent couverts de sang. Du 
matin au soir, ils crièrent : « Baal, Baal, exauce-nous ! » Lors- 
qu'enfin, confus de leur insuccès, ils se turent, Élie prit douze 
pierres, selon le nombre des tribus, en construisit un autel, et à 
son tour offrit un sacrifice, en priant à voix basse. Aussitôt un 
signe apparut, si soudain que la foule se jeta la face contre terre, 
en s’écriant : « Jéhovah seul est Dieu! » Le feu du ciel tomba, 
dévora tout ce qui était sur l'autel, victime, bois, pierres, pous- 
sière et jusqu'à l’eau. Usant alors de représailles, Élie commanda 


166 HISTOIRE DES JUIFS. 


au peuple de saisir les prètres et de les tuer, et de jeter leurs 
corps dans les flots du Kison. Achab, abasnurdi, laissa faire. 

Mais Jézabel fut moins prompte à se résigner. Des qu'elle sut 
ce qui s'était passé. elle menaça le prophète de lui faire subir le 
méme sort, et celui-ci, ubligé de songer à sa sûreté, s'enfuit dans 
le désert, jusqu’au mont Horeb. Là, dans ce lieu où avait été ré- 
vélée la simple et pure loi de Dieu, la règle de l'ordre moral, il 
allait apprendre que son ardeur l'avait emporté trop loin. Retiré 
dans une grotte du Sinaï, au fond d'un désert sauvage, où sa voix 
seule faisait résonner l'écho, il se répandait en plaintes: « J'ai eu 
du zéle, gémissait-il, pour la cause de Jéhovah, parce que les fils 
d'Israël ont abandonné son alliance, détruit ses autels et exter- 
miné ses prophètes ; moi seul je suis resté et voilà qu’ils en veu- 
lent aussi à ma vie », lorsqu un signe l’avertit que Dieu ne se 
manifeste ni dans la tempête, ni dans le tremblement de terre, ni 
dans la violence des flammes, mais dans un léger murmure. Il 
comprit qu'il devait rebrousser chemin, choisir son successeur et 
se retirer de la scène, parce que, poussé jusqu'à l'effusion du 
sang, son zèle n’avait point été agréable au Seigneur. 

Pendant son absence, qui fut assez longue, une sorte de trève 
semble avoir régné entre la maison royale et les partisans d'Élie. 
Achab, à qui l'événement du Carmel avait dù ôter de sa foi dans 
Baal, avait arrété, autant qu'il était en lui, la persécution des 
prophètes ; ceux-ci, de leur côté, se montraient plus tempérés. 
Des cercles d’apôtres se formérent à Gbilgal, à Jéricho, à Béthel 
mème, sans être inquiétés. Un seul de ces disciples, Iichée, fils 
de Yimla, persévéra dans son hostilité envers Achab et lui prédit 
malheur aussi souvent que celui-ci l’interrogea sur l'avenir d'une 
entreprise. Le roi cependant lui laissa la vie et se contenta de le 
faire jeter en prison. 

Assez de présages, du reste, avertissaient le fils d'Omri de 
revenir à une politique plus israélite. Le roi d'Aram Ben-Iladad IE, 
dont les conquêtes augmentaient chaque jour la puissance et les 
prétentions, lui déclara la guerre, et, profitant de l'état de fai- 
blesse où les troubles intérieurs, avec la disette, avaient plongé 
le royaume, soumit des provinces entières du pays d'Éphraïm. 
Bientôt il mit le siège devant Samarie (vers 904). Dans cette 


ÉLIE DANS LE DÉSERT. 167 


extrémité Achab demanda la paix. Mais, devant les conditions 
déshonorantes que posait l’envahisseur (celui-ci exigeait jusqu'aux 
femmes et aux enfants du roi d'Israël), il reprit la lutte, battit son 
vainqueur dans deux rencontres, et à son tour le réduisit à merci. 
On négocia, Ben-Hadad promit tout ce qu’on voulut, et les enne- 
mis de la veille devinrent amis ; ils scellèrent leur réconciliation 
par une alliance jurée solennellement et que l’Araméen comptait 
bien rompre à la première occasion. Cette imprudence, qui faisait 
perdre à Achab les fruits de sa victoire, lui valut les censures 
d'un prophète. Les conséquences ne s’en firent pas attendre. 
ïen-Hadad, ‘si heureusement tiré d'affaire, ne tint pas ses 
engagements. S'il rendit les villes des monts de Nephtali qu'il 
avait prises, il n’en fut pas de même pour celles du versant 
opposé, notamment pour Ramot-Galaad, la place d'armes du ter- 
ritoire. Achab eut la faiblesse de n’en pas exiger la restitution 
immédiate, et plus il tarda ensuite à le faire, plus il lui fut difficile 
d'insister, parce que dans l'intervalle son adversaire avait réuni 
de nouvelles forces. Sur ces entrefaites arriva fort à propos 
Josaphat, roi de Juda (918-995). IL était assez surprenant de voir 
les chefs de deux États, généralement aussi ennemis que voisins, 
se rapprocher au point de se visiter l’un l’autre dans sa capitale. 
Le phénomène était d'autant plus remarquable que Josaphat, très 
altentif à la pureté du culte dans son royaume, détestait nécessai- 
rement l’idolâtrie d’Achab et de Jézabel : sans être un zélateur de 
l’ancienne loi, il avait dû s’indigner de l'introduction brutale des 
rites étrangers et de la persécution dirigée contre les prophètes. 
Il n’en conserva pas moins d'intimes rapports avec la maison 
d'Omri et, mû apparemment par des considérations politiques, 
n'hésita pas à marier son fils Joram à la fille d’Achab, Afhalie. 
Quel était son but en venant à Samarie? Probablement encore de 
se fortifier, en resserrant ses liens avec le roi d'Israël. Celui-ci en 
profita pour lui demander son appui contre Ben-Hadad : « Veux-tu, 
dit-il, marcher avec moi sur Ramot ? » Josaphat y consentit, mit 
ses troupes et ses chevaux à la disposition de son allié: pour la 
première fois depuis longtemps, les guerriers d'Israël et de Juda 
refirent cause commune. Les deux confédérés franchirent le 
Jourdain et s’avancèrent sur Ramot; mais le combat s'engageait 


fix HISTOIRE DE= JCIFS=. 

à pus qiuone flrhe atteizpait Achab et à L'essait mrteliement. 
Cons-rant tatefois sa présences d'sgrit. ii Se fit coduire hors 
de la méléz, et ïzs sAdats, ijsmwrant sa retraite. sc battirent jus- 
qu'au soir. Aprés sul-ment qu'il ect perdu tout son sang et expiré, 
le héraut cria: « Que chacun retourne dans son pays et chacun 
dans sa vill:’ > Les arm“<e< d'Israsl et de Juäa r-passerent done 
le Jourdain, laissant les Araméens maitres du champ de bataille 
et de la forteresse. Le corps du roi des dix tribus fut ramené à 
Samarie et inhumé. Pendant qu on lavait son char au bord d'une 
piscine, des chiens léchérent son sang. 

Achab eut pour successeur son fils Gchssias ‘Acharia : e‘était 
la premiére fois que la couronne d'Israël se transmettait jusqu'à 
la troisiémc génération: mais ce petit-fils d'Omri ne régna que 
peu de temps ét laissa de si faibles traces qu on ne sait rien de 
son caractére. Naturellement il imita l'impiété de ses parents et 
a Surpassa méme. Tombé par une fenètre de son palais et sou- 
cieux de savoir s'il recouvrerait la santé, il envoya consulter 
l'oracle d'une divinité d'Écron, alors fameuse, appelée Baal-Zebuh 
(Bei-Zebul . Élie, à cette époque, était de retour du mont Horeb, 
mais toujours sous l'impression de l'avertissement quil y avait 
recu, vivait retiré, probablement sur le Carmel, après avoir insti- 
tué pour son successeur Élisée, fils de Schaphat. La manière 
dont il le choisit est caractéristique. L’ayant rencontré conduisant 
la charrue, il était allé droit à lui, lui avait, sans mot dire, jeté 
sur lé corps son manteau sombre de prophète et s'était éloigné. 
Qu'Élisée fût digne de lui succéder, et il comprendrait. Celui-ci, 
ep effet, courut après Élie et le pria de l'attendre un instant, pour 
lui permettre de faire ses adieux à sa famille. « Retourne alors, 
fit briévemnent le prophète. » Élisée comprit que, pour être un 
fervent apôtre de Dieu, il devait quitter père et mère, sacrifier 
affections ét habitudes : sans rentrer sous le toit paternel, il suivit 
Élie et le servit ou, selon la formule du temps, lui versa de l’eau 
sur les mains. Le Thisbite ne se montra plus qu’une seule fois, ce 
fut en allant à la rencontre des messagers d'Ochosias : « Dites au 
roi qui vous a dépéchés, leur cria-t-il : \’y a-t-il donc pas de Dieu 
en Israël, pour que tu envoies à Écron consulter Baal-Zebub ? » 
Et il se rendit à Samarie pour annoncer au fils d'Achab qu'il ne se 


LES SUCCESSEURS D'ACHAB 169 


reléverait plus. Ochosias, en effet, mourut aussitôt après, et, 
comme il ne laissait pas d’héritier, son frère Joram lui succéda 
(897-887). | 
Qu'est devenu Élie? A-t-il payé son tribut à la mort comme 
le reste des hommes? Ses disciples et leurs successeurs, ne 
pouvant concevoir que cet esprit de flamme fût retourné dans 
le néant, racontèrent qu'il était monté au ciel dans une tempête : 
Élisée, qui ne le quittait point, avait remarqué, disaient-ils, que le 
maître, vers la fin, cherchait à se dérober, et lui, Élisée, s'était 
d'autant plus étroitement attaché à ses pas ; le Thisbite venait de 
_ visiter une dernière fois les apôtres à Ghilgal, à Béthel et à Jéri- 
cho, et Élisée, toujours avec lui, n’avait pas osé lui demander vers 
quel endroit il se dirigeait; au moment enfin où tous deux venaient 
de passer le Jourdain à pied sec, un char de feu, attelé de che- 
vaux de feu, l'avait séparé de son disciple et enlevé au ciel au 
milieu des éclairs, sans que celui-ci pût le suivre de l'œil. — Hi y 
avait eu quelque chose de si extraordinaire dans cette longue et 
difficile action d'Élie, qui, dans des circonstances les plus défavo- 
rables, à travers les luttes et les persécutions, avait su maintenir 
l'antique loi du Dieu d'Israël contre une idolâtrie imposée par la 
violence, sauver la sainteté du culte en présence de rites libidi- 
neux, et protéger les mœurs contre l’envahissement de la dé- 
bauche, une pareille tâche, ainsi remplie, apparaissait si surhu- 
maine, que les générations suivantes ne purent se l'expliquer que 
par le miracle. | 
Mais son plus grand prodige, ce fut d’avoir fondé une associa- 
tion qui entretint le feu sacré de l'ancienne loi et qui, selon la 
nécessité, protesta hautement ou lulta en silence contre la cor- 
ruption de la classe élevée. La nouvelle école prophétique issue 
de lui forma une communauté à part dans le royaume des dix tri- 
bus, communauté dont les membres vivaient, simples et pauvres, 
du travail de leurs mains. Élie disparu, elle eut besoin d’un chef; 
Élisée, bien que jeune, en prit la direction : le Thisbite lui-même, 
disait-on, lui avait conféré le droit d'aînesse sur ses fils spirituels 
en lui léguant le manteau tombé de ses épaules. Élisée, au début, 
suivit en tout point les traces de son maiïtre, vécut loin du monde, 
le plus souvent sur le Carmel. Mais, plus tard, il se méla dans le 


150 HISTOIRE DES JUIFS. 


peuple. une fais qu'il eut déterminé un homme d'action à renver- 
ser la maison d'Umri et le culte de Baal. 

Jorañi Yehoram ne montra pas l'acharnement de sa mère Jé- 
zabel à propager l'idolätrie. et fit mème enlever. d'un endroit où 
elle causait par trop de scandale. à Jezrel ou à Béthel, une pyra- 
mide sbscène consacrée au dieu tyrien. Élisée n'en eut pas moins 
une telle aversion pour lui. qu'il pouvait à peine souffrir sa vue. 
Ce deuxième petit-fils d'Omri entreprit. à la mort de son frère, 
une expédition contre les Moabites, dont le roi Wész (Mescha), 
son vassal, venait de secouer le joug X99-K93 : toutefois, ne vou- 
lant pas entrer seul en campagne, il sut, lui aussi, s'assurer le 
concours de Josaphat, avec lequel il entretenait les mèmes rela- 
tions d'amitié que ses prédécesseurs. Mésa, qui attendait les alliés 
à la frontiére méridionale de son royaume, succomba sous le nom- 
bre, et dut se réfugier dans la forteresse de Kir-Chareschet 
(Kerek? , où il se maintint pendant que l'invasion dévastait en 
majeure partie son territoire. Peu après, Josaphat mourut, et 
Édom, à son tour, se détacha de Juda. On eût dit que l'alliance de 
la maison d'Omri avait porté malheur à celle de David. Cette inti- 
mité funeste alla d’ailleurs encore plus loin : Joram, fils de Josa- 
phat "894-880, — ji] s'appelait comme son beau-frère d'Israël, — 
la poussa au point d'introduire, dans ses propres États, les erreurs 
de l'idolätrie. Nul doute que sa femme Athalie ne füt pour une 
bonne part dans cette mesure, car, à l'instar de sa mère, elle 
nourrissait une véritable passion pour les rites de Baal. 

Mais l'heure fatale avait enfin sonné, la destinée de la race 
d'Omri allait s'accomplir, et dans son malheur entrainer la maison 
de David. Ce fut la main d'Élisée qui noua la trame des événements. 
Une nouvelle dynastie s'était élevée à Damas; Ben-Hadad, l’ancien 
adversaire d'Achab, était mort étouffé par un de ses familiers, Æa- 
saël ; le meurtrier s'était emparé de la couronne et. à peine au 
pouvoir, s'était apprèté à la guerre : il voulait reconquérir les pro- 
vinces autrefois prises aux Israélites, puis reperdues par son pré- 
décesseur, et dirigea ses premières attaques contre les tribus de 
delà le Jourdain. Le roi d'Israël dut donc se porter au secours de 
Ramot-Galaad; une sanglante bataille se livra sous les murs de 
celte place forte et Joram y fut frappé d'une flèche. Forcé de se 


LE PROPHÈTE ÉLISÉE. —- JÉHU. 174 


retirer à Jezréel pour s'y faire panser, il laissa le commandement 
à l’un de ses généraux, appelé Jéhu. Un jour, un disciple d’Élisée 
vint trouver Jéhu, l'emmena de la part de son maitre dans un lieu 
retiré, où il l’oignit roi d'Israël, lui commanda d'exécuter l'arrêt 
porté contre la race d'Omri, et disparut. Quand Jéhu revint au 
milieu de ses collègues, ceux-ci remarquèrent un changement 
dans sa manière d'être et lui demandèrent, curieux, ce que lui 
avait annoncé le prophète. Lui, d'abord, voulut garder le silence; 
mais à la fin il parla, dit qu'Élisée lui avait fait donner l’onction 
royale. Aussitôt les officiers lui rendirent hommage, ils étendirent 
leurs vêtements de pourpre sur la plus haute marche du palais en 
guise de trône, firent sonner la trompette et crièrent : « Vive le 
roi Jéhu ! » | 

Une fois reconnu par l’armée, Jéhu sut agir avec décision et 
promptitude : il passa le Jourdain avec une partie des troupes et 
vola à Jezréel, où s’attardait Joram, encore souffrant de ses bles- 
sures. Au furieux galop des chevaux, qui de loin frappait l’atten- 
tion, le roi reconnut les allures de son général et conçut des 
soupçons, qui se fortifièrent de ce que les courriers envoyés à sa 
rencontre ne revenaient pas. Il résolut d'aller voir lui-même ce 
qui ramenait Jéhu en si grande hâte et monta dans son char. 
Ochosias {Achasia), roi de Juda, son neveu, l’accompagna dans 
le sien. (Ce prince avait, peu auparavant, succédé à son père 
Joram (888) et était venu visiter son oncle malade.) Ils rencon- 
trérent Jéhu dans le champ de Naboth : « Quoi de bon, Jéhu, lui 
cria Joram? — Que peut-il y avoir de bon avec les maléfices de 
ta mère Jézabel, répondit le soldat. » Joram prit aussitôt la fuite, 
en criant à Ochosias d’en faire autant. Au même moment, une 
flèche, décochée par Jéhu, l’atteignit et il s’affaissa inanimé. Jéhu 
fil jeter son cadavre sur le champ de Naboth et rappela à son 
compagnon, Bidkar, qu'ils avaient été témoins, sur ce mème 
champ, de la menace d’Élie à Achab : cette menace, c'était lui, 
Jéhu, qui était appelé à en être l’exécuteur. Ochosias périt le 
même jour. Une révolution s'était accomplie, toute la maison 
d'Achab tomba, sans que personne se levât pour la défendre; ses 
plus proches serviteurs mêmes délaissèrent les membres qui en 
restaient. 


172 HISTOIRE DES JUIFS 


Jéhu entra sans obstacle à Jezréel. La reine mère Jézabel ne 
perdit rien de sa fermeté. Richement vêtue, elle se mit à la fenêtre 
de ses appartements et cria : « Que viens-tu faire, meurtrier de 
ton roi, autre Zamri ? » Jébu commanda aux eunuques du palais 
de la précipiter sur le sol, et ils obéirent. Les chevaux passèrent 
sur le corps de cettte reine qui avait causé tant de calamités, et 
son sang, rejaillissant sous leurs sabots, éclaboussa les murs dela 
demeure royale. Les contemporains, qui n'avaient pas oublié 
l'exécution de Naboth et de ses fils, durent frissonner à la vue de 
ce châtiment. | . 

Mais ce n’était pas tout : si le fils et l’aïeule étaient morts, 
d'autres fils, neveux et parents de Joram, vivaient encore au 
nombre d'environ soixante-dix, à Samarie, élevés par les Anciens 
les plus considérés du royaume. Jéhu pria ces derniers d'en placer 
un sur le trône. Eux, s’apercevant que la requête n’était pas 
sérieuse, eurent peur d'agir par eux-mêmes et s'en remirent à 
l'homme qui venait de tuer deux rois. Jéhu leur fit dire alors de 
venir à Jezréel avec les chefs ; ils comprirent à demi-mot et arri- 
vèrent avec les têtes des descendants d’Achab. Voilà la fidélité 
que cette maison trouva dans son malheur! Pendant la nuit, 
Jéhu fit placer les têtes sur deux rangs à l’entrée de la ville et, le 
jour venu, convoqua la population à cet endroit. Devant ces 
visages convulsés, il affirma n'avoir conspiré que contre Joram; 
ceux-ci, dit-il, étaient tombés par d’autres mains, et la pro- 
phétie d’Élie contre la maison d’Achab s'était accomplie. Jéhu, qui. 
alliait l’habileté à la détermination, fit ensuite exécuter comme 
assassins tous ces grands qui lui avaient livré les têtes ; puis, 
aucun descendant d'Achab ne restant, il monta sur le trône et les 
habitants de Jezréel lui jurèrent obéissance. | 

Pour se concilier le peuple, il se mit en devoir d'attaquer 
l’idolâtrie dans son centre même, et, suivi de ses affidés, se 
dirigea sur Samarie. En route, il rencontra Jonadab — c'était 
ce disciple d'Élie qui avait institué la règle naziréenne dans sa 
famille — : « Es-tu toujours le même pour moi, lui demanda Jéhu. 
— Certes, répondit l’autre. — Eh bien! donne-moi la main. » Et 
l'informant de ses intentions, il l'emmena dans son char pour le 
rendre témoin de son zèle. Arrivé à Samarie, Jéhu convoqua au 


JÉHU. — CRUAUTÉ D'ATHALIE. 173 


temple tous les sectateurs de Baal, agit comme s’il eût voulu lui- 
même prendre part aux cérémonies, pendant qu’en secret il 
disposait des gardes à l’intérieur de l'édifice et au dehors. L'heure 
venue, il fit son entrée avec Jonadab, s’avançca vers l’autel et 
feignit de sacrifier. À ce signal, les satellites apparurent et se 
jetèrent sur leurs victimes, prêtres et profanes tombèrent, et tout 
ce qui tenta de se sauver trouva la mort en franchissant les portes. 
Les exécuteurs pénétrèrent ensuite dans le sanctuaire, brûlèrent 
la statue de l’idole et, après en avoir détruit l'autel avec ses pyra- 
mides, démolirent le temple même, dont ils convertirent l’empla- 
cement en un monceau de fumier. Jéhu fit anéantir pareillement, 
dans tout le reste du pays, les objets de ce culte odieux ; il se 
. Comporta en disciple d’Élie, en zélé serviteur de Jéhovah. L'ido- 
lâtrie ne subsista qu'à Jérusalem ou plutôt elle y était introduite 
alors par le fanatisme d’une femme, la digne fille de Jézabel. 
C'est un singulier phénomène que les femmes, nées plutôt, ce 
semble, pour être les prêtresses de la pudeur et de la chasteté, 
aient montré dans l'antiquité un goût spécial pour le culte dissolu 
de Baal et d’Astarté. Maacha lui dressa des autels à Jérusalem, 
Jézabel à Samarie; Athalie, à son tour, lui en éleva dans la 
capitale de Juda. Mais ce ne fut ni son seul crime ni le plus 
grand. La fille de Jézabel dépassait de beaucoup sa mère en 
cruauté. L'épouse d’Achab n'avait fait meltre à mort que des 
prophètes, les partisans les plus inflexibles de l'antique loi; elle 
n’avait, en tout cas, frappé que ceux qu'elle considérait comme 
ses ennemis. Athalie n'épargna pas sa propre famille, fit couler 
le sang des proches de son mari et de son fils. A la première 
nouvelle de la mort d'Ochosias, elle donna l’ordre d’égorger tous 
les membres de la maison de David demeurés à Jérusalem ; tous 
périrent, à l'exception du plus jeune, âgé d’à peine un an, et qui 
ne dut son salut qu’à une sorte de miracle. Quel put être le 
mobile d’Athalie en commandant ce massacre? Était-ce l'am- 
bition, pour régner sans partage, ou le fanatisme, pour assurer la 
suprématie au culte de Baal? Quoi qu’il en soit, elle remplit de 
terreur la population de Juda, et il ne se trouva personne pour 
s'opposer à ses forfaits: peuple et prêtres courbèrent le front 
devant elle, le grand prêtre Joïada lui-mème se renferma dans le 


174 HISTOIRE DES JUIFS. 


silence. Jérusalem vit ainsi s'élever les autels et les pyramides 
consacrés à Baal au moment même où Jéhu faisait détruire ces 
signes d'idolâtrie à Samarie; un grand pontife, Aa{hän, et 
nombre de prêtres subalternes, appelés du dehors, vinrent célé- 
brer les rites de l’idole. Le temple de Moria demeura-t-il exempt 
de profanation ? 11 semble que, moins conséquente dans l’audace 
que certains rois postérieurs, Athalie n'osa pas aller jusqu'à placer 
l'image de Baal dans le sanctuaire bâti par Salomon. Mais elle 
y interrompit le culte, et ses mercenaires cariens, avec les satel- 
lites qui, de temps immémorial, formaient la garde des rois, 
veillèrent aux portes du temple pour en interdire l'entrée. Six 
années durant (de 887 à 881), la reine opprima le peuple, proba- 
blement avec l'appui des familles nobles de Juda. Seul le plus 
proche parent de la famille royale, le grand prêtre Joïada, de- 
. meura fidèle à l’ancienne loi et à la maison de David. Sa femme 
Josabeth (Yehoschabat; était fille de Joram, roi de Juda, sœur par 
conséquent de cet Ochosias que tua Jéhu. C'est elle qui, pen- 
dant qu'Athalie faisait massacrer les princes royaux, sauva le 
plus jeune enfant de son frère, le petit Joas (Yehoasch). Elle le 
cacha avec sa nourrice dans une partie retirée du temple, servant 
de dortoir aux Lévites, et l'y éleva, à l'insu de la reine, qui du 
reste ne s’inquiétait point de ce qui se passait dans l'édifice dé- 
sert. Les Aaronides et les Lévites, dévoués au grand prêtre, gar- 
dérent le secret; d’ailleurs, leur attachement pour le dernier des- 
cendant de David s’augmentait de la tendresse que leur inspirait 
l'enfant. Joïada, de son côté, ne resta pas inactif : pendant les six 
années du règne despotique d’Athalie, il sut nouer des relations 
avec les chefs des mercenaires et des satellites et leur découvrit 
peu à peu l'existence d’un rejeton royal, héritier de la couronne 
de Juda. Il les trouva tous attachés à la dynastie légitime, tous 
ennemis de l'usurpatrice Athalie. Une fois sûr de leurs sympa- 
thies, il les conduisit dans le temple, les mit en présence de Joas, 
alors âgé de sept ans etqu'ils reconnurent sans doute à ses traits 
pour être du sang de David, puis leur fit prêter serment de fidélité 
à l'enfant. Leur concours lui permettait d'opérer à la fois une 
révolution et une restauration. Comme les chefs pouvaient comp- 
ter sur une obéissance aveugle de la part de leurs soldats, les 


MORT D'ATHALIE. 175 


détails de l’action furent arrêtés et le jour choisi pour l'exécution. 
Un sabbat, une partie seulement des gardes et des Cariens se 
rendirent à leurs postes, les autres prirent position à l'entrée du 
temple : ils avaient l’ordre formel de tuer quiconque tenterait de 
forcer les barrières du parvis. L'enfant royal ainsi couvert de 
toute attaque, Joïada fit entrer la foule dans le vestibule. Après 
un moment d’anxieuse attente, Cariens et gardes tirèrent leurs 
épées, les officiers prirent en main les armes de David, et le grand 
prêtre, amenant de son asile le jeune Joas, lui mit la couronne 
sur le front, lui conféra l’onction royale, et le fit asseoir sur le 
siège réservé aux rois dans l’avant-cour du temple. Les trompettes 
sonnérent, les gardes entre-choquèrent leurs armes, le peuple 
battit des mains et tous crièrent : « Vive le roi Joas! » Athalie, 
qui n'avait aucun soupçon, confiante d'ailleurs dans ses merce- 
naires, ne se réveilla de: sa sécurité que lorsque les rumeurs du 
temple parvinrent jusqu’à son palais. Elle accourut en toute hâte, 
suivie de quelques fidèles. Saisie de frayeur en apercevant ce 
jeune enfant ceint de la couronne, ses propres troupes rangées 
autour de lui, et la multitude transportée d’allégresse, elle se 
sentit livrée, déchira ses vêtements et s’écria : « Tahison, trahi- 
son ! » Quelques officiers s’emparérent d'elle, la firent sortir du 
parvis et, passant par un détour sous la grande porte orientale, 
la ramenèrent au palais, où ils la tuërent. Ainsi finit misérable- 
ment, comme sa mère, la dernière descendante de la maison 
d'Omri. L’intimité de Tyr n'avait porté bonheur ni à l’un ni à 
l’autre royaume; la mére et la fille, Jézabel et Athalie, furent, 
comme leur déesse Astarté, une source de dépérissement, de 
ruine et de mort. La fille d’Achab n'avait guère de partisans à 
Jérusalem ; elle n’eut pas un défenseur à l'heure de son agonie. 
Les prêtres de Baal ne lui furent d'aucun secours ; impuissants à 
sauver leur propre vie, ils tombèrent eux-mêmes sous les coups 
de la fureur populaire. 

Joïada, promoteur et exécuteur de cette grande révolution, eut 
soin de prendre des mesures pour éviter le retour d'événements 
si tragiques. Il profita de là joie et de l'enthousiasme universels 
pour rallumer dans les âmes un attachement sincère au Dieu des 
ancêtres. Il adjura le roi et le peuple, réunis dans le temple, 


19 HISTOIRE DES JUIFS. 


d'affirmer solennellement qu'ils seraient à l'avenir un peuple de 
Disu, qu'ils serviraient l'Éternel fidèlement et n'adoreraient plus 
d'autrs Dieu. Peuple et roi le jurèrent à haute voix et scellèrent 
cette déclaration par une alliance. La foule se precipita ensuite 
vers le temple de Baal, y détruisit autels, statues avec tout ce 
qui avait servi au culte idolâtre, pendant que, Joas porté en 
triomphe au palais par les troupes, les gardes et la multitude, 
prenait possession du trône de ses pères. Une joyeuse animation 
régna dans tout Jérusalem. Les partisans de la reine déchue se 
tinrent à l'écart et n'osèrent pas troubler la joie populaire. 

On est surpris d2 ne pas trouver l'action directe d'Élisée dans la 
double révolution politique et religieuse accomplie à si peu d inter- 
valle à Samarie et à Jérusalem. C'est par les mains d’un de ses disei- 
ples qu'il avait fait donner l'onction à Jéhu, choisi pour instrument 
de la vengeance divine ; quant à lui-même, il se tint à l'arrière-plan 
et n'assista pas même au renversement des autels de Baal. Il ne 
semble pas qu'il ait eu jamais des relations avec le roi Jéhu. En- 
core moins prit-il part à la chute d’Athalie et à l'extirpation de 
l'idolâtrie à Jérusalem. Sa principale occupation fut apparemment 
de former des disciples pour continuer la tradition d'Élie. Mais 
tous ne le reconnurent pas pour chef à l'égal de celui-ci : beau- 
coup lui reprochaient de ne pas porter comme eux les cheveux 
longs et incultes et de paraïtre ainsi moins estimer la vie nazi- 
réenne ; les enfants de quelques-uns, à Béthel, lui criaient : « Tête 
chauve ! tête chauve! » Élisée différait encore de son maître en ce 
qu'il ne vivait pas exclusivement dans la solitude et conservait 
des rapports avec les hommes. Dans les commencements de sa 
mission, sous les Omrides, il séjourna sans doute aussi sur le 
Carmel, d’où il faisait de fréquentes visites aux apôtres sur les 
rives du Jourdain, toujours accompagné de son disciple Ghechasi ; 
plus tard, sous les rois de la race de Jéhu, il s'établit à demeure 
dans la capitale du royaume d'Ephraïm, ce qui lui valut le nom de 
«a prophète de Samarie. » L'affabilité de son commerce lui donnait 
de l'ascendant sur les hommes ét transportait ses convictions dans 
leurs esprits ; des personnages considérables venaient s'instruire en 
l’'écoutant ; le sabbat et les jours de néoménie, c’était le peuple qui 
l'allait voir. Mais il évita constamment de se montrer dans Juda et 


AVÉNEMENT DE JOAS. 177 


à Jérusalem. Pourquoi? Ou s’il y eut des relations, comment ne 
s'en est-il conservé aucun souvenir? C'est probablement qu'en 
dépit de sa ressemblance morale avec Joïada, et nonobstant l’iden- 
tité de leur but, la fougue naziréenne de son prosélytisme n’était 
pas très goûtée à Jérusalem. 

Dans cette ville, les regards s’attachaient de préférence au 
sanctuaire et à la loi, depuis que Joïada s’en était fait le vengeur. 
Le temple, sous Athalie, avait souffert. Non seulement le revé- 
tement de bois de cèdre et d'or avait été enlevé par place, mais 
encore des pierres de taille avaient été arrachées des murs. Le 
premier soin de Joas dut être de remédier à ces dégâts ; mais com- 
ment faire ? Les ressources manquaient : le trésor autrefois con- 
stitué à l’édifice sacré par la munificence des rois et la piété des 
fidèles avait disparu, ravi sans doute par Athalie ‘et attribué aux 
autels de Baal. Un édit royal prescrivit donc aux prêtres de re- 
cueillir les sommes nécessaires aux travaux : ordre était donné à 
tout Aaronide de solliciter les dons de ses amis et d'apporter à cette 
collecte le même zèle qu’à une affaire d'intérêt privé. Cependant, 
soit que les offrandes eussent été pauvres, soit que les prêtres les 
eussent appliquées à leurs propres besoins, le temple restait 
en l’état, lorsque Joïada fut chargé par le roi de faire appel à la 
piété du peuple même (vers 864) : un tronc fut placé dans le parvis 
et tout fidèle invité à y verser une somme proportionnée à sa for- 
tune. Alors les dons affluèrent, les matériaux purent être achetés 
et les ouvriers payés ; le temple, en un mot, fut restauré. 

Joïada fit de la dignité de grand prêtre, qui jusqu’alors, même 
sous les meilleurs rois, n’avait occupé dans l'État qu’un rang 
secondaire, l’égale de la royauté (1). N'était-ce pas, en effet, à l'in- 

‘telligence et au zèle du grand pontife que la royauté devait son 


(1) Racine a eu l'intuition poétique de ce rapport du grand prêtre et du roi 


et l’a rendu avec beaucoup de justesse dans ces paroles, qu'il met dans la 
bouche de Joad : 


Il faut que sur le trône un roi soit élevé 

Qui se souvienne un jour qu’au rang de ses ancêtres 
Dieu l’a fait remonter par la main de ses prêtres, 
L’a tiré par leurs mains de l'oubli du tombeau 

Et de David éteint rallumé le flambeau. 


(ATHALI&, 1e" acte, 2° scène.) 


12 


155 HISTOIRE LES JUIFS. 


saiut ? Le d:ruier rejeton de la race» de [ravid n'eüt-il pas pas péri, 
si Joia ja n'avait renversé la sau-ruinaire Athalie? Celui-ci pouvait 
dons: à bn droit revendiquer üne haute situati-u dans le gouver- 
nem=pot. Îl éfipisva sans doute Sen auisrit- à faire respecter la 
loi et à pr.-venir Le retour de l'apostasié. Mais le confit entre la 
royauts et le sacerioce etait fatal. l'essence de l’une étant le bon 
plaisir, tandis que i autre a pour fondement une loi fixe. Certes, 
tant que Joiada vécut, aucune mésintélligence ne se produisit : 
Joas lui devait tout. et la reconnaissance, autant que la véneration, 
le lui rendait docile. Mais lui mort. la rupture éclata et coûta la 
vie au nouveau grand prètre. Les details manquent à ce sujet : on 
sait seulement que. sur i ordre de Joas, le successeur de Joiada fut 
lapidé dans le vestibule du temple et que le jeune pontife s'écria 
en mourant : « Dieu le voie et le punisse : » 

Au reste, l'extirpation de la race d'Omri, cause de tant de con- 
vulsions et de confits à Samarie et à Jerusalem, fut suivie d'une 
ére de calme dans l:s deux royaumes. La situation était assez 
bonne, sauf que les autels privés subsistaient dans Juda et que 
les dix tribus continuaient à adorer Dieu sous la forme d’un tau- 
reau. Pour le culte de Baal, il était banni de part et d'autre. Maïs, 
a l'extérieur, il n'en était pas de mème. Jéhu, qui avait si hardi- 
ment exterminé les Umrides, fut loin de montrer la mème vigueur 
vis-à-vis des ennemis du dehors. Il ne sut pas empècher Hazaël, 
le meurtrier du roi d Aram, d’inonder de troupes le pays d Israël 
et d y porter l'incendie et le massacre les enfants, les femmes 
enceintes même ne furent pas epargnées) ; les villes situées au 
delà du Jourdain, tout le territoire des tribus de Manassé, de Gad 
et de Ruben, depuis les monts Basan jusqu'à l'Arnon, fut enlevé 
au royaume d Ephraim, les habitants réduits au servage et plu- 
sieurs d'entre eux déchirés sous des crochets de fer. Peut-être 
la faiblesse de Jéhu venait-elle de ce qu'il avait un autre ennemi 
dans le roi de Tvr, dont il avait égorgé les parents et les alliés {1). 


11. Hazaël paraît avoir eu pour allié ce roi Mésa qui fut battu par Joram et 
Josaphat. Mésa profita de la défaite des Israélites pour les chasser des villes de 
Moab et, pour c<lébrer sa délivrance, il érigea un monument de pierre noire, 
avec une inscription destinée à en perpétuer le souvenir. Cette stèle s'est con- 
servée plus de vingt-sept siècles et a été retrouvée de notre temps. 


RESTAURATION DU TEMPLE SOUS J0O4S. 179 


Sous le règne de Joackas (Yehoachas), son fils (859-845), les 
choses allérent en empirant : le pays fut ravagé plus cruellement 
encore et la force militaire d'Israël à tel point réduite, qu’elle ne 
compta plus que dix mille homme de pied, cinquante cavaliers et 
dix chariots de guerre. Les Araméens multiplièrent leurs incur- 
sions sur le sol israélite et, dans ces razzias, enlevaient non seu- 
lement les objets, mais encore les personnes, qu'ils vendaient 
comme esclaves. Joachas parait avoir fait une paix honteuse en 
accordant à Hazaël le libre passage à travers son royaume : il lui 
permit ainsi de porter la guerre chez les Philistins et de leur 
prendre leur capitale Gaza. Joas allait être attaqué à son tour, 
lorsqu'il acheta la paix à prix d'argent. Fut-ce mécontentement 
de cette làächeté ou l'effet d'autres griefs? Toujours est-il que 
quelques grands de Juda se conjurèrent contre lui et que deux 
d'entre eux l’assassinèrent dans une maison où le hasard l'avait 
fait s'arrêter (vers 843). Ce ne fut que sous Joas, roi d'Israël 
(845-830), qu'on parvint peu à peu à briser la suprématie du 
royaume d’Aram, grâce sans doute au concours des rois chitites 
et d'Égypte qui, jaloux de la puissance croissante de cet État, s'é- 
taient déclarés ses ennemis. 

Ben-Hadad III, en effet, voulant à cette époque achever le 
royaume des dix tribus, avait mis le siège devant Samarie. I] la 
bloqua si étroitement que les vivres ne tardèrent pas à y manquer : 
une tête d'ène se vendit quatre-vingts sicles, une mesure de fiente 
sèche (combustible) vingt sicles. À peine restait-il quelques che- 
vaux de guerre, et si épuisés qu'ils refusaient le service. On vit 
deux femmes convenir, dans l'excès de leur faim, de tuer et de 
manger ensemble, un jour l'enfant de l’une, et le lendemain l’en- 
fant de l’autre. Mais soudain les Araméens levèrent le siège et 
s’enfuirent en toute hâte, abandonnant tentes, chevaux, ânes, 
objets de prix et tous leurs approvisionnements. Cette bonne nou- 
velle, apportée au roi par des lépreux affamés, lui rendit courage: 
il reprit l'offensive, livra trois batailles à Ben-Hadad et les gagna 
toutes trois. Le roi de Damas, forcé de conclure la paix, restitua 
aux dix tribus les villes que son père et lui leur avaient enlevées. 

Le royaume de Juda, gouverné alors par Amazias, profita de 
l’affaiblissement des Araméens pour reconquérir les anciennes 


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FAIBLESSE DES ROYAUMES DE JUDA ET D'ISRAËL. 181 


cipaux actes de sa vie. Quelle ne dut pas être la grandeur morale 
d'Élisée pour que le roi eût obéi à ses conseils ! Ce qui ajoutait au 
prestige du successeur d'Élie, c'est que, méme au delà des fron- 
tières d'Israël, il avait procuré un triomphe à la loi du Dieu de son 
peuple; spontanément et sans intervention aucune du prophète, 
un haut personnage du royaume de Damas, WNaaman, qui occu- 
pait le premier rang après le roi, abjura le culte de Baal et d’As- 
tarté pour embrasser la foi israélite, uniquement parce qu'il avait 
reconnu à l’œuvre d'Élisée qu'Israël seul adorait un Dieu véri- 
table. Il voulut ériger un autel à ce Dieu dans Damas, et, pour 
l'élever autant qu'il se pouvait sur terre sainte, il fit venir de la 
terre du pays d'Israël. 

Mais quelque commune tendance qu'eussent les deux royaumes 
à secouer le joug de l'influence étrangère et à rester fidèles au 
caractère national, leur opposition intérieure était si enracinée 
déjà, qu’elle ne leur permettait plus de s’unir dans la politique. 
Les divergences de mœurs et d'idées qui les séparaient se réflé- 
chissaient naturellement dans les pensées de leurs souverains et 
les prédisposaient non seulement à la désunion, mais encore aux 
dangereuses inspirations de l’esprit d'aventure. C’est ainsi qu’A- 
mazias, après ses succès sur Édom, put concevoir la folle pensée 
de conduire son armée victorieuse à la conquête des dix tribus. 
Pour se créer un prétexte, il fit demander à Joas la main de sa 
fille pour son fils : que Joas refusât, et c'était la guerre. Le roi 
d'Israël, en effet, n’accueillit la proposilion que par des sarcasmes : 
« L’épine, répondit-il, fit dire un jour au cèdre du Liban : Donne, 
je te prie, ta fille en mariage à mon fils. Le cèdre, pour toute 
réponse, lâcha les bêtes fauves de la montagne, et celles-ci fou- 
lèrent aux pieds l’outrecuidante. Ta victoire sur Édom te rend 
présomptueux ; garde ta gloire et demeure chez toi; pourquoi te 
jeter dans le malheur? Tu ne pourrais que te perdre et avec toi 
perdre Juda. » Mais Amazias obstiné se mit en marche, et Joas, 
non moins confiant dans ses forces depuis ses avantages sur les 
Araméens, se porta à sa rencontre : une bataille eut lieu à Betk- 
Schemesch, sur la frontière des dix tribus, et l’armée de Juda 
essuya une sanglante défaite. Le vainqueur eut la modération 
rare de ne pas abuser de sa victoire et même de n’en pas épuiser 


182 HISTOIRE DES JUIFS. 


le profit : maitre de détrôner son adversaire captif et d'annexer Juda 
à Israël, en déclarant éteinte la race de David, il se contenta de faire 
démolir les remparts du côté nord de Jérusalem, sur une longueur 
de quatre cents coudées {depuis la porte d'Éphraïm jusqu'à celle 
des Créneaux) et de frapper une contribution de guerre sur la 
ville, le palais et le temple. Il rendit son prisonnier à la liberté; 
mais, par mesure de précaution, se fit donner des otages, qui ré- 
pondirent de la non-reconstruction des murs. La clémence dont il 
fit preuve en cette occasion fut certainement due à l'influence 
d'Élisée et de ses disciples. Après sa mort (830-816), Amazias 
régna encore quinze ans, mais sans bonheur. 

Le royaume d'Éphraim, pendant ce temps, parvenait à un degré 
de puissance et de prospérité tel, qu’on eût pu croire à un retour 
de l’ère de David. Jéroboa II, arrière-petit-fils de Jéhu, montra 
plus d’habileté militaire qu'aucun de ses prédécesseurs depuis le 
schisme ; il eut le bonheur de vivre très longtemps et l’extraordi- 
paire durée de son régne (830-769) lui permit d'entreprendre de 
nombreuses guerres, que signalèrent un grand nombre de vic- 
toires. C’est, ce semble, contre les Araméens qu'il dirigea sa pre- 
mière campagne, encouragé par un prophète du temps, Jonas, 
fils d'Amitaï : ces ennemis invétérés d'Israël furent battus et les 
frontières d'Éphraïm, reculées de nouveau, s’étendirent de la 
route de Hamath au fleuve du nord-est, qui se jette dans la mer 
Morte. Le territoire de Moab fut également conquis. 

Amazias, lui, restait paralysé par son désastre. Le démantel- 
lement partiel de sa capitale lui interdisait toute guerre, et il dut 
s’estimer heureux d'être épargné par ses ennemis. D'un autre côté, 
une profonde irritation régnait contre lui : son peuple, et surtout les 
grands, lui reprochaient amèrement son orgueil, sa soif immo- 
dérée de conquêtes, qui avaient perdu le pays, mis Jérusalem à la 
merci de toute agression etcondamné les fils des premières familles 
à vivre en otages à l'étranger. De ce mécontentement naquit un 
complot; un combat sanglant eut lieu dans les rues de Jérusalem, 
le peuple prit parti pour les conspirateurs ou demeura neutre; bref, 
Amazias, abandonné de tous, chercha son salut dans la fuite. 
Mais, poursuivi jusqu'à Lachis, à quinze lieues au nord-est de 
Jérusalem, il fut pris et tué. C'était le troisième roi de la race de 


JÉROBOAM II ET AMAZIAS. 183 


David qui tombait sous le fer, le second qu’une conjuration ren- 
versait. 

Des jours encore plus malheureux suivirent sa mort; les 
princes, qui s’étaient emparés du pouvoir, ne voulurent plus s’en 
dessaisir; l'unique héritier du trône, Azarias (par abréviation 
Osias), n'avait que quatre à cinq ans, et, de tous côtés, le royaume 
était entouré d'ennemis. Les Iduméens furent les premiers à pro- 
fiter de l’état de prostration où ils voyaient la Judée : soutenus par 
l'Égypte, comme au temps de Roboam, ils lui firent une guerre de 
revanche, pénétrèrent jusqu'à Jérusalem, toujours ouverte, répan- 
dirent des flots de sang et emmenérent de nombreux captifs de 
l'un et l’autre sexe, qu’ils échangèérent ensuite pour du vin et des 
courtisanes. Les détails manquent sur cette invasion ; il semble 
toutefois qu’une partie duterritoire judéen fut annexée à Édom et 
à l'Égypte. Les peuples voisins, même les Israélites, virent avec 
joie l’affaiblissement de Juda, si même ils n’y contribuëérent point. 
Ceux-ci, avec leur roi Jéroboam Il, ne se souvinrent que de l’ini- 
mitié passée et faillirent aux devoirs de la parenté en laissant le 
peuple-frère sans secours. Les Philistins furent deux fois cruels : 
ils livrèrent aux Iduméens les fugitifs qui s'étaient sauvés dans 
leurs villes et revendirent aux Ioniens, alors rivaux des Phéni- 
ciens dans le commerce des esclaves, les jeunes prisonniers tro- 
qués par les soldats. Les Tyriens montrèrent la même inhumanité, 
le même oubli de l’ancienne amitié. De cette époque date la pre- 
mière dispersion des Judéens dans les contrées lointaines où les 
loniens les vendirent comme esclaves. Peut-être ces bannis ont- 
ils importé en Occident les principes d’une philosophie plus pure 
et d’un état social plus parfait; car parmi eux se trouvaient aussi 
des jeunes gens et des jeunes filles de grande maison, que leur 
entourage, leur connaissance des traditions nationales avaient 
familiarisés avec une morale plus haute, dont ils apprécièrent le 
bienfait à l'étranger mieux qu'ils ne l'avaient pu dans leur patrie. 

Dix à douze ans se passèrent ainsi, pendant lesquels le 
royaume, en proie aux déchirements intérieurs et aux attaques du 
dehors, en arriva à ce point de faiblesse qu'il était devenu l’objet 
du mépris des peuples. De là ce nom de « maison croulante de 
David » que lui donne un prophète de l’époque, en s’écriant : 


184 HISTOIRE DES JUIFS. 


« Qui relèvera Jacob de l'excès de son avilissement? » — Jacob se 
releva cependant, et si bien, qu’il se fit craindre de ses voisins. 
Pour le moment, ce qu'avant tout il fallait, c'était de mettre un 
terme aux dissensions intestines : le peuple le comprit, et, se sou- 
levant tout entier contre les familles nobles, pour la seconde fois 
régicides, acclama le jeune Osias, alors âgé de seize ans. De même 
que son contemporain Jéroboam II, le nouveau roi de Juda jouit 
d’un long règne (805-755;. Son premier soin fut de ramener à Jé- 
rusalem le corps de son père, inhumé à Lachis, et de le faire 
ensevelir dans le tombeau de la race royale. L'histoire ne dit pas 
s’il punit les meurtriers. Doué d'un caractère énergique et alliant 
la résolution à la prudence, il s’attacha ensuite à guérir les bles- 
sures de son pays, tâche pénible, car il avait à lutter non seule- 
ment contre les énnemis du dedans et du dehors, mais encore 
contre la défaveur des circonstances. Comme si le ciel même eût 
conspiré contre Juda, on vit fondre sur ce malheureux peuple une 
suite d’infortunes faites pour terrasser les plus mâles courages et 
les livrer sans force à tous les caprices du hasard. 

D'abord il y eut un tremblement de terre, qui terrifia les po- 
pulations palestiniennes, peu habituées à ces commotions. Les 
maisons croulèrent; maintes villes, en un clin d'œil, ne furent 
plus qu'un amas de ruines. Les habitants éperdus s’enfuirent, 
poussant des clameurs de détresse et croyant voir à tout instant 
le sol mouvant s’entr'ouvrir sous leurs pas. Le soleil s’obscurcit, 
voilé soudain par d’épaisses vapeurs, qui enveloppérent de ténè- 
bres toute la nature et que déchiraient de temps à autre les éclairs. 
La lune et les étoiles semblérent éteintes. La mer, bouillonnante 
et mugissante, se soulevait du fond de son lit et faisait retentir au 
loin le fracas de ses vagues. L’épouvante fut d'autant plus pro- 
fonde qu’un prophète d'Israël avait annoncé le cataclysme deux 
années auparavant : « Voici, s'était écrié Amos au nom de Dieu, 
je ferai gronder le sol sous vos pieds comme gronde le chariot 
chargé de gerbes. Et la fuite manquera au coureur rapide, le vail- 
lant ne pourra s'échapper, l'arbalétrier ne résistera pas, le cava- 
lier ne retrouvera pas sa voie et le plus hardi parmi les vaillants 
s’enfuira ce jour-là. » L'angoisse s’empara des cœurs : on crut le 
monde près de finir. 


RÉGNE D'OSIAS. 185 


La frayeur était passée à peine qu’une nouvelle calamité sur- 
venait : les pluies normales ne vinrent point, la rosée ne rafraichit 
point la campagne, une persistante sécheresse dévora l'herbe, les 
citernes tarirent et un soleil de feu changea prairies et guérets 
en désert. « Hommes et bêtes haletaient, cherchant le sou- 
lagement et la nourriture, et les animaux des champs erraient, 
consumés par la faim. » Les habitants des villes, où l’eau man- 
quait absolument, « se trainaient languissants jusqu’à la ville 
voisine, dans l'espoir d'y trouver plus d’abondance, mais sans 
pouvoir davantage y étancher leur soif. » Ce fléau régna sur de 
vastes étendues de pays et notamment dans le nord-est de la Pa- 
lestine et le Hauran, régions généralement infestées par les sau- 
terelles. Celles-ci, ne trouvant plus à se nourrir dans leur 
domaine habituel, passèrent le Jourdain et dévorèrent dans les 
royaumes d'Israël et de Juda tout ce que la sécheresse avait épar- 
gné. Elles arrivaient en masses compactes, obscurcissant le so- 
leil, et, en un moment, vignes, figuiers, grenadiers, palmiers et 
pommiers étaient rongés jusqu’à la dernière feuille. Les ravages 
de ces insectes se renouvelèrent plusieurs années de suite et 
portèrent ke désespoir des peuples à son comble. 

Dans le pays de Juda surtout, que les malheurs de la guerre 
avaient déjà mis à deux doigts de sa perte, l'accablement était 
extrême. Il semblait que Dieu eût voulu délaisser son héritier, 
son peuple, son pays et son temple, et les abandonner à l'op- 
probre et à la misère. Des deuils publics et de nombreux péleri- 
nages furent ordonnés pour détourner le fléau. Le prophète Joë?, 
fils de Patuel, contribua en grande partie à relever les courages. 
Il prêécha publiquement pendant cette période de détresse et an- 
nonça des jours meilleurs ; sa parole moelleuse et pénétrante dut 
d'autant plus impressionner les âmes, que les ravages de la sé- 
cheresse et des sauterelles commençaient à prendre fin. Les cam- 
pagnes et les jardins, sous l’action bienfaisante de la pluie, se 
parèrent de nouveau d’une végétation luxuriante ; les rivières et 
les citernes se remplirent ; sécheresse et famine disparurent. Le 
jeune roi Osias en profita sur-le-champ pour châtier les ennemis 
de Juda. Il attaqua d’abord les Iduméens, qui avaient dévasté son 
royaume, les battit et les replaça sous sa dépendance. Juda, grâce 


186 HISTOIRE DES JUIES. 


à lui, recouvra jusqu'à la ville d’Aïlat, au fond de la mer Rouge, 
et put ainsi reprendre par mer les lucratifs voyages d'Arabie et 
d’Ophir {les Indes). Il punit aussi les Philistins de toutes leurs 
cruautés envers les Judéens, leur prit les villes de Gaza, d'Asdod 
et de Iabneh, les plus proches de la frontière commune, et en fit 
raser les murs; enfin il réunit à son royaume des parties de leur 
territoire et y fit construire des forteresses. 

Ce qu'il prit surtout à cœur, ce fut de refaire de Jérusalem 
une place forte. Le mur du côté nord, renversé à la suite des dé- 
sastres de son père, fut relevé et fortifié plus qu'il ne l'était 
auparavant. Osias fit élever à trois endroits de l'enceinte des 
tours hautes de cent cinquante coudées. Sur ces tours et sur les 
créneaux des murailles, il fit établir des machines (Ckischbonôt) 
qui permettaient de lancer au loin de grosses pierres. Il déploya, 
en général, la plus grande activité dans ses armements ; ses sol- 
‘dats furent pourvus de boucliers, de lances et de cuirasses. 
I fit venir d'Égypte des corps de cavalerie et des chariots de 
guerre, comme au temps de Salomon, dont il paraît du reste 
s'être proposé le règne pour exemple. L'ensemble de ces me- 
sures ramena l'abondance dans le royaume : « Le pays regor- 
gea d'argent et d'or, ses trésors n’eurent point de bornes, il 
se remplit de chevaux et le nombre de ses chariots de guerre fut 
infini. » 

Non moins martial qu'Osias, Jéroboam II ne cessa, dans le 
cours d’un long rêgne, de guerroyer avec les Araméens. Il s'em- 
para de leur capitale et ce succès lui transporta la suzeraineté 
des peuplades intermédiaires du Liban et de l'Euphrate, jus- 
qu’alors tributaires de Damas. Sa domination ne se vit plus de 
rivale : le seul peuple qui, en d'autres temps, aurait pu lui dis- 
puter la suprématie, les Phéniciens, était tombé alors dans un 
état d'extrême faiblesse, par suite d’insurrections survenues à 
Tyr contre les descendants du roi Ithobal ; la guerre civile avait 
éclaté parmi eux, et le parti vaincu s'était enfui avec ÆZissa (Di- 
don ?), fille du roi, sur la côte d'Afrique, où il fonda ou agrandit 
la colonie phénicienne de Carthage (vers 812). C'est de cette 
époque, en effet, que date la décadence de la Phénicie. Jéro- 
boam II put donc étendre son empire de ce côté-là sans rencontrer 


RÉGNE D'OSIAS. 187 


d’entrave. L'opulence était également rentrée à Samarie, grâce 
au butin provenant de guerres heureuses, grâce aussi, apparem- 
ment, à la renaissance du commerce. Non seulement le roi, 
mais encore les nobles et les riches menaient grand train et 
prodiguaient la dépense. Jéroboam avait un palais d'été et un 
palais d’hiver ; les maisons en pierre de taille ornées d'ivoire et 
les lits d'ivoire élaient devenus choses communes. À ne consi- 
dérer que la force des deux moitiés de l’ancien royaume de Salo- 
mon, l’on aurait pu s’abandonner à l'illusion que le règne de ce 
roi durait encore et qu'aucun changement n'était survenu, si ce 
n’est qu'il régnait deux princes au lieu d'un seul, que le schisme 
n'avait pas eu lieu ou que les blessures en étaient guéries. Jéro- 
boam et Osias semblent avoir vécu en paix l’un avec l'autre. Il 
est probable aussi qu'on vit à cette époque de nombreux visiteurs 
monter au temple de Jérusalem ; mais ce fut le dernier reflet d’un 
age de prospérité. Des vices intérieurs, engendrés par le bien- 
être et qui se manifestèrent avec plus d’acuité dans le royaume 
d'Israël que dans celui de Juda, ne tardèrent pas à fermer l’ère 
des jours heureux et à accélérer la décadence. 

Le culte du taureau subsistait toujours parmi les dix tribus à 
Béthel et à Dan. La première de ces villes fut même érigée en 
résidence et élevée au rang de métropole religieuse, sous l'autorité 
d’une sorte de grand pontife, du nom d'Amazias, homme très 
jaloux des privilèges de son ministère et qui, à la différence des 
prêtres de Juda, possédait de riches prébendes. Comme s’il n’eût 
pas suffi de l’idolâtrie ancienne ou qu'elle eût cessé de satisfaire 
les esprits, ou encore que la lasciveté née de l'opulence eût fait 
naître le besoin d'une autre religion, les rites impurs de Baal et 
les désordres de celui d’Astarté retrouvèrent faveur. On ne laisse 
pas d’être surpris de voir le culte proscrit avec tant de zèle et non 
sans effusion de sang par Jéhu reprendre vogue sous son petit- 
fils. La restauration de l'idolâtrie eut pour conséquences naturelles 
le dérèglement des mœurs, la luxure et la dépravation. L'on n’eut 
plus de pensée qu’à s'enrichir, afin de pouvoir assouvir ses pas- 
sions. Les riches se livrèrent à l'usure et poussèrent l’âpreté jus- 
qu'à vendre comme esclaves leurs débiteurs insolvables ou leurs 
enfants. C’est sur les grains surtout que s’exerçaient leurs spé- 


188 HISTOIRE DES JUIFS. 


culations. Dans les années de disette, ils ouvraient leurs gre- 
piers, vendaient leurs approvisionnements, bien entendu à 
fausses mesures et à faux poids, et quand ensuite des malheu- 
reux se rencontraient hors d'état de les rembourser, ils s’empa- 
raient de leurs vêtements et de leurs personnes avec une impi- 
toyable rigueur. Les infortunés allaient-ils porter plainte dans les 
assemblées du peuple, on ne les écoutait point; les juges étaient 
complices, ou bien la corruption les avait rendus sourds à la voix 
du droit. Les trésors amassés de la sorte se dissipaient en orgies 
renouveleées chaque jour. Le prophète contemporain 4#mos fait 
une peinture saisissante de cette vie de débauche où se plon- 
geaient, sous Jéroboam IT, les riches et les notables des grandes 
villes : « Couchés sur des lits d'ivoire et étendus sur leurs couches, 
ils mangent les agneaux du troupeau et les veaux du lieu où on : 
les engraisse; ils préludent sur le nebel, s’imaginant être comme 
David sur l'instrument de musique; ils boivent le vin dans de 
larges coupes et s’oignent de la meilleure huile. » Les femmes 
suivaient l'exemple de leurs époux, les dépassaient même 
en intempérance et les excitaient à plus de dureté encore, 
en leur criant sans cesse : « Apportez, apportez, que nous bu- 
vions. » | 
Mais le désordre des mœurs ne pouvait étendre ses ravages 
chez la nation israëlite au point de servir de règle et de faire loi. 
La moralité, la justice et la piété avaient aussi leurs représen- 
tants, qui firent entendre leurs avertissements avec une énergie 
de plus en plus grande et surent se faire écouter, malgré le peu 
d'apparence de leurs dehors. Sans doute, près d’un siècle s'était 
écoulé depuis que le prophète Élie, les cheveux au vent, s'était 
élevé contre les crimes d’Achab et de Jézabel; mais l’école de 
prophètes qu'il avait suscitée n'avait point péri et son esprit sub- 
sistait chez ses adeptes. La jeunesse, plus portée généralement 
vers l'idéal, vit avec colère les progrès de la corruption et se ras- 
sembla en grand nombre autour des apôtres à Béthel, à Ghilgal et 
à Jéricho. Non seulement elle adopta leur marque extérieure, la 
vie austère des naziréens aux cheveux flottants; mais encore elle 
censura avec force la perversion religieuse, la luxure et l’im- 
moralité ; les fils s’érigèrent en juges des mœurs paternelles, 


LE LUXE SOUS JÉROBOAM II. 189 


les jeunes gens renoncèrent au vin, pendant que les hommes 
mûrs et les vieillards s’enivraient de plaisirs et de boissons. Cette 
jeune phalange fut l'organe de la conscience publique. En présence 
du roi et des grands, et dans les assemblées du peuple, ses mem- 
bres tonnérent contre le culte de Baal, contre l’impudicité, contre 
la dureté de cœur des riches. Fut-ce leur nombre qui les sauva de 
la persécution, ou se trouvait-il parmi eux des fils de familles 
considérées, envers lesquels il était difficile d’user de rigueur? 
Ou bien le roi Jéroboam était-il plus tolérant que cette infâme 
Jézabel, qui fit égorger par centaines les disciples des prophètes ? 
Ou encore dédaigna-t-il leurs paroles? Toujours est-il, c’est un 
fait à remarquer, qu'aucun de ces ardents apôtres ne fut mal- 
‘ traité. Les buveurs les contraignirent seulement à boire du vin et 
- leur interdirent le blâme. Ils raillèrent ces censeurs qui dénon- 
caient leurs vices, mais ne les persécutèrent point. 
Cette liberté de la parole fut mise à profit dans le royaume des 
dix tribus par un prophète, le premier de cette série d’hommes 
supérieurs dont le poétique génie unissait la profondeur de la 
pensée à la beauté de l'expression et qui allaient, avec une âpre 
éloquence, proclamer la vérité à la face des rois, des grands et 
du peuple. Amos, de la ville de Thekoa, n'appartenait point à la 
communauté des prophètes ; il n’avait été le disciple d'aucun d'eux ; 
il ne portait pas, sans doute, comme Élie, de vêtement de poil, 
ni ne laissait croître sa chevelure. C'était un simple bouvier, qui 
se livrait aussi à la culture des sycomores. Un jour qu'il prenait 
soin de ses troupeaux, l'inspiration prophétique s’empara de lui 
avec une telle force qu'il se sentit irrésistiblement entraîné à pa- 
raître devant le peuple : « Dieu lui parlait, Dieu avait parlé en lui, 
comment n’eût-il pas prophétisé? » Sous l'impulsion qui le pous- 
sait, il se rendit à Béthel, siège du sanctuaire royal et résidence de 
Jéroboam Il, pour v accuser les déportements et les vices des 
grands et faire ressortir les conséquences de leurs iniquités. Les 
habitants de Béthel durent éprouver quelque surprise en voyant 
un homme de la campagne, qu’à sa mise on pouvait reconnaitre 
pour un pâtre, oser prendre la parole en public. Il faut également 
qu’il ait régné alors un haut degré de culture dans tout le 
royaume samaritain, pour qu'un berger pût s'exprimer dans le 


190 HISTOIRE DES JUIFS. 


style le plus harmonieux et se faire comprendre ‘du peuple, ou 
supposer seulement qu’il serait compris. Les discours d’Amos et 
ceux de ses successeurs allient l’aisance et la simplicité de la 
prose au rythme et à l’euphonie des vers. Leurs allégories et leur 
vivacité d'imagination ajoutent encore à leur essor. Aussi ne 
sait-on pas si l’on doit classer ce genre comme prose ou comme 
poésie ; tout au plus pourrait-on lui donner le nom d'éloquence 
aux formes poétiques. 

Amos parut à Béthel encore avant le tremblement de terre et, 
dans une vision prophétique, annonça la catastrophe en termes 
précis. Celle-ci vint avec tout son cortège de fléaux et amoncela 
les ruines. Les calamités qui la suivirent, la sécheresse, la stéri- 
lité, les ravages des sauterelles, épargnèrent aussi peu les dix 
tribus que le royaume de Juda. Amos et les bons esprits atten- 
daient de ces épreuves la repentance et le retour au bien, la ces- 
sation des sacrilèges, et surtout celle des impitoyables poursuites 
exercées contre les débiteurs appauvris. Mais aucune améliora- 
tion ne se montra. Plus tard, il flétrit avec plus d'acerbité encore 
cette persévérance dans le mal. Aux endurcis qui n'avaient 
accueilli ses menaces que par l'ironie, ou qui, fiers de leur force, 
de leur piété ou de leur origine, se croyaient à l'abri de toute 
atteinte, il parla en ces termes : 


Vous appelez de vos vœux le jour de Jéhovah. 

De quoi vous servira-t-il ? 

Le jour de Jéhovah est de ténèbres et non pas de lumière. 
Tel un homme qui fuit le lion 

Et rencontre un ours; 

Qui rentre dans sa maison, appuie sa main à la muraille 
Et est mordu par un serpent. 

En vérité, les ténèbres sont le jour de Jéhovah 

Et non la lumière, 

Une obscurité de minuit 

Sans la clarté des étoiles. 

Je hais, je rejette vos jours de fête, 

Et je n'agrée point vos holocaustes. 

Éloigne de moi le tumulte de tes cantiques, 

Je n’écouterai pas les accords de tes harpes. 


LE PROPHÈTE AMOS. 191 


Un si hardi langage parut au grand prêtre de Béthel appeler 
une répression. Amazias le dénonça à Jéroboam, qui, soit indiffé- 
rence, soit considération pour le prophète, n'avait jusque-là pas 
pas voulu sévir. Cette fois encore, le roi semble être resté calme 
et n'avoir pas inquiété Amos. C’est en son nom sans doute qu’Ama- : 
zias se borna à lui dire : « Allons, va, fuis dans le pays de Juda, 
mange ton pain et prophétise là-bas, et cesse de prophétiser à 
Béthel, car c’est le sanctuaire du roi et la capitale du royaume. » 
Mais Amos, sans se laisser troubler, continua : « Je ne suis ni pro- 
phète ni disciple de prophète, je suis un bouvier et un planteur ; 
mais le Seigneur m'a dit : Va, prophétise à mon peuple Israël. » 
Et il termina ses menaces de châtiment en accentuant encore 
l'énergie de ses paroles. Chose remarquable, il ne combattit pas 
avec la même ardeur les erreurs de Juda et montra une cer- 
taine indulgence pour le royaume où régnait la maison de David; 
il ne fit qu’indiquer en termes généraux les fautes qu'il le voyait 
commettre, sans les reprendre en détail; bien plus, il lui pro- 
phétisa une heureuse destinée. Lorsqu'il disait de la maison 
d'Israël : 


Voilà que les yeux du Seigneur sont fixés sur le royaume pécheur, 
Je le détruirai de dessus la ‘surface de la terre, 


il ajoutait : 
Mais je ne détruirai pas la maison de Jacob. 


Dans sa vision de nouvelles épreuves réservées au pays, il 
intercéda pour le royaume de Juda : « Je dis : Pardonne done, 
Seigneur, car comment Jacob pourra-t-il subsister, lui qui est si 
petit ? » L'état d’affaissement où était tombé ce royaume après la 
mort d'Amazias, et dont il ne s'était pas encore relevé dans les pre- 
mières années du règne d’Osias, faisait naître la compassion dans 
le cœur du prophète.ll ne voulait pas augmenter encore le découra- 
gement du peuple et de la maison royale et annonça l'union à venir 
des deux peuples sous le sceptre de la race de David. 

A la même époque surgit à Jérusalem un autre prophète, 


192 HISTOIRE DES JUIFS. 


Joël, fils de Pétuel. La plupart de ces hommes sortirent de l'obs- 
curité et y rentrérent, sans laisser trace de leur personnalité; rien 
d’eux ne survéeut en dehors de leur action et de leur œuvre. Joël 
apparut au moment où les esprits, abattus par les calamités qui 
se succédaient, les invasions, le tremblement de terre, la séche- 
resse et les sauterelles, étaient tombés dans un accablement voi- 
sin de la stupeur. La population de Jérusalem et du pays s’épui- 
sait en jeûnes et en lamentations, déchirait ses vêtements en 
signe de deuil, et, rassemblée autour du temple, pleurait et 
priait pour fléchir la colère divine. Les prêtres partageaient le 
découragement général. Joël avait donc une autre mission 
qu'Amos; il n'avait point à réprimander et à tonner,, mais à 
relever les esprits et à raffermir les courages. Son rôle n'était 
point d’insister sur les iniquités du peuple, mais de soulever seu- 
lement un coin du voile, de se contenter d’allusions à l'ivresse qui 
ne trouvait plus de vin pour se satisfaire, et à une pénitence ex- 
térieure qui se manifestait par des vêtements déchirés sans laisser 
le repentir pénétrer dans le cœur. 1] devait appliquer toute la force 
de sa parole à éveiller chez le peuple cette conviction, que la 
grâce divine ne s'était pas retirée de lui et que Sion restait la 
montagne sainte, que Dieu ne livrerait pas son peuple à l'ignomi- 
nie, qu’il était plein de miséricorde et de longanimité, qu’enfin ce 
n’était pas uniquement par les sacrifices et les jeûnes qu'on pou- 
vait l’'apaiser et détourner le malheur. 

Le troisième prophète du temps de Jéroboam II et d'Osias, 
Osée, fils de Béèri, s'exprima d’une façon plus catégorique encore 
contre les dix tribus et en faveur de la maison de Jacob. On ne 
sait rien non plus de sa vie ni de ses actes et l’on ignore même 
dans lequel des deux royaumes il a parlé; toutefois, on présume 
que ce fut à Béthel ou à Samarie. Tandis qu’Amos prenait le vice 
pour unique objet de ses censures, Osée tonna contre l’apostasie 
d'Israël, retombé dans le culte de Baal. Il n’a ni l'abondance, ni 
la symétrie, ni la délicatesse de rythme de ses deux contempo- 
rains ; son éloquence se rapproche davantage de la prose, est 
moins concise, plus fluide, et aussiplus artificielle; la trame s’em- 
mêle de noms allégoriques, selon l'usage de l’école d’où il parait 
être sorti. Osée aimait à développer une comparaison en deux 


LES PROPHÈTES AMOS ET JOEL. 193 


sens opposés : il dépeint l'introduction du culte de Baal chez les 
dix tribus comme l'infidélité d’une femme envers son époux, et 
le retour à venir du peuple à l'Éternel comme celui de l'adul- 
tère repentante et couverte de honte vers le bien-aimé de sa 
jeunesse. 

La dépravation des mœurs dans l’un des royaumes et les mal- 
heurs de l’autre ont fait jaillir des profondeurs de l’âme judéenne 
cette éloquence prophétique, aussi belle dans sa forme que dans 
son esprit et qui, par cette double supériorité, devait étendre au 
loin son influence. Les crimes d’Achab et. de Jézabel ont suscité 
Élie:. ceux de Jéroboam II et de ses grands ont arraché Amos à 
ses troupeaux, tiré Osée du calme de son existence, et les ont 
jetés dans la vie publique pour donner une expression saisissante 
aux pensées qui bouillonnaient en eux. Leurs douleurs et leurs 
espérances, leurs croyances et leurs convictions sont devenues, 
dès le moment, le bien commun d'un grand nombre d'âmes; 
elles ont stimulé tes cœurs et les ont ennoblis. Des disciples atta- 
chés à leurs lèvres gravèrent leurs paroles dans leur mémoire ou 
les conservèrent par écrit; ce furent les premiers feuillets de 
cette littérature prophétique qui devait ‘plus tard évoquer la 
conscience des peuples de la terre. Rien qu’en ébauchant les con- 
tours d'un avenir meilleur, entrevu par leur pensée, les pro- 
phètes Amos, Osée et Joël ont assuré l'avenir au peuple dont 
ils étaient issus, car une nation qui voit devant elle une destinée 
heureuse est armée contre la destruction, et les plus cruelles 
épreuves du présent ne la sauraient abattre. Un de ces prophètes, 
Joël ou Osée, a tracé de cet avenir une image à laquelle se sont 
attachés cet s'attachent encore les plus nobles esprits : 


Et ce sera à la fin des jours, | 

La montagne de Jéhovah sera placée à la cime des monts 
Et s'élèvera par-dessus les collines, 

Et vers cette montagne afflueront toutes les nations. 

De grands peuples se mettront en route et diront : 

« Allons-nous-en, montons vers la montagne de Jéhovah, 
» Vers la maison du Dieu de Jacob, 

» Pour qu'il nous enseigne ses voies 

» Et que nous marchions dans ses sentiers. » 


13 


194 HISTOIRE DES JUIFS. 


Car de Sion provient la doctrine 

Et de Jérusalem la parole de Jéhovah. 

Il jugera les nations 

Et enseignera les peuples, 

Afin qu'ils forgent de leurs épées des socs de charrue, 

Et de leurs lances des serpes. 

Une nation ne tirera plus le glaive contre une autre nation, 
Et elles n’apprendront plus la guerre. 


Ce tableau sublime de l’éternelle paix que fondera la doctrine 
d'Israël et qui changera les armes de guerre en instruments de 
travail éclipse tous les chefs-d'œuvre qui captivent l'œil et la 
pensée des hommes. 

L'entrée en lice des deux prophètes d'Israël contre la maison 
de Jéhu ne resta pas sans action sur la suite des événements. De 
même qu'Élisée et ses disciples avaient armé le bras d’un ambi- 
tieux contre le dernier descendant d'Omri, de même le zèle 
d'Amos et d'Osée suscita un ennemi au dernier descendant 
de Jéhu. Jéroboam IT mourut en paix à un âge très avancé, 
après un règne long et heureux. Mais à peine son fils Zacharie 
 fut-il monté sur le trône (vers 769), qu’un complot, à-la tête du- 
quel se trouvait Salloum, fils de Yabesch, s'ourdit contre lui, et il 
fut assassiné au bout de six mois. Son meurtrier montra, vis- 
à-vis de la famille de Jéroboam H, la même cruauté qu'autre- 
fois Jéhu envers la maison d’Achab. Ses femmes mêmes et ses 
enfants furent massacrés. Salloum se rendit aussitôt à Samarie 
pour prendre possession du trône et du royaume, mais ne put 
s’y maintenir qu'un mois : une conspiration fut également fo- 
mentée contre lui par un habitant de l’ancienne capitale Thirza, 
du nom de Menahem, fils de Gadi, qui marcha avec ses com- 
plices sur Samarie et mit Salloum à mort. Toutefois ce nouvel 
usurpateur rencontra plus d'obstacles qu'il ne semblait s’y être 
attendu. Si la capitale lui avait ouvert ses portes, d’autres places 
refusèrent de suivre cet exemple; celle de Tipsach (Tapouach), 
en particulier, située à l’est de Thirza, se mit en état de dé- 
fense et lui ferma les siennes. Mais Menahem, plus hardi que son 
prédécesseur, dont il ajoutait l’impitoyable dureté à sa propre au- 
dace, mit le siège devant la ville rebelle, en fit massacrer tous 


PROPHÉTIE DE LA PAIX ÉTERNELLE. 195 


les habitants, hommes, femmes et enfants, les femmes enceintes 
mêmes, et jusqu’à la population limitrophe du territoire de cette 
ville, puis, cette œuvre de sang accomplie, retourna à Samarie 
et s’assit sur le trône de Jéhu. Il paraît difficile qu’un roi si 
cruel ait su se concilier les cœurs. — Menahem semble avoir sup- 
primé le culte de Baal, mais en laissant subsister celui du tau- 
reau. C’est sous son règne que les dix tribus virent se porter sur 
leurs destinées la main puissante ( d’un empire appelé à fermer 
l'ère de la maison d'Israël. 

Si, dans leur répulsion pour des mœurs perverses etsur le 
conseil des prophètes, les plus sages de cette maison tournaient 
leurs regards vers celle de Jacob, ils en étaient aussitôt repous- 
sés par le spectacle de faits odieux. Jérusalem, sous Osias, fut le 
théâtre de luttes intestines sur lesquelles il semblerait qu’on se 
soit appliqué à jeter un voile. Ce roi n'avait qu'un but : accroître 
la force de ses armes, remplir ses arsenaux. Quant aux intérêts 
spirituels, ils lui importaient peu, si même ils ne lui inspiraient 
pas d'aversion. Il dut blesser maintes fois les Aaronides, chose 
d'autant plus fatale que le bon accord de la royauté et du sacerdoce 
était ébranlé depuis son aïeul Joas et que l’autorité du roi, quand 
elle voulait s'étendre sur le temple, se heurtait à celle du grand 
pontife, également consacré par l'onction. Aussi les dernières 
années du rêgne d’Osias virent-elles se produire des collisions entre 
lui et le grand prêtre Azarias, comme autrefois entre Joas et 
Zacharie. Le roi s’arrogea la dignité sacerdotale ; un jour il péné- 
tra dans le sanctuaire, un encensoir à la main, et se mit à brüler 
l'encens sur l’autel d'or, prérogative exclusivement réservée au 
grand pontife. L’indignation fut grande parmi les prêtres. Azarias 
accourut avec quatre-vingts d'entre eux, et d'un ton menaçant : 
« Ce n'est pas à toi, Osias, d'offrir l'encens, mais aux prêtres 
consacrés de la famille d’Aaron ; sors sur-le-champ, car tu com- 
mets un sacrilège, qui ne tournera pas à ta gloire. » 

Ce qui suivit est resté dans l’obscurité. Osias ayant été frappé, 
dans les dernières années de son règne, d’un mal incurable qui 
le força de se retirer dans une léproserie, le peuple considéra 
cette maladie comme un châtiment de Dieu, pour son usurpation 
des fonctions sacerdotales. Le sacerdoce sortit victorieux de son 


196 HISTOIRE DES JUIFS. 


conflit avec la royauté : il avait l’enseignement, arme plus forte 
que l'épée. Une autre puissance, spirituelle aussi, devait bientôt 
reprendre la lutte avec lui. 


CHAPITRE VIII 


CHUTE DU ROYAUME DES DIX TRIBUS, LA MAISON 


DE DAVID ET L’INGÉRENCE ASSYRIENNE 


(758-740) 


Pendant qu'Osias malade allait finir ses jours dans la retraite, 
son fils Joathan (Jotham), jeune encore, prenait en main le gouver- 
nement du pays. Le féroce Menahem tenait à ce moment les 
dix tribus sous son sceptre de fer (768-758). Les deux royaumes 
suivaient l’ornière de leur tradition, sans se douter qu’à l’ho- 
rizon s’amoncelaient des nuées grosses de tempêtes, qui ne tar- 
deraient pas à éclater sur eux. L'’Assyrie, contrée comprise entre 
l'Euphrate et le Tigre, préparait de dures épreuves aux deux peu- 
bles. Après avoir reculé les confins de leur empire au nord, à l’est 
et à l’ouest, les Assyriens tournérent leurs regards vers le sud. 
Ils formèrent le dessein de soumettre à leur puissance la côte phé- 
picienne et de se rendre maitres des richesses de ce peuple com- 
merçant; puis viendrait le tour de l'Égypte, dont l’opulence allu- 
mait également leurs convoitises. C’est ainsi que, pour la première 
fois, une armée assyrienne parut sur le territoire israélite. Phul 
fut le premier roi qui envahit le royaume des dix tribus. Menahem 
ne se hasarda pas à lui opposer des troupes; il est à croire que les 
dissensions intestines avaient tellement paralysé ses forces, qu’il 
ne put même songer à la résistance. La malédiction qui pèse sur 
les régicides le frappa; mais le pays fut frappé avec lui, et plus 
cruellement encore. Menahem était un objet d'horreur pour le 


L'INVASION DES ASSYRIENS. : 497 


peuple; le souvenir dela barbarie avec laquelle il s'était mis en pos- 
session du pouvoir était encore vivace dans les esprits, et les amis 
du prince assassiné prenaient soin d'entretenir cette haine. Lorsque 
Phul eut mis le pied sur le territoire d'Israël, les ennemis de Me- 
nahem se rendirent, paraît-il, auprès de lui, pour l’exciter à dé- 
trôner un roi qui s'était imposé au peuple. Mais Menahem les 
prévint : lui aussi, ilalla trouver le conquérant assyrien et lui pro- 
mit une somme considérable, s’il voulait le confirmer dans la 
royauté. Phul accepta, prit l’argent offert ct sortit du royaume, en 
emmenant butin et prisonniers. Ce ne fut pas le trésor royal qui 
fournit la rançon ; Menahem l’extorqua aux riches : chacun d'eux 
dut y contribuer pour la somme, alors importante, de cinquante 
sicles (157 fr. 50). 

C'était le commencement de la fin, et la prophélie était en 
partie accomplie, par laquelle Amos, un demi-siècle auparavant, 
avait annoncé qu’un peuple éloigné emmènerait les Israélites 
dans un pays éloigné, situé bien au delà de Damas. Les pre- 
miers captifs israélites furent transplantés dans la région du 
Tigre ou dans quelque autre province du vaste empire assyrien. 
À l'extérieur cependant le royaume des dix tribus semblait in- 
tact. Il comptait encore soixante mille riches, qui avaient pu 
fournir l'énorme rançon offerte à l’envahisseur ; il restait à Me- 
nahem de la cavalerie, des armes de guerre et des places fortes, 
sur lesquelles il croyait pouvoir compter. Mais il ne s'apercevait 
pas que l'heure avait sonné de la décrépitude, ainsi qu’un pro- 
phète avait si justement caractérisé l’état de désordre où se trai- 
nait alors le royaume. Les discordes intérieures relâchaient peu 
à peu les liens de l'État. Menahem mort, son fils PAacéia (Pékachia) 
lui succéda (757), mais put à peine se maintenir deux années : ilfut 
tué dans son propre palais, à Samarie, par son compagnon d'armes 
Phacée (Pekach), fils de Remalia, qui avait tramé un complot et 
qui s'empara de la couronne (756). On ignore les détails de ce régi- 
cide, le septième depuis la formation du royaume des dix tribus. 
On croit que Phacée dut se défaire encore de deux rivaux avant 
de monter sur le trône de Samarie. Trois rois auraient ainsi été 
assassinés en un mois. 

Le fils de Remalia, l'avant-dernier roi d'Israël (755-736), fut un 


198 HISTOIRE DES JUIFS. 


homme brutal et emporté, qui opprima le peuple encore plus que 
ses prédécesseurs ; on le compara au faux berger qui livre son 
troupeau, qui néglige de rechercher les brebis égarées, de guérir 
les blessées, de soigner les malades et qui consume la chair des 
brebis saines. Pour se garantir des attaques des Assyriens, il 
entra dans une ligue formée par les souverains voisins contre la 
puissance colossale de Ninive, ligue élaborée, suivant toute appa- 
rence, à Damas, qui avait de nouveau un roi, du nom de Rezin, 
et se trouvait la première exposée aux violences d’une invasion 
assyrienne. 

Juda devait également accéder à cette alliance Joathan, fils 
d'Osias, qui, depuis plusieurs années, gouvernait en qualité de 
régent, prit, à la mort de son père, le titre de roi (754-740). Ilne 
se distinguait point par des vertus éminentes; il n’était ni entre- 
prenant ni homme d'État, et suivit la même voie qu'Osias. Cepen- 
dant il parait avoir conservé la paix à l'intérieur; du moins ne 
lui connaïit-on aucun différend avec le grand prêtre. A l’exté- 
rieur, la situation restait telle que l’avait créée Osias : des divi- 
sions de cavalerie et des chariots de guerre assuraient la force du 
royaume; les vaisseaux de Tarse sillonnant la mer Rouge lui 
procuraient l’opulence. Joathan fit ajouter de nouvelles fortifica- 
tions à celles de Jérusalem. Il vécut en paix avec les dix tribus et 
le roi Phacée; il semble même qu'un accord plus étroit ait uni les 
deux princes. | 

Cette amitié, d’une part, et de l’autre, la formation d’une no- 
blesse avide eurent les effets les plus désastreux pour les mœurs 
de Juda, surtout à Jérusalem. Par suite de circonstances ignorées, 
les familles les plus considérables de ce royaumeavaient, durant la 
régence, élevé la tête à tel point que leur puissance dominait presque 
celle du roi. Les «princes de Juda et de Jérusalem » avaient le 
verbe haut, prononçaient dans les affaires les plus importantes, 
attiraient à eux le pouvoir judiciaire et peu à peu éclipsèrent si 
complètement la maison de David, qu'elle n'eut plus, en quelque 
sorte, qu'une ombre de royauté. Il en résulta des maux profonds. 
_Affamés par-dessus tout de s'enrichir, les princes cherchèrent à 
s'emparer des champs, des vignes ou des troupeaux des habitants 
de la campagne et à élendre leurs possessions. Peu à peu ils 


DÉRÉGLEMENTS DANS LE ROYAUME DE JUDA. 199 


eurent de vastes domaines, qu'ils firent cultiver par des esclaves 
ou par des pauvres qu'ils avaient réduits à la servitude. Ils ne crai- 
gnirent point de vendre les enfants de malheureux débiteurs qui 
n'avaient pu se libérer ou de les employer à tourner leurs meules. 

À cette criante iniquité se joignit le vice. Les princes opu- 
lents de Juda voulaient jouir, donner de grands festins, passer 
leurs jours dans les délices et dans le bruit. Dès leur lever, ils se 
mettaient à table, buvaient et s'échauffaient de vin jusqu’à une 
heure avancée de la nuit; ils mangeaient au son des luths, des 
harpes, des tambourins et des flûtes. Mais c'étaient là d'innocents 
plaisirs auprès d’autres jouissances. L'ivresse étouffe la pudeur et 
irrite les sens. La sévère moralité qu'avait nourrie la loi sinaïque 
proscrivait la luxure : tant qu’elle subsista, la soif immodérée des 
plaisirs trouva des bornes ; mais bientôt vinrent les relations d'amitié 
avec le royaume d'Israël, qui favorisèrent les penchants des princes 
de Juda. Chez les dix tribus, et surtout dans leur capitale Samarie, 
la sensualité la plus illimitée non seulement n’était pas prohibée, 
mais encore était, jusqu'à certain point, tenue pour sacrée et 
faisait partie des rites religieux. Les prêtresses s’y voyaient en 
foule. L’impudicité avait fait de tels progrès qu’elle avait étendu 
ses ravages jusque sur les filles et les belles-filles, qui suivaient 
l'exemple de leurs pères et de leurs beaux-pères. Le vin et la dé- 
bauche avaient perverti l'esprit des grands au point qu'ils « de- 
mandaient au bois des oracles et au bâton la révélation de l'avenir. » 
Ce furent ces grands des dix tribus, ces « ivrognes d’Éphraïm » 
qui enseignèrent aux princes de Juda à se livrer sans frein aux 
voluptés. Il est vrai que le culte pratiqué dans le temple de Jéru- 
salem demeurait le culte officiel, reconnu du roi et desservi par 
les prêtres et les Lévites; mais les nobles pratiquaient leurs rites 
privés. L'effet du fraternel accord d'Israël et de Juda futque l’im- 
monde idolôtrie, les écarts sexuels, l’intempérance, l’orgueil et le 
mépris du droit devinrent communs chez les deux peuples. 

C'est précisément à cette époque de décadence, sous les rois 
Joathan de Juda et Phacée d'Israël, que surgirent plusieurs hom- 
mes de Dieu, qui stigmatisèrent la corruption des grands par des 
paroles de flamme. Ils formèrent la troisième génération de pro- 
phètes, après Élie, Élisée, Amos, Joël et Osée. Le plus grand parmi 


5e 


200 HISTOIRE DES JUIFS. 


eux fut Isaïe. fils d'Amoz, de Jérusalem. Plusieurs prophètes con- 
temporains dénoncèrent et fétrirent avec la même franchise impi- 
toyable les excès et les dérèglements; mais il les surpassa, ainsi 
que tous ses prédécesseurs, par l'abondance de la pensée, le 
charme de la forme, la poétique noblesse de la langue et la clarté 
de sa vision. Son éloquence unit la simplicité à la profondeur, 
la concision à la clarté, le trait mordant du sarcasme à l'essor 
du génie. De sa vie l'on ne sait que peu de chose : il était ma- 
rié, sa femme avait également le don prophétique et il portait 
le costume ordinaire des prophètes, un cilice en poil de chèvre 
(544). Comme Élie, il fit de sa vucalion la lâche sévère de son 
existence. L'objet exclusif de son action fut de démasquer la mé- 
chanceté, d'avertir le peuple et de l'exhorter, en lui présentant 
l'idéal d'un brillant avenir, qu'il était appelé à réaliser. 11 donna 
à ses fils des noms allégoriques. annonçant d'avance les événe- 
ments et destinés à servir de signes et de symboles. Durant plus 
de quarante années (735-710), il remplit sa mission prophétique 
avec une entière abnégation, une persévérance infatigable et 
exempte de crainte. Dans des circonstances d'une haute gravité, 
où tous, petits et grands, princes ct roi, désespéraient, il se montra 
plein de confiance dans la victoire et sut rallumer l'étincelle de 
l'espérance et du courage. 

Isaïe apparut pour la première fois l’année de la mort d'Osias 
(755); il pouvait alors être àgé de trente ans. Sa vie semble avoir 
été jusque-là toute mondaine et livrée aux femmes, dont il put 
ainsi dépeindre le luxe avec tant de détails. Il commença par 
annoncer au peuple, peut-être sur la montagne du temple, une 
vision qu’il venait d’avoir et la manière dont il avait été choisi 
comme prophète. 

Cette vision forme le sujet de son premier discours. C'est un 
récit simple et bref, mais dont le sens profond ne saurait néan- 
moins n'être pas compris. Il raconta qu'il avait vu Jéhovah Zébaoth 
sur un trône haut et élevé, et entouré d'êtres ailés, les séraphins : 
« Un séraphin criait à l’autre : « Saint, saint, saint est Jéhovah 
» Zébaoth ! » d’une voix si retertissante que les fondements des 
» colonnades du temple s'ébranlèrent. « Je dis alors : Malheur à 
» moi! je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, 


LE PROPHÈTE ISAÏE. 201 


» j'habite au milieu d'un peuple aux lèvres impures, et mes yeux 
» ont vu le roi Jéhovah Zébaoth. Alors vola vers moi un des séra- 
» phins; dans sa main était une pierre ardente, qu'il avait prise près 
» de l’autel, il en toucha ma bouche et dit : « Vois, ceci atouché 
» tes lèvres, ton délit est enlevé et ton péché est expié. » J'en- 
» tendis la voix du Seigneur qui disait : « Qui enverrai-je et qui 
» marchera pour nous ? » Je répondis : « Me voici, envoie-moi. » Et 
» il dit : « Va, etdis à ce peuple : Écoutez toujours, vous n’enten- 
» drez rien, regardez toujours, vous ne comprendrez rien. Que le 
» cœur de ce peuple soit insensible, ses yeux éblouis, ses oreilles 
v assourdies, pour qu'il ne voie pas de ses ÿeux,n'entende pas deses 
» oreilles et ne comprenne pas par son cœur, car il pourrait reve- 
» nir en arrière et être sauvé. » Je dis: Jusqu'à quand, Seigneur? 
» 1l répondit: « Jusqu'à ce que les villes soient désertes et inhabi- 
» tées les maisons vides d'hommes, et Le pays dévasté en solitude. » 

Isaïe, dans ce début, n'avait fait qu’effleurer la perversité des 
grands; il avait simplement donné à entendre qu'ils étaient 
inaccessibles à des sentiments meilleurs. Dans un discours sui- 
vant, il se montra plus explicite et, s'adressant plus spéciale- 
ment aux «princes de Juda », leur mit sous les yeux l’image de 
leur folie et de leur démence. Il fit ressortir la signification idéale 
du peuple d'Israël, de la loi qu’il avait à pratiquer et du temple 
qui devait en être le signe visible. Après avoir emprunté pour 
cela les paroles à jamais mémorables d’un prophète plus ancien : 


À la fin des jours 

La montagne du Temple sera placée sur la cime des monts, 
Et sera plus haute que les collines 

Et vers elle tous les peuples afflueront. 


2 


Un peuple ne tirera plus l’épée contre un autre peuple, 
Et l’on n’apprendra plus la guerre. 


le prophète poursuit ironiquement : 


Maison de Jacob, venez, 
Marchons dans la lumière de Jéhovah! 


202 HISTOIRE DES JUIFS. 


Mais tu as délaissé la loi de ton peuple, 
Maison de Jacob! 


« L'homme, continue Isaïe, sera abaissé encore davantage et son 
orgueil humilié; car un jour de châtiment arrivera sur tout 
ce qui est orgueilleux et élevé et le précipitera dans la poussière. 
Que le peuple ne s’en repose donc pas sur des hommes; ses 
guides ne sont pas plus sûrs que les fortes murailles et les tours 
altières. Tout appui sera brisé : le héros et le guerrier, le gou- 
verneur et le conseiller, le devin et le prophète. Des enfants 
domineront avec leurs jeux dans les familles, et les choses en vien- 
dront au point qu'un homme, alors même qu'il ne possédera qu’un 
vêtement convenable, sera supplié par tout un peuple de devenir 
son chef pour arrêter la décadence, et cet homme refusera. » Puis 
il en vient aux princes sans conscience de Juda. Il montre la source 
profonde du mal d'où naissent la perversité religieuse, l’in- 
justice et l’insensibilité : ce sont la soif des plaisirs et la convoi- 
tise allumées par les femmes qui, pour se satisfaire, ne cessent 
d'exciter les grands à l’exploitation impitoyable, à la spoliation 
et à l’asservissement de voisins sans défense. Et développant 
ce thème : « Des femmes règnent sur mon peuple! Et quels sont 
leurs instruments de pouvoir? Leur désir immodéré de plaire, 
leur amour du faste et les arts séducteurs avec lesquels elles atti- 
rent les hommes et les jeunes gens »; le prophète décrit avec 
une étonnante minutie la passion du luxe chez les filles du Sion. 
Mais il ne veut pas rester sur cet affligeant spectacle, et, passant 
à des images moins tristes, il cherche à ranimer l'espérance : 
« Les jours pleins de grâce des temps anciens reviendront. 
Sur la hauteur de Sion et sur ses tours d'appel on verra de 
nouveau la colonne de fumée pendant le jour, la colonne de feu 
pendant la nuit, et elle sera une protection contre les intempé- 
ries et les orages. » 

. Ge puissant discours, si magistral dans la forme et dansle fond, 
a-t-il, au moment même, fait impression ? Non; il n’a produit 
aucune amélioration durable. Car Isaïe et les prophètes de son 
époque eurent souvent encore à tonner contre les mêmes déborde- 


LE PROPHÈTE ISAÏE 203 


ments et les mêmes vices. La noblesse n’est pas si facile à s’amen- 
der : celle-ci accueillit avec le sourire du mépris le tableau mena- 
çant qu'on lui faisait de l’avenir. Ce n’est point cependant en vain 
qu'avaient été prononcées ces paroles pleines d’éloquence; elles 
ont porté plus tard dans des milieux auxquels elles n’avaient point 
été destinées, et leur action s’est étendue au loin sur les peuples, 
à travers les contrées et les âges. Elles ont été comme un ton- 
nerre, qui a réveillé la conscience. Isaie ne se borne pas à 
poursuivre le crime de ses censures; il présente aux hommes 
un idéal moral, dont la pratique leur fera trouver le salut et ob- 
tenir le bonheur. « Le roi doit régner selon la justice et régner aussi 
sur les grands, afin que ceux-ci, à leur tour, gouvernent avec 
équité. Il ne doit ni juger d’après le témoignage de ses yeux, ni 
prononcer d'après le bruit qui arrive à ses oreilles. » La religion qui 
prie de la bouche et des lèvres, qui exalte Dieu en paroles, pen- 
dant que le cœurest loin de lui, cette adoration, «simple précepte 
d'homme, chose apprise, » [saïe la qualifie dans les termes du plus 
profond mépris; il flétrit plus âprement encore les sacrifices 
offerts sans la sincérité de l'intention et avec la méchanceté au 
fond du cœur. 

Non content d'appliquer le feu de sa parole à guérir les plaies 
de la religion et des mœurs, il reprit l’œuvre de Samuel et d’Élie, 
en rassemblant autour de lui un groupe d'hommes pénétrés des 
mêmes sentiments, et auxquels il communiqua son esprit. Il choi- 
sit parmi les victimes de l'injustice des grands, celles dont le carac- 
tère était le plus impressionnable, et ces opprimés devinrent à la 
fois ses disciples et ses enfants. Il ne leur enseigna point le zèle 
violent et impétueux, mais les vertus opposées de la mansuétude, 
de la patience et de la résignation. Les hommes qui se réunirent 
à ses côtés furent appelés les « humbles » ou les « affligés du 
pays » (Anvé-Arez, Anavim). Nés sans fortune en leur qualité 
de Lévites, ou appauvris par les exactions des princes de Juda, 
ils prirent eux-mêmes ou reçurent le nom de « pauvres » (Æbio- 
nim)..Isaïe leur apprit à supporter sans se plaindre la spoliation 
et la pauvreté, à souffrir l’injustice et la peine en se confiant à 
Dieu et à sa Providence. Ces « humbles » formérent une commu- 
nauté à part, qu'Isaie et ses successeurs considérèrent comme 


204 HISTOIRE DES JUIFS. 


l'âme et la moelle de la nation et à laquelle ils vouèrent sans 
réserve leur esprit et leur cœur. Ces « pauvres » devaient servir 
d'exemple au peuple. Le cerele de lumière qui émanait de ce grand 
prophète répandit autour de lui la chaleur et la clarté; sous sa 
bienfaisante influence, les germes cachés au fond de la loi 
sinaique apparurent au jour et leur éclosion assura la domi- 
nation intellectuelle du peuple de Dieu. Isaiïe devint ainsi, comme 
le fut Samuel et bien plus qu'Élie, le point de départ d’une évolu- 
tion capitale dans l’histoire du développement intérieur d'Israél. 
Mais son regard prophétique ne s’attachait pas qu à son peuple 
et à son pays; il errait encore au delà des frontières et se portait 
surtout sur les deux grands États conquérants, l'Égypte et l’As- 
syrie, de plus en plus redoutables et pour Israël et pour Juda. 

Le lien fraternel qui avait uni les deux royaumes sous les 
règnes d'Osias et de Joathan se rompit à la mort de ce dernier, et 
la discorde rentra dans les cœurs. À quel sujet? On l'ignore. 
Achaz, le nouveau roi de Juda (739-725), était un esprit faible, 
aux conceptions confuses, et qui n'avait aucune des qualités re- 
quises par les dangers de la situation. Sous son règne se nouèrent 
des complications politiques dont les conséquences se firent sentir 
au loin et qui devaient l’enlacer lui-même dans des difficultés 
inextricables. Peu après son avënement surgit une question de 
haute portée : entrerait-il à son tour dans l'alliance des royaumes 
de Samarie et de Syrie? Ces deux pays se voyaient dans la néces- 
sité de s'unir étroitement pour faire face au double danger qui les 
menscçait, d’une part, du côté de l'Égypte, redevenue puissante 
sous son roi Sabacus, de l’autre, du côté de l'Assyrie, également 
gouvcrnée par un prince conquérant, Z'églat-Phalazar. Ce mo- 
narque plein d'énergie, qui non seulement restaura son royaume 
désorganisé, mais encore le consolida et l’agrandii, venait de dé- 
truire diverses places fortes en Mésopotamie et tournait ses armes 
contre les pays du Liban. De là, entre Rezin et Phacée une alliance 
offensive et défensive, à laquelle ils s’efforcèrent de faire adhérer 
Achaz. Celui-ci ayant refusé, les deux rois, ligués, paraît-il, avec 
d'autres peuples, lui déclarèrent la gucrre. 

La maison de David, à cette nouvelle, entra dans une grande 
frayeur. Aveuglé par l’effroi, Achaz dépêcha secrètement une 


f 


ISAÎE ET ACHAZ. 205 


ambassade au roi d'Assyrie pour lui demander secours et s'offrit 
en échange de lui rendre hommage de vassalité. Cette démarche, 
qui faisait de son royaume un fief assyrien, pouvait lui être utile 
actuellement, mais elle compromettait tout l'avenir. L’œil clair- 
voyant d'Isaïe vit le danger : le prophète avertit le roi de se gar- 
der de précipitation. Accompagné de son fils, qui portait le nom 
symbolique de Scheëdr-Yaschoub ( « Un reste reviendra » }), il se 
rendit auprès d’Achaz, occupé à surveiller des travaux de défense 
aux bords du lac Supérieur, et, songeant d’abord à le rassurer, lui 
dévoila l'avenir en termes clairs et précis, néanmoins pleins d’élé- 
vation : 


Bien qu'Aram ait médité du mal contre toi, ‘ 
Qu'Éphraïm et le fils de Remalia aient dit : 

« Montons contre Juda... et conquérons-le », 

Ainsi dit le Seigneur Jéhovah : 


Faisant ensuite ressortir les dangers d'une alliance avec l’As- 
syrie, il montra le pays changé par l'invasion des armées assy- 
riennes en un lieu couvert de ronces et de chardons, les coteaux 
aujourd'hui couverts de vignes généreuses, source d'ivresse et de 
vertige, convertis en solitudes. « Mais les pâturages demeureront 
et l'homme devra se contenter d’une génisse et de deux brebis, 
dont la fécondité sera telle, que de nouveau le pays produira en 
abondance le lait et le miel, — pour le reste du peuple. » Isaie 
raconta ensuite qu'il avait reçu l'ordre d'écrire en grandes lettres, 
dans un grand rouleau, et en écriture populaire, les mots : Zâle | 
butin, pille tôt. Il devait prendre .deux témoins dignes de foi, 
le prêlre Urie et le prophète Zacharie, pour confirmer cette révé- 
lation. Bien plus, sa femme lui ayant donné un fils, il avait, 
suivant une inspiration prophétique, précisément formé de ces 
mots le nom de l'enfant (Maker schelal, Chasch baz). Ces pré- 
sages devaient confirmer ceci, savoir : « Avant que le nouveau-né 
du prophète sache appeler son père et sa mère, les richesses de 
Damas et le butin fait à Samarie seront emportés comme trophées 
devant le roi d'Assyrie.» 

Achaz demeura insensible. Il avait plus de confiance en Téglat- 


255 HISTOIRE DES JUIFS. 


Phalazar que dans le Dieu d'Israël. et ainsi la destinée s accomplit. 
Eu apprenant que plusieurs princes s'étaient alliés contre lui, 
le roi d Assyrie fit franchir leurs fronticres à ses armées. Rezin 
dut lever le siége de Jérusalem pour voler à la défense de son 
propre territoire. et Phacée, également obligé de ne songer qu'a 
son salut, s'en retourna à Samarie. Jérusalem ctait momentané- 
ment sauvée. Les deux rois ennemis, « tronçons de bois fumants », 
furent impuissants à détourner les suites de leur eutreprise. 
Téglat-Phalazar mit le siege devant Damas, s'en empara, fit Rezin 
prisonnier et.le tua; puis, envahissant le territoire des dix tribus, 
prit les places fortes des montagnes, du littoral et de la région 
du Jourdain. Phacée n'essaya mème pas, ce semble, de se dé- 
fendre ; il dut la vie à une lâche soumission. Mais tous les habi- 
tants des villes situées au nord et de l'autre côté du Jourdain 
furent emmenés en captivité :vers l'an 738 et distribués dans 
les diverses provinces du vaste empire assvrien. Le rovaume 
d'Israël perdit la moitié de son territoire et de sa population. 
Phacée, dont la témérité avait provoqué cette catastrophe, « ce 
berger insensé, qui avait livré le troupeau, » devint l'objet d'un 
grand mécontentement : une conjuration s'ourdit, à l’instigation 
d'Osée, fils d’Éla, et il fut tué (vers 736), après vingt années d'un 
régne funeste à son peuple et à son pays. 

Le royaume de Juda subit à la même époque une révolution 
profonde. Achaz, après s'être déclaré vassal du roi d'Assyrie,avait 
dû se rendre auprès de celui-ci pour lui faire hommage. Loin de 
sentir l'humiliation du rôle subalterne qu'il s'était imposé, il 
éprouva de l'admiration pour les mœurs assyriennes et conçut le 
dessein de les faire imiter, sinon même adopter tout à fait 
dans son royaume. Cest ainsi qu'il introduisit à Jérusalem, 
eutre autres coutumes, le culte du soleil et des planètes. L'image 
du soleil entouré de rayons fut placée à l'entrée du temple 
et l’on consacra à cette divinité des coursiers et des chariots. 
Achaz alla plus loin encore dans l’idolätrie que les rois d'Israël. 
Mais il y avait d'autres brèches par où l'élément assyrien com- 
mençait à pénétrer dans les mœurs de Juda. La langue assy- 
rienne avait beaucoup d'analogie avec celle des Araméens; les 
gens de cour l’apprirent pour mieux s'entendre avec leurs maïi- 


# 


MŒURS ASSYRIENNES INTRODUITES EN JUDÉE. 207 


tres. Dans cette servile copie de l'étranger, Achaz franchit toutes 
les bornes : menacé un jour d’un grand malheur, il en vint à 
la pensée de sacrifier son propre fils en l'honneur d’un dieu 
imaginaire, à Moloch, barbarie effroyable qui se retrouvait dans 
le culte de l’idole assyrienne. C’est dans la belle vallée de Ghè-Hin- 
nom ou Ben-Ilinnom, à l’endroit où s’élargit, au sud-ouest, la 
vallée du Cédron, où la fécondité du sol, entretenue par la source 
de Siloé et par de frais ruisseaux, nourrit une végétation splen- 
dide, que s’éleya le bûcher (7ôphet) sur lequel, sourd aux cris 
déchirants de l’innocente victime, Achaz fit brûler un de ses fils. 
C'est là l’origine de la Géhenne. 

Il va sans dire que ces égarements ne reStérent pas sans 
influence sur les princes de Juda. Portés par leurs prédilections 
naturelles vers les us étrangers, qui laissaient toute carrière à 
leurs penchants, ils accueillirent avec plaisir cette assimilation 
à la puissance assyrienne. Plus que jamais, grâce à la faiblesse 
d'Achaz, ils pouvaient donner cours à leurs passions sensuelles et 
poursuivre leurs injustices envers le peuple. La contagion du 
mal avait également atteint les prêtres. Soit égoïsme, soit crainte, 
ils gardérent le silence devant les actes du roi et des grands, ou 
s'ils parlèrent, ce ne fut qu’au gré de leurs désirs. Ils reçurent 
de l'argent et enseignérent selon le cœur des puissants du jour. 
C'est d'un de ces prêtres dégénérés que vint sans doute cette 
interprétation, que l’immolation des premiers-nés, loin de déplaire 
à Dieu, lui était agréable, puisque la loi révélée à Moïse ordonne 
de consacrer à Dieu les premiers-nés, en d'autres termes, de les 
sacrifier par la flamme. 

Heureusement il existait encore des dépositaires de la doctrine 
primitive et d’une morale plus pure, qui élevèrent la voix et pro- 
testèrent, avec toute la force de l’éloquence et de la conviction, 
contre ces désordres et cette usurpation des mœurs étrangères. 
Un jeune prophète du temps mit hardiment le doigt sur la plaie et 
ne craignit pas, non seulement d'appeler le crime par son nom, 
mais encore de montrer, lui aussi, le germe d’où il sortait. AWichée, 
de Morescha, probablement de l’école d’Isaïe, se partageaitentre la 
lourde tâche de chercher à toucher le cœur des pécheurs et celle 
de leur montrer les suites de leur aveuglement. Un de ses dis- 


208 HISTOIRE DES JUIFS. 


cours, prononcé sous le règne d'Achaz, met à nu la corruption 
religieuse et morale de l'époque et flétrit surtout la hideuse cou- 
tume des sacrifices humains : 


Avec quoi apparaîtrai-je devant Jéhovah ? 
Qu'offrirai-je au Très-Haut ? 

Lui apporterai-je des holocaustes avec des génisses d’un an” 
Jéhovah agréera-t-il mille béliers, 

Des myriades de torrents d'huile ”? 

Donnerai-je mon ainé pour mon crime? 

Le fruit de mes entrailles nour le péché de mon âme ? 
— Est-ce qu’un homme t'a dit ce qui est bon? 

Ce que Jéhovah demande de toi, 

Ce n'est rien que pratiquer la justice, aimer la piété, 
Et marcher modestement en présence de ton Divu. 


Peu à peu la dépravation fit de tels progrès qu’elle en vint 
à gagner la partie saine de la nation. De faux prophètes surgirent, 
qui défendirent, aussi au nom de Jéhovah, les vices et la perver- 
sité, pour flatter les maitres du pouvoir. Ces apôtres du mensonge 
eurent également des paroles enthousiastes, prétendirent aussi 
avoir des visions : ils s’exprimérent comme les prophètes et sus- 
citérent ainsi un grand trouble dans les esprits. Le peuple, déso- 
rienté, ne sut plus en qui croire, de ceux qui l'admonestaient ou 
des complaisants, des censeurs ou de ceux qui lui peignaïent les 
choses sous de belles couleurs. En un mot, cette période fut plus 
désolante encore que les six années du règne d'Athalie. 

Cependant les événements politiques suivaient leur cours et de 
nouvelles difficultés s’apprêtaient. Le royaume de Samarie, que 
ses pertes de territoire à l’est et au nord ne permettaient plus 
d'appeler le royaume des dix tribus, continuait de subir les 
funestes effets de l'imprévoyance de son chef. Les blessures que 
lui avaient faites les Assvriens n'avaient pas suffi pour humilier 
l’arrogance des grands et diminuer leur égoisme : « Des maisons de 
briques sont tombées? disaient-ils, eh bien! nous en recon- 
struirons de pierres de taille; des sycomores ont été coupés ? 
nous les remplacerons par des cèdres.» L'intempérance de la 


DÉCADENCE DU ROYAUME DE SAMARIE. 209 


noblesse éphraïmite l’empêcha de réfléchir que les défaites que 
pe suit pas un viril effort de relèvement ne sont que le prélude de 
la catastrophe finale. L’anarchie venait encore s'ajouter à cet 
aveuglement, si elle n’en était pas une conséquence. Après la mort 
de Phacée, tombé sous les coups des conjurés, neuf années s’écou- 
lèrent, pendant lesquelles aucun roi ne put se maintenir au pou- 
voir. Osée, le chef des conspirateurs, commença vraisemblablement 
par refuser la couronne, et nul autre que lui ne jouissait de l’au- 
torité nécessaire pour la porter. La misère du temps et la crainte 
de se voir broyé entre les deux grands empires d'Assyrie et 
d'Égypte jetèrent Israël dans une politique de perfidie et de 
duplicité. Un prophète contemporain a raillé le rôle ambigu joué 
alors par Samarie : 


Éphraïm court après le vent 

Et poursuit la tempête. 

Tous les jours il ajoute au mensonge et à la fraude ; 
I] fait alliance avec l’Assyrie 

Et envoie de l'huile en Égypte. 


Ainsi s’accomplissait la destinée du royaume de Samarie. 
Chaque pas que faisaient les grands pour se sauver les rap- 
prochait de leur perte. Finirent-ils par avoir conscience de leur 
état de désordre et de faiblesse ou fut-ce simplement caprice 
et irréflexion ? Toujours est-il qu'ils se décidèrent à proclamer 
roi le meurtrier de Phacée, Osée, fils d'Éla. Ce souverain, le 
dernier de Samarie (vers 727-719), était, il est vrai, meilleur 
ou plutôt moins mauvais que ses prédécesseurs, et de plus 
était belliqueux. Mais il ne sut pas davantage conjurer la ruine. 
Selon toute probabilité, il se rapprocha en secret de l'Égypte, qui 
ne cessait de le leurrer de fausses espérances. Justement à cette 
époque, un roi guerrier d’Assyrie, Sa/manazar, venait d'entrer en 
campagne contre Élulaï, roi de Tyr, et contre la Phénicie- il en 
profita pour attaquer également Samarie. Osée, sans l’attendre, 
alla à sa rencontre et lui promit des présents comme témoi- 
gnage de vassalité; mais à peine le roi d’Assyrie se fut-il éloigné 
que l'agitation fut fomentée contre lui. Osée commença la plus 

14 


210 HISTOIRE DES JUIFS. 


folle des défections en cessant de payer son tribut annuel. La 
Phénicie fit de mème. Salmanazar alors. rassemblant ses forces, 
repassa l'Euphrate et le Liban. Son approche dissipa l'espoir 
qu'avaient conçu les peuplades de recouvrer leur liberté. Les 
villes phéniciennes de Sidon, d'Acre et jusqu'à l'ancienne Tvr, 
durent se rendre sans combat. D'Acre, Salmanazar s'avança sur 
le royaume de Samarie par la plaine de Jezréel. Les villes israé- 
lites lui firent, à leur tour, leur soumission, ou bien leurs habi- 
tants se réfugièrent dans la capitale. Osée toutefois ne perdit 
pas courage, quoique les secours attendus sur la foi des promesses 
de l'Égypte n'arrivassent point. Située au sommet d'une colline, 
Samarie, mise en état de défense, pcuvait tenir quelque temps. 
Dans l'intervalle, — ce dut être l'espérance d'Osée et de la popula- 
tion samaritaine, — un événement imprévu pouvait survenir, qui 
obligerait Salmanazar à se retirer. Remparts, tours et créneaux 
furent donc consolidés, la place approvisionnée de vivres et 
d’eau, ettoutes les dispositions prises, qui sont nécessaires à la 
défense d’une ville investie. Les Assyriens étaient déjà passés 
maîtres dans l’art d’assiéger les forteresses. Mais la défense 
dut être poussée avec autant de persévérance et de vigueur 
que l'attaque, car le siége dura près de trois ans (de l'été 
de 721 à celui de 719). Cependant tous les efforts, tout le cou- 
rage et toute la constance des assiégés demeurèrent infructueux : 
la capitale du royaume des dix tribus fut emportée d'assaut, après 
deux siècles d'existence. Le dernier roi de cet empire, Osée, 
se vit traiter encore, jusqu'à un certain point, avec ménagement : 
le vainqueur se contenta de le déposséder de la couronne et de 
le retenir en prison jusqu'à la fin de ses jours. Aucune plume 
n’a retracé le nombre des victimes qui succombèrent par milliers 
dans cette lutte suprême, ni le chiffre de ceux qui furent em- 
menés en captivité : le royaume était devenu tellement étran- 
ger à ceux qui d'ordinaire tenaient note de l'histoire du péuple, 
les Lévites et les prophètes, qu'ils n’en ont relaté la chute qu'en 
peu de lignes. Nulle élégie ne se fitentendre sur ses ruines, comme 
si satriste destinée n’eût rencontré que de l'indifférence chez les 
poètes. La prophétie s'était accomplie : Éphraïm n'existait plus; les 
idoles de Dan, de Samarie et d’autres villes s’acheminaient vers 


FIN DU ROYAUME DE SAMARIE. 211 


Ninive, et avec elles d'innombrables captifs, que le vainqueur dis- 
persa par groupes dans des régions peu peuplées, dont la situa- 
tion n’est pas exactement connue, à Chalach, à Chabor, au fleuve 
Gozan et dans les montagnes de la Médie. Le royaume des dix 
tribus, ou Maison d'Israël, avait subsisté deux cent soixante ans ; 
vingt rois avaient régné sur lui, et un matin il disparut sans laisser 
de traces, parce que, obéissant à l'indocilité d'Éphraïm, il s'était 
rendu étranger à son principe, en avait méconnu volontairement 
les éléments de progrès moral et de liberté, et en était ainsi arrivé 
à choir dans l'idolâtrie et dans les vices énervants qui lui font 
cortège. Le sol vomit les dix tribus, comme autrefois les peuples 
cananéens. Que sont-elles devenues? On les a cherchées aux 
extrémités de l'Orient et de l'Occident, et on a cru les avoir 
- retrouvées. Des imposteurs et des fous ont prétendu descendre de 
leur postérité. Mais il est hors de doute que, à part de minces frac- 
tions, elles se sont perdues parmi les peuples et ont disparu. Il 
n’en est probablement resté dans le pays qu’un petit nombre 
d'hommes, agriculteurs, vignerons ou bergers; quelques autres, 
débris de familles nobles, surtout de celles qui habitaient à la 
frontière de Juda, ont pu se réfugier sur le territoire voisin. 

Il était donc retranché, le membre gangrené, qui avait infecté 
tout le corps de la nation et l'avait paralysé. La tribu d'Éphraïm. 
dont l’égoisme avait provoqué jadis, lors de l'occupation du pays, 
le morcellement de l'unité nationale, dont l’arrogance avait, plus 
tard, déterminé la scission etl’affaiblissement d’un empire devenu 
puissant, Éphraïm gémissait maintenant à l'étranger : « J'ai été 
châtié comme un jeune taureau indocile ; je’ suis couvert de con- 
fusion et je rougis, car je porte l'opprobre de ma jeunesse. » Ce 
membre une fois séparé, le corps de la nation sembla revenir à la 
santé. Les tribus de Juda et de Benjamin, qui, avec leurs annexes 
de Siméon et de Lévi, formaient depuis la chute du royaume des 
dix tribus le « reste d'Israël », reprirent vigueur et refleurirent. Si 
la ruine de Samarie les avait frappées de stupeur, elle leur avait 
aussi, pour le moment du moins, donné une leçon, en les avertis- 
sant de se corriger des désordres qui, pour Juda également, 
avaicnt amené la dégénération et la décadence. Le peuple et les 
grands cessèrent, dans les premiers temps qui suivirent, de se 


212 Fissiïre bes JUIF. 


montrer sourds ur eNttigtinie des punhense, Jauie. Gui avait 
auponré y [4 pcheresse Nichère Due ig Couribue C'orsuei] 
denninant sur fa grues vence ges rues C'Évbram serait 
conne Un fPU hetf, aûssitot éraattue te Ier. Guut le pre- 
dicton + était paliers, frs Na lt atcueLt des &uii-urs plus 
dorées, A ce) avait-i tenu ue Jeriès ein Le pariasest le sort de 
Sunaries*? À un Sitnpie caprice du couiüereut ass\lien. La crainte 
raimenu lhunalite dans les ciurs elreudit Jérusalem attentive à 
ceux qui Jui tnoptraient la bonne ee. 

Au reste, il rérnuit aiors uu frinée comme Ja maison de 
Juda n'en avait plus vu depuis Lrevid. Fis d'Achaz. Æ:échias 
Chiskivahou, ‘724-546 était luut l'orpusé de son pere. Son àme 
tendre et poétique n'avait de penchant que pour l'iduai, et cet 
idéal] lui apparaissuil dans Sa propre relixion, dans les comman- 
derments et la tradition des temps antiques. Autant sou pere avait 
mis de zele à propager les us étrangers et à faire la guerre au 
caractère nationai, autant Ézichias ’appliqua à restaurer les 
mœurs de l'ancienne Judée, à cpurer les idées et les institu- 
tions religieuses. Il prit la Thora pour guide. régla sur elle 
sa propre vie el celle de &on peuple. Ni jamais rui fut pour ses 
sujets un modéle et une lumière. ce fut Ézéchias. Eu lui Lrillaient 
non seulement la justice, la générosité. la grandeur d'äme, mais 
encore les vertus que d'ordinaire Ja couronne intimide et fait fuir : . 
la mansuétude, la modestie et l'humilits. I] possédait cette piété 
profonde et celte pure crainte de Dieu qui sont aussi rares que la 
perfection artistique et le génie du capitaine. Les prophètes et 
les poètes sacrés avaient de bonne heure reconnu la noblesse de 
sentiment ei les qualitcs du jeune prince. lendant le regne fu- 
neste d'Achaz, qui fut une oscillation continue entre la faiblesse 
et la folie, ces hommes de Dieu, avec la communauté des Humbles, 
avaient mis leur espoir dans le jeune fils du roi et attendu de 
son avènement le relour des temps glorieux de David. Ézéchias, 
qui avait vu avec douleur les égarements de son père, montra, 
aussitôt apres sa mort, la répulsion qu’elles lui inspiraient. H ne 
fit pas inhumer Achaz dans la sépulture héréditaire des rois de la 
race de David, mais dans un caveau tout exprès consiruit pour cet 
objet. Dans les débuts de son règne, les courtisans, les dignitaires 


LE ROI ÉZÉCHIAS. 213 


de l’administration et de la magistrature le laissèrent maître de 
lui-même, comme il arrive à tout jeune roi dont le caractère et les 
intentions n’ont pas encore été sondés. Pendant cette période, 
Ézéchias put former de bonnes résolutions et commencer à les 
mettre en pratique, introduire des innovations, éloigner du palais 
les serviteurs éhontés ou criminels et les remplacer par de plus 
dignes. 

Mais que d’abus ne dut-il pas proscrire, pour purger le pays 
et les esprits des immondices accumulées par l'idolâtrie! Le 
temple était désert, et le royaume rempli d'idoles et d’autels. 
Ézéchias rouvrit le sanctuaire et en restaura la dignité, en même 
temps qu'il faisait détruire toutes les images des faux dieux. 
Voulant une fois pour toutes abolir les désordres de l’idolâtrie, 
il rendit un décret qui interdit de construire désormais aucun au- 
tel et de sacrifier, même à Jéhovah, sur les montagnes et les 
hauts lieux : quiconque éprouvait le besoin d’honorer Dieu devait 
se rendre au temple de Jérusalem. Cette mesure parut sans doute, 
à foule de gens, léser la liberté du culte ; mais Ézéchias ne pouvait 
pas respecter cette liberté ou plutôt ce dévergondage, s’il voulait 
sérieusement corriger le peuple d’habitudes irréfléchies. Aux ap- 
proches de la fête du printemps, il ordonna que l'agneau pascal, 
dont on avait jusque-là fait l'offrande sur les autels privés, ne 
fût plus sacrifié que dans le sanctuaire de Jérusalem. 

Les courtisans ne lui laissèrent pas longtemps poursuivre une 
réorganisation qui leur apparaissait comme une nouveauté. Il 
semble que le préfet du palais, Sckebna, s’ empara peu à peu de 
l'autorité. Ézéchias était un poète, une nature rêveuse, molle et 
flexible, et d’un vouloir peu ferme. Les hommes de ce tempéra- 
ment sont faciles à mener et les rois mêmes obéissent volontiers 
à une volonté forte. L'expédition de Salmanazar contre Tyr et 
Samarie, dans les premières années du règne d’Ézéchias, fut 
naturellement une cause d’appréhensions à Jérusalem et à la 
cour. Les circonstances commandaient de prendre une déter- 
mination nette, de se décider ou à faire cause commune avec 
les alliés ou à donner des gages de fidélité au roi d'Assyrie. 
Ézéchias, avec son caractère et ses sentiments, dut hésiter. Le 
peuple-frère s’épuisait depuis trois ans dans Samarie assiégée et 


214 HISTOIRE DES JUIFS. 


de sombres destinées l’attendaient en cas de défaite; fallait-il l’a- 
bandonner ou lui prêter secours? Et, d’un autre côté, devait-il pro- 
voquer la colère du puissant monarque assyrien ? Ézéchias, en cette 
conjoncture, éprouva peut-être un certain contentement à se voir 
privé de son libre arbitre. L'effet de cette désunion dans les sphè- 
res du pouvoir fut d'imprimer à son règne le caractère d'une suite 
de contradictions : l'élévation $’y montre à côté de la bassesse, les 
bonnes mœurs avec la corruption, la plus sereine confiance en 
Dieu près d’une obséquieuse recherche de l’aide étrangère; le roi, 
en un mot, y apparaît comme l’image de la justice dans une capi- 
tale remplie d’assassins. Il ne vint même pas à bout de bannir 
l'idolâtrie. Les grands conservèrent leurs statuettes d’or et d’ar- 
gent et continuèrent à « adorer l'œuvre des mains de l’homme. » 
Dans leurs jardins se maintinrent les statues d’Astarté, à l'ombre 
épaisse des térébinthes spécialement plantés pour leur servir 
d'abri. 

Cette anarchie, née de la faiblesse du roi et de l’opiniâtreté 
des grands, se traduisit dans la politique extérieure du royaume, 
au grand dommage de l’État. Contre toute attente et par un calcul 
étrange après la chute de Samarie, les gouvernants de Juda 
adoptèrent une ligne de conduite qui eût été plus sage avant et 
en tous cas plus généreuse. Ils formérent le dessein de rompre 
avec l'Assyrie et de s'unir à l'Égypte. Ils suivirent exactement 
la même voie que Samarie dix années auparavant, sollicitèrent 
l'Égypte pour obtenir sinon le concours d’une armée nombreuse, 
du moins l'envoi de chevaux en quantité suffisante pour tenir 
campagne contre l'Assyrie. Bien entendu ce projet fut mené sans 
bruit, car la divulgation de préparatifs pouvait attirer des mal- 
heurs. Les sages hommes politiques de Juda « poursuivaient 
leur œuvre dans l'obscurité et entouraient leurs résolutions du 
plus profond mystère. » 

Mais avec quelque discrétion que ces démarches fussent con- 
duites et ces négociations dérobées à l'attention publique, elles 
n'échappèrent pas au regard d’Isaïe, qui employa toute la force de 
son éloquence à arrêter, autant qu’il se pouvait encore, une 
aussi folle entreprise. Ses plus brillants, ses plus saisissants 
discours sont de cette période de crise aiguë. Toutes les res- 


ISAÏE CONTRE LA POLITIQUE DE DUPLICITÉ. 215 


sources oratoires du prophète, la description des calamités 
prochaines, la satire de l’aveuglement actuel, les exhortations 
pleines de douceur et l’image d'une perspective heureuse pour 
l'avenir, tout fut mis en œuvre par Îsaïe pour détourner de leur 
dessein les obstinés conseillers du roi. Isaie voulait que, dans la 
lutte acharnée qui allait éclater entre l’Assyrie et l'Égypte, Juda 
demeurât neutre, ne fit rien, se tint tranquille. 

Cependant les choses suivaient leur cours, malgré les efforts 
et les avis du prophète. Le roi Ézéchias, — car c’est en son nom 
que l’on agissait et parlait, — rompit avec l’Assyrie, c'est-à-dire 
cessa d'envoyer son tribut à Ninive. Ce qui était inévitable arriva, 
lé roi Sennachérib (Sancherib) réunit une armée nombreuse pour 
frapper un grand coup et sur Juda et sur l'Égypte, dont le chemin 
lui était ouvert, grâce à la soumission déjà complète des pays 
intermédiaires, Aram , Phénicie et Samarie. Les habitants de Juda 
se préparèrent à la résistance. Ne se sentant pas de force à 
soutenir un choc en rase campagne, leurs généraux pensèrent que 
les forteresses des vallées, qu'ils avaient mises en état de dé- 
fense, arrêteraient l’armée assyrienne jusqu’à l’arrivée des renforts 
égyptiens. On apporta une hâte particulière à fortifier Jérusalem. 
Les points faibles du rempart furent renforcés, celui-ci même 
exhaussé et les maisons que l'extension de la ville avait portées 
jusqu'à l’enceinte, démolies. L'ancienne ligne fortifiée de la ville 
de David (Sion) et la ville basse (4716) furent couvertes par la 
construction d’une nouvelle enceinte, sur laquelle s’élevèrent des 
tours. Le lac Supérieur, qu'alimentait une source (Gkikon), fut 
couvert de maçonnerie et l’eau amenée dans la ville par le moyen 
d'un canal souterrain. L'autre aqueduc, au sud de la place, fut 
comblé et les sources bouchées, pour couper l’eau à l'ennemi et 
parer au danger d’un long siège. L’arsenal, la « maison de la forêt 
du Liban », fut approvisionné d'instruments de guerre. Schebna, 
l'âme de cette activité bruyante, agit en ces circonstances avec 
aussi peu de ménagements que s’il eût lui-même été le souverain. 
[saïe, indigné dé ses procédés comme de l’absurdité de sa poli- 
tique, le foudroya d’une apostrophe qui, apparemment, réveilla 
Ézéchias de sa vie contemplative, car peu après on vit Éliakim, 
fils de Chilkia, succéder à ce turbulent officier. Le nouveau préfet 


216 HISTOIRE DES JUIFS. 


du palais dut agir sous l'inspiration ‘d'Isaïe. Ézéchias lui-même, 
amené à reprendre part aux affaires publiques, parut obéir à ses 
conseils. La chute de Schebna fut un retour à un meilleur état de 
choses. 

Mais il n’était plus possible de revenir sur ce qui s'était fait. 
Transporté de colère à la nouvelle de la défection d'Ézéchias, 
Sennachérib avait marché sur le royaume de Juda. Il prit d’as- 
saut et détruisit toutes les places fortes, dont les habitants 
s’enfuirent en se lamentant vers Jérusalem. Les Assyriens n’épar- 
gnaient ni l’âge, nilesexe. « Les routes étaient désertes, nul voya- 
geur ne parcourait le pays, l'ennemi n’avait égard à aucun homme.» 
Le courage des plus vaillants s'évanouit, à mesure que l'ennemi 
approchait de la capitale, et l’orgueil se changea en abattement. 
Résister, on n'y songeait pas. Mais, tandis que tous désespéraient, 
le prophète Isaïe conserva toute sa fermeté et sa parole releva les 
esprits. Il se rendit sur une des vastes places de Jérusalem et y 
prononça encore un de ces discours où l’enthousiasme le dispute 
à la beauté de la forme et comme seul il savait en faire couler de 
ses lèvres. Il montra Israël délivré de l’Assyrien et un bril- 
lant avenir s’ouvrant devant lui: «Les exilés de tous les pays 
reviendront dans leur patrie, les exilés des dix tribus s’uniront à 
Juda. la jalousie et l’inimitié ne règneront plus entre eux; les 
prodiges de la sortie d'Égypte se renouvelleront et le peuple en- 
tonnera de nouveau un cantique d'action de grâces : 


Triomphe et fais retentir ton chant, habitant de Sion, 
Car il est grand au milieu dé toi, le Saint d'Israël. 


Puissance admirable de l'esprit, force irrésistible de la con- 
fiance en Dieu, dans la victoire finale de la justice et la paix 
éternelle, qui, dans les affres de la terreur, de la dévastation et 
du désespoir, en face des mortelles tristesses du présent, tenait 
ferme l’image d’un avenir heureux! Le pays était ravagé, les villes 
incendiées, le sol nourrissait les conquérants qui l’écrasaient, la 
chute prochaine de la capitale semblait inévitable, Jérusalem 
allait avoir le sort de Samarie, et, en présence d’une si navrante 
perspective, Isaïe maintenait avec constance la révélation qu'il avait 


ISAÏE ET MICHÉE. INVASION DE SENNACHÉRIB. . 217 


eue, que Juda ne périrait point. Certes l'invasion de Sennachérib 
lui causerait des calamités ; mais ces malheurs seraient salutaires 
pour l'amélioration, sinon de tout le peuple, du moins d’une 
partie du peuple. 

Isaïe ne fut pas le seul prophète qui, dans cette période de 
misère et d’une ruine imminente, non seulement tint haut le 
drapeau de l’espérance, mais encore promit à [sraël un avenir de 
bonheur, auquel tous les peuples de la terre prendront part. Michée 
parla dans le même sens, bien qu'avec moins d'art et d'une façon 
moins saisissante. Avec plus d'assurance encore qu'Isaïe, au mi- 
lieu du fracas de la guerre, il prédit l’avènement de la paix éter- 
nelle entre toutes les nations et s’efforça ainsi de relever les cou- 
rages défaillants. 

Mais combien la réalité présente ne contrastait-elle pas avec 
les vastes promesses de ces deux hommes! Le roi Ézéchias, au 
spectacle de la détresse où l'invasion avait placé Jérusalem, perdit 
courage, envoya des messagers à Sennachérib au camp de Lachis, 
pour lui manifester son repentir et faire sa soumission. Le roi 
d’Assyrie commença par exiger un énorme tribut, qu'Ézéchias ne 
put payer qu'en détachant l'or qui ornait le temple. Quand Sen- 
nachcrib eut reçu cette somme, il demanda plus encore, voulut 
que le roi de Juda se rendit à merci et, pour appuyer cette som- 
mation, fit avancer une partie de ses forces sur Jérusalcm. Ces 
troupes établirent leur camp au nord-ouest de la ville, sur le che- 
min qui est à proximité du lac Supérieur, prirent sur-le-champ” 
leurs dispositions pour le siège et requirent Ézéchias de venir 
traiter avec elles. Rabsacès (Rabschaké), dignitaire assyricen, porta 
la parole au nom de Sennachérib et le fit avec le même orgueil 
que si Jérusalem eût été aussi facile à prendre qu'un nid d'oi- 
seau. Debout sur les murailles extérieures, les guerriers de Juda 
attendaient anxieux l'issue de la conférence. Rabsacès, pour leur 
ôter le courage, leur lança un insolent défi en langue hébraïque, 
de manière à être compris. Les officiers d'Ézéchias l'ayant prié 
de s'exprimer plutôt en araméen, il répondit qu'il employait 
à dessein l’hébreu, qu'entendaient les soldats rassemblés sur les 
remparts, afin que ceux-ci ne fussent pas plus longtemps abusés 
par leur roi. « Ne vous laissez pas endormir par Ézéchias, leur 


218 HISTOIRE DES JUIFS. 


cria Rabsacès pour les gagner, ne vous bercez pas de l'illusion 
que Dieu vous sauvera. Est-ce que les dieux des autres nations 
subjuguées par les Assyriens les ont sauvées? Le Dieu d'Israël 
at-il préservé Samarie de notre main ? » Rabsacès somma les 
Judéens d'abandonner leur roi pour faire hommage à Sennachérib : 
il les conduirait ensuite dans un pays non moins fertile que la 
Judée. Peuple et guerriers, à ces paroles, gardèrent le silence. Mais 
à Jérusalem, elles répandirent la terreur dans toutes les classes de 
la population. Ézéchias ordonna un jeûne et des prières dans le 
emple, et lui-même, en vêtements de deuil, se rendit dans le 
sanctuaire. 

Isaïe saisit cette occasion pour chercher à toucher le cœur 
endurci des princes de Juda, que la détresse publique n'avait 
point amendés, et pour montrer la vanité, le néant d'une dévo- 
tion purement extérieure, qui ne se manifeste que par les 
sacrifices et les jeûnes. Le discours qu'il prononça en cette cir- 
constance dut faire une impression écrasante. — Mais, si le salut et 
la délivrance ne sont possibles que par une entière amélioration 
des mœurs et la pureté de cœur, comment amener si promptement 
l’une et l'autre? Rabsacès réclamait impérieusement une décision ; 
peuple et soldats étaient découragés. Eh quoi! Si ceux-ci, pour 
sauver leur vie, allaient ouvrir les portes et laisser entrer l'en- 
nemi? Aussi tous les yeux élaient-ils fixés sur Isaïe. Ézéchias 
députa vers lui les plus hauts dignitaires et les plus âgés des 
prêtres, pour le supplier de prier Dieu en faveur de ce peuple 
indigne, de ce reste pressé dans Jérusalem, et de lui faire entendre 
une parole de consolation. La réponse du prophète fut courte, 
mais déterminée : « Que le roi Ézéchias cesse de trembler devant 
l'orgucilleux vainqueur; Sennachérib, effrayé par un message, 
lèvera le siège et relournera dans son pays. » Celte prédiction 
rassura non seulement le roi, mais encore, paraît-il, la foule trem- 
blante ; Ézéchias fit parvenir à Rabsacès cette réponse inattendue, 
qu'il n'avait pas l'intention de rendre la ville. 

Rabsacès n'avait pas eu le temps de retourner auprès de son 
maître avec la déclaration du roi de Juda, que déjà un change- 
ment s'opérait : Térkaka, le roi éthiopien d'Égypte, se portait à 
la rencontre des Assyriens avec une puissante armée. Sennaché- 


FERMETÉ D'ISAÏE DANS LA DÉTRESSE GÉNÉRALE. 219 


rib, à cette nouvelle, abandonna ses positions et, rassemblant ses 
troupes dispersées, descendit vers le sud jusqu’à la frontière d'É- 
gypte, où il mit le siège devant Péluse (Pelusium). Sa colère dut 
être grande en apprenant de la bouche de Rabsacès la résolution 
d'Ézéchias : comment! le roi d’un si faible État, auquel il ne 
restait plus que sa capitale, avait osé le braver! Incontinent 
il envoya un messager à Ézéchias, avec une lettre où se manifestait 
tout son mépris pour ce petit pays de Judée comme pour le Dieu 
dans lequel son roitelet mettait sa confiance. Il y énumérait les 
villes fortes que les Assyriens avaient déjà conquises. « Est-ce que 
leurs dieux les ont protégées? Et crois-tu que ta foi dans le tien 
te puisse sauver? » Isaïe dicta lui-même la réponse à cette lettre 
de blasphème : c'était dans une fuite honteuse, disait-elle en sub- 
stance, que Sennachérib regagnerait son royaume. | 
Pendant quele roi et les grands, qui avaient foi dans les prophé- 
ties d'Isaie, s'abandonnaient à l'espérance et en voyaient une pre- 
mière réalisation dans la retraite des assiégeants, un événe- 
ment se produisit, qui causa une nouvelle frayeur à Jérusalem. 
Ézéchias fut frappé d’un ulcère cancéreux, et la maladie fit 
en peu de temps de tels progrès, qu'Isaie même lui conseilla 
de mettre ordre à ses affaires et à celles du royaume, attendu qu'il 
ne se relèverait pas de son lit de douleur. Survenant au mi- 
lieu de ces calamités, la mort du roi qui,paraît-il, n'avait pas en- 
core d'enfant, eût donné le signal de dissensions entre les princes 
de Juda et allumé la guerre civile dans Jérusalem, déjà si éprouvée. 
De son côté, le peuple s'était attaché à ce prince généreux, qui 
était le souffle de sa propre vie, et l’imminence de sa perte le 
lui rendait encore plus cher. Ézéchias, au cruel avertissement 
du fils d'Amoz, se retourna vers la muraille, et, versant des 
larmes, implora le Seigneur. Isaïe alors lui annonça que sa prière 
était exaucée, que Dieu lui enverrait la guérison et qu’au bout 
de trois jours, il pourrait de nouveau se rendre au sanctuaire. 
Revenu en effet à la santé, Ézéchias composa un psaume d'action 
de grâces, empreint d’une profonde reconnaissance et qui fut sans 
doute aussi chanté dans le temple. Sa convalescence causa une 
grande joie à Jérusalem. Mais cette allégresse n’était pas exempte 
de soucis et il s'y mêlait de poignantes inquiétudes, qui ne devaient 


220 ‘ HISTOIRE DES JUIFS. 


finir qu'avec la lutte de Sennachérib et de l'Égypte. Que l'issue 
des combats fût favorable aux Assyriens, et Juda, le trône de Da- 
vid étaient perdus. On ignore la durée de cette guerre et du siège 
de Péluse. Tout à coup retentit à Jérusalem une heureuse nou- 
velle : Sennachérib et son armée regagnaient leur pays dans une 
hâte qui ressemblait à une fuite (711). Qu'était-il arrivé? Qu'était 
devenue cette nombreuse armée? Nul ne le sut, ni alors ni depuis, 
d’une façon précise; d’ailleurs le théâtre de la guerre Gctait trop 
éloigné. À Jérusalem, on se raconta qu’une peste meurtrière, un 
ange exterminateur ayait, en une seule nuit, détruit toute l’armée 
assyrienne. En Égypte, les prêtres rapportèrent que les souris des 
champs, en nombre infini, avaient rongé en une seule nuit les 
carquois, les cordes des ares et les courroies des Assÿriens, et 
que ceux-ci, privés de leurs armes, avaient dù s'enfuir précipi- 
tamment. Quelle que soit, du reste, la cause de cette déroute, 
les contemporains y virent un miracle, un châtiment de l’orgueil 
présomptueux et blasphémateur du roi d’Assyrie. À Jérusalem, la 
joie qui succéda à l'angoisse fut d'autant plus vive que le prophète 
annonça encore une fois, comme il l’avait fait depuis le commen- 
cement du siège, que les Assyriens ne décocheraient pas une 
flèche contre la capitale, et que Sennachérib s’en retournerait 
dans son pays les mains vides, par le même chemin qu'il était 
venu. | 

Le sentiment profond de la délivrance se traduisit par des 
hymnes d’allégresse, composées et chantées par les Lévites et qui 
résonnèrent dans le temple, hymnes magnifiques, aussi vraies 
dans leur conception qu'élégantes dans leur forme. 

Jérusalem était donc affranchie de la crainte des Assyriens. Ce 
qu'Isaïe avait prophétisé. avec tant de force: «Le joug d’Assur 
tombera des épaules de Juda, » s'était accompli à la lettre. Les 
campagnards, dont une partie s'était réfugiée dans la ville, tandis 
que l’autre avait cherché un asile dans les pays voisins ou s'était 
cachée dans les cavernes, rentrèrent dans leurs foyers et purent 
sans inquiétude reprendre la culture de leurs champs. N'ayant 
plus à trembler devant un regard du roi d’Assyrie, les Judéens, 
dont le territoire était trop étroit, purent s'étendre sur d’autres 
terres, y fixer leurs demeures et s’y propager. Sans s'être en au- 


DÉLIVRANCE DE JÉRUSALEM. 221 


cune manière illustré par ses exploits, Juda se trouva occuper, 
après la défaite de Sennachérib, une position dominante parmi les 
pays voisins, qui secouèrent sans doute à la même époque le joug 
de la suzerainetc assyrienne. Le roi d’une contrée lointaine s’efforça 
d'obtenir son alliance. Celui de Babylone, Mérodack - Baladan 
(Mardokempad, 721-710), envoya des ambassadeurs à Ézéchias, 
avec des lettres et des présents, sous prétexte de le féliciter de sa 
guérison, mais en réalité pour faire alliance avec lui contre l’en- 
pemi commun. Cet hommage venu de loin causa naturelle- 
ment une vive joie à Ézéchias, qui accueillit les ambassadeurs 
avec de grands honneurs et leur montra ses trésors. Mais cette 
ostentation déplut à Isaïe, qui lui prédit que ce pays, si dési- 
reux aujourd'hui de nouer des relations avec Juda, lui ferait un 
jour la guerre. Le roi reçut avec humilité la réprimande du pro- 
phète. 

Les quinze années que régna encore Ézéchias après la chute 
de l'empire assyrien (710-696) furent un âge d’or pour le dévelop- 
pement intérieur du «reste d'Israël ». Chacun put s'asseoir en 
toute sécurité sous sa vigne et sous son figuier. Comme aux jours 
de David et de Salomon, des étrangers venaient s'établir dans 
l'heureuse Judée, y trouvaient un accueil hospitalier et se réunis- 
saient au peuple d'Israël. Les affligés et les pauvres, les Humbles 
méprisés, furent réconfortés par Ézéchias et purent vivre suivant 
les aspirations de Jeur âme. Maintenant il pouvait exécuter, selon 
le vœu de son cœur, le dessein qu’il avait formé, de ne voir habiter 
son palais qu’à des hommes voulant le bien, soumis à Dieu et vi- 
vant dans l'innocence : les disciples d'Isaïe, que celui-ci avait im- 
prégnés de son esprit, devinrent les familiers du roi; on les appe- 
lait les gens d' Ézéchias. | 

La seconde moitié du règne de ce prince fut, en général, une 
époque de chant, d’allégresse et d'enthousiasme. Les plus belles 
œuvres de la littérature psalmiste datent de cette période. Ce ne fu- 
rent pas seulement des cantiques d'action de grâces et des hymnes 
sacrées.qui s’épanchèrent de l’âme des poètes lévites, mais encore 
des chants semi-mondains, probablement faits en l'honneur du roi 
Ézéchias, objet de l'attachement et de la vénération des fils de 
Lévi. On connaît, par exemple, un cantique d'amour, composé à 


222 HISTOIRE DES JUIFS. 


l’occasion de son mariage avec une jeune vierge dont les charmes 
avaient touché son cœur. 

Ézéchias put achever son règne dans un calme ininterrompu. 
La défaite de Sennachérib avait été si complète, qu'elle l'avait 
mis hors d'état d'entreprendre une nouvelle campagne. Plus tard, 
on apprit avec bonheur que le despote qui avait lancé l’injure et 
le blasphème contre le Dieu d'Israël et son peuple. avait été assas- 
siné par ses propres fils, Adramélech et Scharézer, dans le temple 
d’une divinité assyrienne. 


CHAPITRE IX 


LES AVANT-DERNIERS ROIS DE LA RACE DE DAVID 


(695-621) 


Il n'était pas donné au peuple de Juda de goûter le bonheur, 
ne fût-ce que pendant quelques générations, comme si sa force 
eût dû s’éprouver par de rapides alternatives de fortune et d'ad- 
versité. À la robuste et ferme unité de la seconde moitié du 
règne d'Ézéchias ne tardèrent pas à succéder les dissensions et 
ja faiblesse ; de nouvelles tourmentes éclatèrent, la riche floraison 
de la fécondité spirituelle fit place à l'épuisement et à l'aridité. Il 
ne survint point, il est vrai, de calamités politiques sous les suc- 
cesseurs de ce prince; ce danger ne menaçait le pays que de loin et 
passa promptement. Mais, à l’intérieur, on vit se produire sous 
Manassé, fils d’Ézéchias, qui régna, pour le malheur du royaume, 
plus d’un demi-siècle (695-641), un état de choses fait pour exci- 
ter la répulsion et qui était dû en partie au jeune âge de ce prince. 
Quand c’est un enfant qui occupe le trône et ses serviteurs qui 
gouvernent, l'ambition, la cupidité et d’autres passions plus haïs- 
sables encore trouvent toutes portes ouvertes devant elles, si 
les maîtres du pouvoir n'ont pas le cœur assez haut pour placer 


LA RÉACTION SOUS MANASSÉ. 293 


la patrie au-dessus de leur égoisme. Or, tels n'étaient pas les 
grands qui entouraient le nouveau roi. Irrités, au contraire, 
d’avoir été tenus à l’écart sous le précédent règne, ils n’avaient 
qu'une pensée, reconquérir leur ancienne position et se ven- 
ger des intrus qui les avaient supplantés. Le gouvernail de l'État 
passa aux mains d'officiers et de dignitaires qui n'eurent (fine | 
de plus pressé que de détruire l'œuvre d’Ézéchias. Le régime 
institué par ce roi — était-ce le rétablissement de l’ancienne con- 
stitution, était-ce une organisation nouvelle? — avait ses racines 
dans l'antique doctrine israélite de l'unité et de l'’immatérialité de 
Dieu, de l'horreur de toute idolâtrie et de l'unité du culte. Ren- 
verser cet ordre de choses devint le but des fanatiques qui, par 
eux-mêmes ou leurs amis, détenaient le pouvoir. Il se forma un 
parti de l’idolâtrie, que non seulement l'habitude, l'esprit d'imita- 
tion et la perversion des idées religieuses, mais encore une haine 
passionnée poussèrent à persécuter le principe national au profit du 
principe étranger. Les grands qui agissaient au nom de Manassé 
ne furent pas longtemps sans passer de l'intention aux actes. Peu 
après Son avénement, ils firent publier que les hauts lieux, si 
rigoureusement proscrits par Ézéchias, pouvaient être rétablis. 
C'était gagner la mässe du peuple à leurs projets. Bientôt ils 
multiplièrent à Jérusalem et jusque dans le temple les désor- 
dres d’une immonde idolâtrie. Ce ne fut pas seulement l’ancien 
culte cananéen, mais encore la religion assyro-babylonienne 
qu'ils y intronisèrent, comme pour défier le Dieu d'Israël, à qui le 
temple était consacré. Des autels furent élevés à Baal et à Astarté , 
dans les deux vestibules de l’édifice, et des autels moindres érigés 
sur les toits, en l'honneur des cinq planètes. Dans le parvis se 
dressa une grande statue (Ssémel), probablement celle de la 
déesse assyrienne Mylitta. Plus pernicieuse encore que ces signes 
matériels fut l'action de l’idolâtrie sur les mœurs. Des amants 
et des courtisanes sacrés (Æedeschot) furent entretenus dans le 
temple pour le culte d'Astarté ou de Mylitta, et des cellules dis- 
posées pour l’accomplissement de rites qui outrageaient la pudeur. 
Dans la belle vallée de Ghè-Hinnom se relevèrent les bûchers. 
Toutes ces abominations à peine croyables recommencèrent sous 
le règne de Manassé. On voulait faire entièrement oublier le Dieu 


+ 


224 HISTOIRE DES JUIFS. 


d'Israël. Les idolâtres se persuadérent et voulurent persuader 
aux autres que justement ce Dieu-là était impuissant et ne 
pouvait pas plus porter bonheur que malheur. Grâce à l'habitude, 
grâce aussi à la contrainte apparemment exercce sur les oppo- 
sants, ces désordres se propagérent par tout le pays. Les Aaronides 
s'étant, de prime abord, refusés à cette apostasie, on fit venir de 
l'étranger, comme au temps de Jézabel et d Athalie, des prêtres 
païens (Kkemarim), qui furent admis même au service du 
temple. Il ne manqua pas non plus de prophètes de mensonge 
pour parler en faveur de ce scandale ; car il n’est abus qui, 
protégé par les grands, ne trouve des apologistes pour le pal- 
lier, le recommander même comme vérité unique et unique moyen 
de salut. Cet état de choses n'allait à rien moins qu'à faire oublier 


toute la tradition ; c'était la perte du peuple de Dieu, avec celle 


du trésor spirituel déposé entre ses mains et dont le bienfait 
devait embrasser l'humanité entière. 

Heureusement, comme on l’a vu plus haut, ilexistait déjà dans 
Jérusalem un parti dévoué à la doctrine nationale, si outragée par 
la cour, et qui présentait un absolu contraste avec les apôtres de 
l'idolâtrie. C'était le groupe de ces « élèves de Dieu, » de ces «Hum- 
bles » instruits et formés par [saie. Très faible par le nombre et la 
condition de ses membres, il était fort par l’énergie de leur carac- 
tère. Ce parti, qu'on peut appeler celui des Prophètes ou des 
Anaviles, s'intitulait lui-même l’Assemblée des hommes droits. La 
révolution qui s'opéra sous Manassé lui infligea de dures épreuves. 
Ceux de ses adhérents qu'Ézéchias avait revêtus de judicatures 
ou de fonctions publiques en furent dépouillés par le parti de 
la cour; des prêtres de la famille de Sadoc se virent chasser du 
temple et priver de leur part aux sacrifices, pour n’avoir pas 
voulu servir l’idolâtrie. Mais ce n'étaient encore que leurs moindres 
afflictions. Des prophètes s'étaient élevés contre cette violation 
du droit, d’autres anavites manifestaient leur horreur de la con- 
duite des princes : ceux-ci, avec le roi Manassé, ne reculérent 
devant aucun crime; ils étouffèrent ces voix accusatrices dans le 
sang. De là vient qu'il ne s’est conservé aucun discours prophé- 
tique de cette malheureuse époque. La persécution ne laissa point 
auzéle des hommes de Dieu le temps de tracer leurs paroles, une 


RETOUR DE PERVERSITÉ. 295 


mort violente arrêta leur main avant qu'elle pût saisir le burin, ou 
bien ils durent envelopper leur pensée du voile de l’équivoque. 
Tel le prophète Nakum l’Elkoschite. Comme si cette funeste 
période eût été prédestinée à l'oubli, les annalistes ne relatent de 
leur côté que fort peu de chose de ce qu’ils ont vu. C'est ainsi 
qu’un événement qui atteignait profondément la Judée put se pro- 
duire sous le règne de Manassé, sans que les chroniques en 
parlent ou fassent plus que de l'indiquer. 

L'un des fils de Sennachérib, dont la main parricide avait 
donné la mort à l’orgueilleux conquérant, s’était assis sur le trône 
poignard de son frère Assar-Haddon (680-668), qui reprit contre 
l'Égypte l'expédition abandonnée par son père. Quelques-uns de 
ses généraux débarquèrent sur les côtes de Juda pour forcer la 
soumission de Manassé. Celui-ci, s'étant rendu en personne auprès 
d'eux pour obtenir une paix supportable, se vit charger de fers et 
conduire à Babylone. C'était un funeste présage pour la maison 
de David, devenue infidèle à son origine et aveuglément éprise des 
choses étrangères. À la même époque, le fils de Sennachérib 
transplanta de Babylone, Chutha, Separvaim et d’autres villes, 
sur le territoire de Samarie, les prisonniers qu'il avait faits pendant 
ses guerres. Fait sans importance actuelle, mais gros de consé- 
quences pour l'avenir. Ces exilés, qu’on appelait Chuthéens, du 
nom d'origine de la masse d’entre eux, et Samaritains du lieu de 
leur nouveau séjour, adoptèrent peu à peu les mœurs du faible 
reste d'Israël demeuré dans le pays après la chute du royaume 
des dix tribus. Ils firent des pèlerinages au sancluaire de Bé- 
thel, dont le culte était encore desservi par des prêtres israé- 
lites, mais sans cesser pour cela d’adorer leurs idoles; quelques- 
uns continuèrent même la pratique des sacrifices humains, et ils 
ne devinrent ainsi qu'à demi Israélites. Cette population bà- 
tarde était appeléc à jouer un rôle dans l'histoire ultérieure 
d'Israël. | 

Amon, fils de Manassé (640-639), était plus âgé que ne l'avait 
été son père à son avènement; mais il ne montra pas plus de sa- 
gesse. ‘Il laissa subsister tous les excès de l’idolätrie ; cepen- 
dant il ne paraît pas avoir, comme Manassé, persécuté le parti des 

15 


226 HISTOIRE DES JUIFS. 


prophétes. Il régna d'ailleurs si peu de temps qu'on ne sait presque 
rien de ses actes ni dé ses sentiments: ses officiers, c’est- 
à-dire le préfet du palais et les autres fonctionnaires attachés 
à sa personne. Se Conjurerent contre lui et l'assassincrent 639 
Il semble toutefois que ce roi était aime, car le peuple s'ameuta, 
se jeta sur les conspirateurs et. aprés les avoir mis à mort, 
acclama son fils Josias, ägé de huit ans 63*60% . Ce change- 
ment de souverain n'amena tout d'abord aucune modification 
dans le royaume : les princes de Juda continuerent à gouverner 
sous le nom du roi mineur, maintinrent les désordres introduits 
sous Manassé et s'eflorcérent de les perpétuer. Mais le groupe 
des Humbles, invinciblement attachés au Dieu d'Israël, prit dans 
ce temps-là, sous l'impulsion des prophètes, un accroissement 
qui lui permit de devenir un parti d'action. De ses rangs sortirent 
des prophètes qui, prètant à la pure loi de Dieu et au droit le 
secours de leur éloquence et de leur zele, ruussirent à provoquer 
une réaction. À ce moment surgit aussi une prophétesse, appelée 
Hulda, dont on rechercha les sentences, comme jadis celles de 
Débora. Le plus ancien de cette generation d'apôtres fut Sophonie 
(Zéphania ;. Issu d'une famille considérable de Jérusalem qui, 
depuis quatre générations, comptait des chefs illustres, il cen- 
sura avec hardiesse les vices contemporains et la corruption 
idolätrique, particulivrement chez les grands et les princes rovaux, 
qui se faisaient gloire de leur imitation de l'étranger. Comme 
autrefois Amos et Joël, il leur prédit qu'un grand jour était proche, 
« jour terrible de Jéhovah, jour d'obscurité et de ténèbres en 
plein midi. » Mais ce fut surtout à la fitre Ninive qu'il prophé- 
tisa une chute ignominieuse. 

C'est de cette époque, en effet, que date l’abaissement gra- 
duel de la toute-puissance assvrienne. Les peuples qui n'a- 
vaient pas antérieurement déjà secoué son joug le firent sous 
l’avant-dernier roi d'Assyrie, ou bien y furent contraints par les 
Mèdes, dont le deuxième roi, PAraorte, soumit coup sur coup 
diverses nations et les réunit ensuite contre Ninive. Tout affaiblis 
que les laissait la défection de leurs alliés, les Assyriens purent 
encore infliger une défaite aux Mèdes (635), qui perdirent leur 
roi dans la bataille ; mais Cyarare, fils de Phraorte, plus entrepre- 


LES ROIS AMON ET JOSIAS. 227 


nant et plus hardi encore que son père, et impatient de ven- 
ger sa mort, rassembla de nouvelles forces, qu'il disposa par 
armes, envahit l’Assyrie, et, après avoir balayé ses adversaires, 
marcha sur Ninive (634). Pendant qu'il assiégeait cette capi- 
tale, un message apporté en toute hâte lui apprit que ses 
propres États étaient envahis : des multitudes innombrables 
venues des steppes du Don, du Volga, du Caucase et des bords 
de la mer Caspienne, les Scylhes ou Sakes, rude, laide et sau- 
vage population de race slave, étaient entrées en Médie, suivies 
d’un cortège de peuplades subjuguées, lançant au loin, dans toutes 
les directions, les essaims de leur cavalerie, pillant et saccageant, 
mettant tout à feu et n'épargnant personne. Cyaxare fut donc 
forcé de lever le siège de Ninive pour voler au secours de son 
royaume; mais, loin de vaincre les Scythes, il dut se sou- 
mettre et leur payer tribut. Maitre de la Médie, ce peuple no- 
made, toujours en quête de butin, porta ses déprédations en 
Assyrie; de là, se tournant à l’ouest, vers les opulentes villes de 
Phénicie, ses hordes descendirent le long des côtes jusque dans 
le pays des Philistins, et se proposaient d'inonder également 
l'Égypte, dont les richesses les attiraient, lorsque le roi Psammé- 
tique les prévint en leur apportant des trésors et, à force de 
prières, leur fit rebrousser chemin. Une grande partie de ces 
barbares retournèrent alors vers le nord; d’autres se jetérent 
sur l'Asie Mineure; d’autres encore restèrent sur le territoire 
philistin qu'ils dévastèrent, et brûlèrent le temple de Mylitta, 
la déesse assyrienne de l'impudicité. De la Philistée ils se répan- 
dirent sur le territoire limitrophe de Judée et le ravagèrent pareil- 
lement, entrainant à leur suite bergers et troupeaux et brülant 
villes et villages. L'histoire ne dit pas qu'ils soient entrés à Jéru- 
salem; il est à croire que le jeune roi Josias alla au-devant d'eux 
avec le préfet de son palais et acheta à prix d'or le salut de sa 
capitale. 

Cette époque de terreur, où d’effrayants récits de villes incen- 
diées, d'hommes livrés à une mort cruelle, ne cessaient de jeter 
l’épouvante chez les peuples, fit une impression très vive en Judée. 
Les faits mêmes, si ce ne furent les prédictions des prophètes, mon- 
traient jusqu'à l'évidence que l’idolâtrie n’était que vanité. Est-ce 


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eu jee réintésrant dns le semis d'1 cuite. l£s chargea de faire 
rssiit des ofrandes pour a restauration de l'édifice. A leur 
Lie à mit le grand pritre Chdkia. fils de Meschouï:am. dent la 
maison était reslée pure de T'idolôtrie. Mais comment réunir assez 
d arzent pour les travaux? L'amour des riches pour le sanctuaire 
était si reiroidi ou la population avait été si appauvrie par les 
Sesthes, qu'on ne pouvait, cornme deux si-éles auparavant, sous 
le roi Joss, compter sur une munificence spontanée. fl fallut done, 
à Ja lettre, mendier les dons. Les portiers lévites all-rent de mai- 
Son 6h f4ison, dans les villes ét dans les campagnes, et implo- 
rérent la libéralité des fidéles. 

Si fervente cependant que füt la soilicitude de Josias pour le 
temple, elle n'allait pas jusqu'à lui inspirer l'énergie nécessaire 
pour attaquer l'idolätrie, bien qu'on pût discerner déjà, chez une 
partie des grands, des indices d'un retour au vrai culte (ils com- 
mencaient à jurer par Jéhovah, tout en servaut les idoles’. [1 fallait 


INVASION DES SCYTHES. 229 


la pression d’autres événements pour donner cette hardiesse au 
roi. L'impulsion décisive lui vint en premier lieu d’un prophète qui, 
tout adolescent encore, n’en avait pas moins une grande puissance 
de parole, et ensuite d'un livre dont la lecture lui donna conscience 
de toute sa faiblesse. Ces deux causes agirent l’une et l’autre avec 
une force victorieuse : elles propagèrent de meilleurs sentiments 
chez une plus grande partie du peuple et rajeunirent l'antique 
religion en la parant des couleurs de la poésie. Le jeune homme, 
c'était Jérémie; le livre, le Deutéronome. 

Jérémie (Yeremiyahou), fils de Chilkia, de la race d’Aaron {né 
vers 645, mort vers 570), était originaire d’'Anatoth, petite ville de 
la tribu de Benjamin. Sans être riche, il n’était pas ce qui s’ap- 
pelle pauvre. La richesse véritable, il la possédait en son âme, 
pure comme un cristal limpide ou comme la source vierge dans les 
profondeurs du sol. D'un cœur tendre et enclin à la tristesse, il 
éprouva dès son jeune âge un sentiment de douleur au spectacle 
de la décadence religieuse et morale qui régnait autour de lui. La 
fausseté, la bassesse, la dépravation lui répugnaient et, lors- 
qu'elles frappaient ses regards, le remplissaient d’affliction. 
L’acharnement que les prêtres d'Anatoth, ses compatriotes, mirent 
à le poursuivre dès ses premiers actes, ne permet pas de sup- 
poser qu'ils aient été ses maîtres. C’est donc, selon toute appa- 
rence, à la lecture des prophètes anciens que se formèrent son 
caractère et son jugement, et de fait, il s’absorba dans leurs 
écrits au point de s'approprier leurs pensées, leurs tours de phrase 
et jusqu'à leurs expressions. Ce commerce intellectuel détermina 
la direction de son esprit, le pénétra de vues élevées sur la 
personne de Dieu et le régime de l'univers, sur la grandeur du 
passé d'Israël et l'importance de sa mission dans l'avenir; il lui 
enseigna surtout la haine de l’immoralité et le mépris de l'ido- 
lâtrie. 

Avec cette hauteur d'idées, il se sentit bientôt comme étranger 
dans son milieu natal d’Anatoth. Néanmoins, jeune et timide comme 
il était, il ne lui venait pas à la pensée d'entrer en lutte avec 
son entourage, lorsque tout à coup l'esprit prophétique descendit 
sur lui. Comme jadis Samuel dans la tente du sanctuaire de Silo, 
il ouït distinctement une voix qui lui parlait: « Avant que je t’eusse 


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nant: [ne se contente pas de foudruver es excès pervers du eulte 


JÉRÉMIE. — LE DEUTÉRONOME. 231. 


étranger, il tonne également contre la fréquence du meurtre des 
hommes de Dieu : 

« C'est en vain que j'ai châtié vos enfants, ils n’ont pas 
» pris de correction. Votre glaive a dévoré vos prophètes, 
» comme un lion destructeur. La vierge oublie-t-elle ses 
» atours, la fiancée sa ceinture? Mais mon peuple m’a oublié de- 
» puis des jours sans nombre. Comme tu embellis tes manières 
» pour chercher de l'amour! Tu les accoutumes même au vice! 
» Jusque sur les pans de ta robe se trouve le sang de personnes 
» innocentes; pourtant tu ne les avais pas surprises volant avec 
» effraction. Et malgré tout cela, tu dis : Oui, je suis innocent, 
» puisse ta colère sè détourner de moi! Voici, j'irai donc en jus- 
» tice avec toi, puisque tu dis : Je n'ai point péché. Combien tu 
» te rends méprisable en changeant de conduite! Tu seras cou- 
» vert de honte par l'Égypte, comme tu l'as été par Assur. De- 
» vant elle aussi tu sortiras les mains jointes au-dessus de la tête, 
» Car Dieu rejette tes appuis. » 

De telles paroles, sortant d’une si jeune bouche, ne pouvaient 
manquer de frapper les esprits, et, de fait, plusieurs familles 
nobles abjurérent l'erreur pour se convertir au Dieu de Jérémie. La 
famille Sczaphän, entre autres, qui occupait un rang élevé dans 
l'État, se rallia au parti des prophètes et le défendit dès lors avec 
énergie. Sur ces entrefaites, le roi Josias, qui poursuivait avec 
activité la restauration du templé, envoya trois de ses officiers, 
Schaphän, Maasséiah et Joach, auprès du grand prêtre CAilkia, 
. pour le décider à faire employer enfin, selon leur objet, la to- 
talité des sommes recueillies et à verser l'argent monnayé entre 
leurs mains pour servir à l’achat de matériaux et au payement de 
la main-d'œuvre. Chilkia y consentit. En leur délivrant les fonds 
dont il avait le dépôt, il y joignit un grand rouleau portant cette 
inscription : Recueil de lois que j'ai trouvé dans le temple. 
Ce rouleau, Schaphän le lut, et le contenu l'en frappa tellement, 
qu'il en parla au roi, lorsqu'il lui rendit compte de sa mission. 

Ce livre, qui allait exercer une influence extraordinaire, s’an- 
nonce comme le testament suprême du législateur hébreu Moïse, 
testamént que celui-ci, avant de mourir, aurait recommandé au 
cœur de son peuple. Précédé d’une introduction et complété par 


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RESTAURATION DU CULTE NATIONAL. 233 


Josias, à qui Schaphân avait apporté le rouleau, s’en fit lire 
par celui-ci quelques passages. Il en fut bouleversé. Toutes les 
transgressions spécifiées dans ce code, il se sentait coupable de 
les avoir jusqu'alors tolérées ; la conscience de sa faute le pénétra 
d'une si vive douleur qu'il déchira ses vêtements; la frayeur s’em- 
para de lui et il redouta de voir s’accomplir les menaces pro- 
noncées contre les violateurs de l'alliance. Hors d'état de se con- 
seiller lui-même, il fit appeler le grand prêtre pour délibérer avec 
lui et, sur son avis, le députa, avec plusieurs de ses officiers, 
vers la prophétesse Hulda, femme d’un dignitaire royal. Celle-ci 
le fit rassurer : les calamités prédites, dit-elle, n’arriveraient pas 
de son vivant, puisque le repentir avait touché son cœur. 

Tranquillisé sur le sort de son peuple durant son règne, Josias 
mit un zèle extraordinaire à réformer le royaume. Il fit du nou- 
veau code sa règle de conduite et poursuivit avec beaucoup plus 
de rigueur encore que n'avait fait Ézéchias l'entière destruction de 
l'idolâtrie. Son premier acte fut de convoquer au temple les An- 
ciens de la capitale et de la province, avec toute la population de 
Jérusalem, y compris les prêtres et les prophètes et jusqu'aux 
plus humbles serviteurs du sanctuaire, et de leur faire donner 
lecture du livre trouvé par Chilkia. Lui-même, pendant cette céré- 
monie, se tint debout dans la chaire en forme de colonne réservée 
aux rois dans le parvis. C'était ia première fois que le peuple 
de Juda tout entier s'entendait instruire de ses obligations et du 
sort qui l’attendait, suivant qu'il obéirait ou non à la loi. Le roi 
voulut que toute l'assistance s’engageàt par un serment solen- 
nel à remplir de tout son cœur et de toute son âme les comman- 
dements etles préceptes qu’elle venait d'’ouir; le pontife dit à haute 
voix : « Maudit soit qui transgressera les paroles de cette alliance », 
et tous répondirent: « Amen! » Josias chargea ensuite Chilkia, 
avec le prêtre de second rang, préposé au maintien de l’ordre dans 
le temple, et les Lévites investis de la garde des portes, de purger 
l'édifice des différentes idoles qui le souillaient. L'image obscène 
d'Astarté, ses autels, les vases consacrés à son culte et à celui de 
Baal, les cellules affectées à la prostitution des prêtresses, les 
chevaux du soleil placés à l'entrée du temple, les autels en l'hon- 
neur des astres, tout fut enlevé, détruit, brûlé dans la vallée du 


234 HISTOIRE DES JUIFS. 


Cédron et les cendres répandues sur les tombes. L'emplacement 
des sacrifices d'enfants dans la vallée de Hinnom fut souillé 
par ordre de Josias (on y jeta des ossements humains et des 
immondices); enfin on supprima tous les hauts lieux dans les 
campagnes. Cette purification s’étendit jusqu'à Béthel, où était 
le sanctuaire des Chuthéens et du reste des Israélites, ainsi qu'aux 
villes de l’ancien royaume de Samarie : les prêtres des idoles et 
des hauts lieux furent déposés, ceux de race lévite astreints à 
demeurer dans Jérusalem, pour y être surveillés (on leur interdit 
la sacrificature, tout en leur donnant leur part des offrandes). 
Les prêtres d'origine étrangère furent probablement chassés du 
pays. Quant à ceux de Béthel, Israélites, qui avaient continué le 
culte du taureau établi par Jéroboam et par conséquent égaré 
leur peuple, Josias, par une sanglante exception, les fit mettre à 
mort sur leurs propres autels, qui subirent ensuite le même 
outrage que celui de la vallée de Hinnom. De Béthel était sortie 
la méconnaissance de la primitive notion de Dieu; c’est à Béthel 
que, pour ce motif, le roi fit un exemple de terreur. Ainsi qu’il 
arrive si souvent, les peu coupables petits-fils expièrent le crime 
de leurs ancêtres. Telle fut la fin du culte du taureau. Le roi 
présida lui-même à la profanation des sanctuaires de Béthel. 
Toutes les autres idolâtries successivement importées sur le sol 
d'Israël et qui s’y étaient propagées, il les fit pareillement dispa- 
raître, exactement comme le prescrivait la loi du Deuféronome. 

Au printemps de la même année {621), Josias convoqua tout 
le peuple à venir faire la Pâque à Jérusalem, et celui-ci obéit. 
N’avait-il pas juré de se conduire désormais selon la loi? Des 
psaumes récités par les Lévites avec accompagnement de chant 
et de harpes rehaussérent la solennité de cette fête, pour la pre- 
mière fois célébrée en commun par une foule nombreuse et empres- 
sée. On possède encore un des cantiques chantés en cette occa- 
sion. Le chœur des chantres y invite les fils d'Aaron à glorifier le 
Dieu d'Israël; il rappelle ensuite la servitude et la délivrance 
d'Égypte, la révélation du Sinaï, exhorte le peuple à abjurer pour 
toujours les dieux étrangers, et, après une allusion à l'exil d'une 
partie du peuple, se termine par la promesse de jours heureux, qui 
récompenseront l'observation de la loi sinaique. Telle fut, aux 


MORT DE JOSIAS. 935 


yeux de la partie fidéle de la nation, l'importance des actes de 
Josias contre l’idolâtrie, que le parti des prophètes en fit le point 
de départ d'une ère nouvelle. Le culte hideux qui, depuis soixante- 
dix ans, pervertissait les mœurs, s'était tout d’un coup évanoui, 
grâce à l’énergique intervention du roi. L'histoire rend ce témoi- 
gnage au fils d'Amon, qu'aucun de ses prédécesseurs n'apporta 
plus de sincérité dans son retour à Dieu, ni autant de zèle dans 
l'exécution de la loi de Moïse. Il reprit, ce semble, également en 
politique une attitude virile et eut le courage de montrer de l’indé- 
pendance vis-à-vis de l'Égypte. 

Jérémie, dès son entrée sur la scène prophétique, avait prédit 
une époque de ruine et de dévastation universelles, après laquelle 
viendrait une ère de reconstruction. Le changement annoncé 
‘commença dans les dernières années du règne de Josias. Le vaste 
empire d’'Assyrie, qui avait subjugué tant de peuples, allait 
périr à son tour pour faire place à des États nouveaux: déjà la 
Médie et la Babylonie, ses plus proches vassales, s'étaient ren- 
dues indépendantes. Sa croissante faiblesse tenta également 
l'Égypte, dont le roi Vécho (Nékos, Nékaü), fils de Psammé- 
tique, nourrissait la pensée de restaurer l’ancienne puissance 
de son pays. On vit s'élever ainsi, au même moment, plusieurs 
monarques ambitieux, qui se mirent résolument en devoir de 
succéder à la suprématie assyrienne. Nécho, en particulier, vi 
sait à s'emparer de la région du Liban jusqu’à l'Euphrate. Il avait 
dans ce but équipé une nombreuse armée et, après avoir pris 
d'assaut la ville de Gaza, montait le long de la mer, pour gagner la 
plaine de Jezréel et de là le Jourdain, lorsque Josias, se jetant à 
sa rencontre à la tête de ses troupes, voulut lui barrer le passage 
à Magheddo (Meghiddo). Le roi d'Égypte assurait qu’il n’en avait 
point à Juda, mais à des contrées situées plus loin; le fils d'Amon 
n’en persista pas moins à en appeler au sort des armes; celui-ci 
tourna contre lui : son armée fut battue et lui-même blessé mor- 
tellement. Ses officiers n'eurent que le temps de le rapporter à 
Jérusalem où, à peine arrivé, il expira. La douleur fut grande, 
dans la capitale, à la vue de son corps inanimé ; quand on le des- 
cendit dans la sépulture, alors nouvellement bâtie, des rois de 
Juda, hommes et femmes éclatérent en pleurs et s’écrièrent: « 0 


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éapéré que la réforme introduite par Josias lui dennerait les jours 
heureux promis par le Deuléronsiie; or, il était précisément arrivé 


53 Cécile SNA, Joschiit fps SSS 


LS 


RÉACTION IDOLATRE. 237 


le contraire : le roi dévoué à Dieu était tombé sur le champ de ba- 
taille, la fleur de l’armée israélite avait été fauchée, l’un des fils du 
roi était dans les fers et le pays se voyait dans une servitude igno- 
minieuse. Quelle déception ! Ce dénouement provoqua une réac- 
tion, dont la conséquence fut une rechute dans l’idolâtrie; gens du 
peuple et hommes instruits se mirent à douter d'un Dieu qui n’a- 
vait pas rempli ses promesses ou était impuissant à les remplir, et 
eurent la folie de croire que les divinités étrangères, qui s'étaient si 
longtemps maintenues sous Manassé, seraient plutôt capables 
d'assurer leur bonheur. Ils revinrent donc à leurs vieux péchés, 
rétablirent des hauts lieux sur chaque colline et sous chaque ar- 
bre des autels : une fois encore la Judée eut autant de dieux que 
de villes. Un culte tout spécial fut rendu à Néitk, la reine du ciel, 
divinité qui avaitses plus fervents adorateurs à Saïs, capitale du 
roi Nécho. N'avait-elle pas concouru, cette déesse, à procurer la 
victoire au roid'Égypte ? On réintégra dansles maisons les statues 
d'or et d'argent, les images de bois ou de pierre, même celles qui, 
par leur attitude, offensaient la décencc; le temple aussi fut de 
nouveau profané, comme au temps de Manassé, par l'introduction : 
de hideuses idoles. Chose encore plus odieuse, les sacrifices 
d'enfants reprirent faveur, comme sous les règnes d’Achaz et du 
fils d'Ézéchias : de nouveau la belle vallée de Hinnom entendit 
les cris de pauvres petits êtres impitoyablement, brûlés en l’hon- 
neur de Moloch. C'étaient surtout les premiers-nés qu’on sacrifiait 
de la sorte. 
Côte à côte avec la démence idolâtre, avec le culte obscène et in- 
fanticide, sepropagèrent le vice etles mauvaisesmœæurs, la luxure, 
l'adultère, l'oppression des étrangers, des veuves et des orphelins, 
la vénalité des juges, l'habitude du mensonge, la fausseté, l’u- 
sure effrénée, l’inhumanité envers les débiteurs, enfin les homi- 
cides. Sans doute il existait déjà une classe d'hommes qu’animait 
le respect de la loi et qui gémissaient sur les atrocités dont ils 
étaient témoins, mais devant la foule de ceux qui journellement 
s’enfonçaient plus avant dans la bourbe idolâtre et dans la dépra- 
vation morale, les gens de bien ne pouvaient que soupirer. De faux 
prophètes exaltèrent les faux dieux et prônèrent la débauche. 
— Ce honteux recul fut-il l'œuvre du roi? On l’ignore; tout ce qu'on 


238 HISTOIRE DES JUIFS. 


sait, c’est que Joachim persécuta avec acharnement les prophètes 
qui faisaient entendre leurs censures. 

Aucune époque ne compta autant de ces hommes de Dieu que 
les vingt années qui précédérent la chute du royaume de Juda. On 
les voyait souvent, presque chaque jour, en toute occasion, s’a- 
dresser au peuple, aux princes, au roi, les admonestant, réveil- 
lant, menaçant, et leur prédire une catastrophe, s'ils persistaient 
dans leur impiété. Les noms de trois seulement d'entre eux sont 
arrivés jusqu’à nous: Jérémie, Habacuc, Urie, encore ne con- 
nait-on de ce dernier que sa fin tragique. Originaire de la ville 
forestière de Kiriat-Yearim, il prophétisait au début du règne de 
Joachim et avait annoncé d'inévitables calamités à son pays, s’il 
ne quittait les voies de la perversité. Poursuivi à raison de ce 
fait, il dut s'enfuir en Égypte; mais, livré à Joachim, il eut la tête 
tranchée. 

Cette exécution, loin d’effrayer Jérémie, ne fit qu'ajouter au 
zèle de sa vocation. C'est à l'avènement du frère de Joachas, au 
retour des anciens désordres, que commença vraiment son action 
prophétique, interrompue dans les dernières années de Josias. 
Maintenant il comprenait le sens des paroles que, jeune encore, il 
avait entendues aux premières heures de sa consécration : « Je 
"établis comme une ville forte, comme une colonne de fer et un 
mur d'airain contre les rois de Juda, les princes, les prêtres et 
le peuple. » Elles signifiaient qu’il devait rester ferme, inébran- 
lable, affronter sans peur les menaces de la persécution. Jéré- 
mie se disposa donc à s'élever contre la corruption et à annoncer 
la ruine désormais fatale, quoique le cœur lui saignât et qu’il dût 
plus d’une fois s’exciter lui-même, pour ne pas succomber à d'ac- 
cablantes visions. Devenu homme, il ne conduisit point d’épouse 
dans sa demeure, car son âme anxieuse ne pouvait goûter les 
joies domestiques, lorsqu'elle voyait se projeter devant elle, de 
plus en plus noire, l'ombre des temps sinistres qui approchaient. 
Solitaire et sombre, il errait de côté et d'autre, sans prendre part 
au commerce des hommes, parce que la vue du peuple volon- 
tairement coupable le pénétrait de douleur et lui ôtait toute dispo- 
sition à la sérénité. 

Un de ses premiers discours, sous le règne de Joachim, lui 


CHUTE DE NINIVE. 239 


valut la haine des fanatiques de l’idolâtrie et particulièrement 
celle des faux prophètes et des prêtres. C'était à l’occasion d’une 
fête ; la foule remplissait le temple ; Jérémie s’avançant : « Voici, 
dit-il, la parole du Dieu d'Israël : Réformez votre conduite et vos 
œuvres et je vous laisserai demeurer dans ce lieu. Mais ne vous 
confiez pas dans les invocations mensongères en disant : Temple 
de Jéhovah, temple de Jéhovah! Comment! vous voulez voler, 
tuer, vivre dans la luxure, encenser les dieux étrangers, puis 
arriver dans mon temple et dire: Nous sommes sauvés ! et con- 
tinuer ensuite toutes vos abominations ! Est-ce que ce temple est 
une caverne de brigands? Allez voir à mon ancien sanctuaire de 
Silo ce que je lui ai fait à cause de la perversité d'Israël. Je ferai 
à ce temple ce que j'ai fait à Silo; je vous rejetterai de devant ma 
face, comme j'ai rejeté vos frères, la postérité d'Éphraïm. » 

Il n'avait pas achevé que les prêtres et les faux prophètes le 
saisirent : « Tu mourras, s'écriérent-ils, pour avoir prophétisé 
que ce sanctuaire deviendra comme celui de Silo. » Un atiroupe- 
ment se forma sur la place du temple, quelques personnes vinrent 
au secours de Jérémie, pendant que du palais quelques princes, 
attirés par le bruit, accouraient. Ackikam , fils de Schaphôn, 
membre du parti des prophètes, se trouvait parmi eux. Tenant 
aussitôt séance à l’une des portes de l'édifice, ils écoutèrent l’accu- 
sation et la défense : « Cet homme, firent les prêtres et les faux 
prophètes, a prédit des malheurs à cette ville et à ce temple, il 
mérite la mort. » Quelques-uns des Anciens parlèrent en faveur 
de Jérémie ; puis les princes, s'adressant aux prêtres et aux faux 
prophètes transportés de fureur : « Non, répliquèrent-ils, cet 
homme ne mérite pas la mort, car il nous a parlé au nom de notre 
Dieu. » Grâce aux efforts de ses amis et spécialement à ceux 
d'Achikam, Jérémie fut, pour cette fois, remis en liberté; mais la 
haine de ses adversaires n'en devint que plus âpre et guetta dès 
lors toute occasion de le perdre. , 

Cependant la sentence portée contre l’Assyrie s’accomplit. Ce 
puissant empire tomba misérablement sous les efforts combinés 
de Cyaxare, roi des Mèdes, et de Nabopolassar, roi de Babylone: 
Ninive, la-ville géante, succomba après un long siège (vers 605) 
et son dernier monarque, Sardanapale, chercha la mort dans les 


24) HISTOIRE DES JUIFS. 


flammes. La chute de l’Assvrie fut le siznal de grands change- 
ments dans les contrées qui étaient alors le théâtre principal 
de l'histoire : la Médie hérita de la plupart des anciennes posses- 
sions assyriennes; son roi s'attribua la part du lion, en ne lais- 
sant à son allié que la Babylonie et Élvmaïs, avec l'expectative, 
il est vrai, de la souveraineté des pays situés à l'ouest de l'Eu- 
phrate. Nabopolassar mourut peu aprés et eut pour successeur 
son fils Nabuchodonosor Nebucadnezar, Nabokolassar, 604-561. 
Grand capitaine et politique habile, le nouveau roi n'était pas 
cruel et ne frappait <es ennemis que pour les mettre hors d'état 
de nuiré. Après avoir préparé le développement intérieur de son 
empire et jeté les fondements de constructions gigantesques, il 
entreprit une nouvelle guerre de conquête. L'Assvrie araméenne 
ou Syrie, morcelée en petits États, se soumit apparemment sans 
résistance, puis ce fut le tour de la Phénicie, dont le prince Itho- 
bal II devint “également vassal de Nabuchodonosor. Mais l'objectif 
véritable de son expédition, c'était l'Égypte. Joachim avait aussi, 
sans doute, reçu sommation de se soumettre, s'il ne voulait être 
broyé; mais, d’un autre côté, l'Égypte l’encourageait à tenir bon, 
lui faisant espérer du secours et le berçant de promesses. Le 
royaume de Juda se trouva jeté ainsi dans les mêmes fluctuations 
que jadis, au temps d'Ézéchias, et menacé de devenir le champ 
de bataille des deux puissances. Il fallait, de toute nécessité, 
prendre un parti, mais toujours dans l'attente des renforts d'Égypte 
ou d'un miracle, Joachim et ses conseillers remettaient d'un jour 
à l’autre leur décision. 

Dans l’universelle inquiétude on fit proclamer un jeûne pour 
le neuviéme mois (hiver 600), et le pays tout entier fut appelé à 
Jérusalem, pour y supplier Dieu de sauver Juda. L’agitation du 
peuple était extrême; anxieux au dernier point, il afflua sur la 
place du temple, comme si elle eût dû lui offrir un refuge assuré. 
Jérémie dit à son disciple Baruch de mettre par écrit le discours 
prophétique où, plusieurs années auparavant, il avait parlé de 
l'empire chaldéen, alors nouveau, et annoncé que son irrésistible 
puissance subjuguerait toutes les nations établies autour de Juda 
et Juda lui-même. Baruch obéit, traça la prédiction dans un rou- 
leau. Jérémie lui commanda ensuite d’aller en faire lecture devant 


JOACHIM BRULE LE DISCOURS DE JÉRÉMIE. 241 


le temple, à tout le peuple assemblé de la capitale et de la pro- 
vince : il ne pouvait, ajouta-t-il, le faire lui-même, Baruch devait 
le remplacer. Ce message, sous le coup de la catastrophe immi- 
nente, — l’armée de Nabuchodonosor n'était plus qu’à une faible 
distance de Jérusalem, — fit une impression profonde. La foule 
en fut bouleversée. Un jeune homme, qui se trouvait également 
sur la place du temple, Wichée, fils de Ghemaria, vola auprès 
des princes réunis dans une salle du palais et, sous le coup 
de son émoi, leur fit part de ce qu’il venait d'entendre. Non moins 
troublés, ils invitèrent Baruch à lire une seconde fois, eux présents, 
le texte qui confirmait la prophétie de son maître. Chaque mot les 
atteignit au cœur, l'angoisse les saisit. Ils résolurent d’avertir le 
roi, dans la pensée qu’il partagerait leur émotion et renoncerait à 
à toute idée de résistance. De prime abord leur espoir parut se 
réaliser: Joachim envoya chercher le rouleau et s’en fit donner 
lecture. Mais, à mesure qu'un feuillet était lu, il le’ prenait et le 
jetait dans un brasier placé devant lui, au grand effroi des prin- 
ces, qui le supplièrent de ne pas défier le sort, et il continua ainsi, 
nonobstant leurs prières, à livrer les pages l’une après l’autre 
aux flammes, jusqu’à ce que tout le rouleau fût consumé. Il fit 
plus : il donna l’ordre de rechercher le prophète de malheur avec 
son disciple et de leur ôter la vie, comme autrefois à Urie. Heu- 
reusement les princes avaient déjà pris soin de les faire cacher 
en lieu sûr : les deux hommes furent ainsi sauvés. 

Il est probable qu'après une journée si agitée, la grande assem- 
blée de ieüne se sépara indécise. La lecture du rouleau produisit 
néanmoins un effet: elle divisa les princes. Ceux qui croyaient 
dans Jérémie et l'avaient soustrait aux poursuites se montrèrent 
sans doute résolus partisans de la soumission. Parmi eux se trou- 
vait le scribe Ælischama, préposé aux affaires militaires. Du mo- 
. ment où celui-ci. et beaucoup d’autres membres considérés du 
conseil se prononçaient contre la guerre, il était interdit à Joa- 
chim de l’entreprendre, alors surtout qu'il y allait de l'existence 
du trône. Le roi fit donc sa paix avec Nabuchodonosor, lui paya le. 
tribut imposé au royaume, promit vraisemblablement aussi le con- 
cours de son armée, bref se soumit à toutes les obligations de la 
vassalité. Ce fut le commencement dela suzeraineté chaldéenne sur 


16 


242 HISTOIRE DES JUIFS. 


Juda (600). Jérémie put sans doute alors quitter son asile : le roi, 
quelque irrité qu'il fût, ne pouvait toucher un cheveu de sa tête, 
les princes le couvrant de leur protection. 

Mais Joachim ne supportait qu'avec impatience une domination 
qui le contraignait à se maitriser. Le roi d'Égypte, de son côté, ne dut 
pas épargner les manœuvres pour l'amener à une défection. Le 
Phénicien ayant, sur ces entrefaites, secoué le joug, Joachim, 
par une sorte de vertige, l'imita, refusa aussi le tribut. Nabu- 
chodonosor, obligé par suite de concentrer ses forces contre la 
Phénicie, mit le siège devant Tyr et la tint bloquée sept ans. 
Comme il ne pouvait, dans l'intervalle, s'occuper du roi de 
Juda, celui-ci put se faire illusion, se persuader qu'il avait 
pour toujours recouvréson indépendance. Il n'avait paslieu cepen- 
dant de se réjouir: pour ne pas encore lancer une fortearmée contre 
lui, Nabuchodonosorn’enfaisait pas moins ravager sonterritoire par 
des troupes volantes. C’est dans cette situation précaire que Joa- 
chim mourut (597). Il eut pour successeur son fils, âgé de dix-huit 
ans, Jéchonias (Yoyachin, Yechonia, par abréviation Khonia) ou 
plutôt sa mère Meckuschta, qui avait pris les rênes du pouvoir. 
Jéchonias eut également la présomption de se croire assez fort 
pour lutter avec Nabuchodonosor et s’abstint de lui rendre hom- 
mage. Il persista, comme son père, dans tous les dérèglements 
de l'idolâtrie. Mais son aveuglement et celui de sa mère ne 
furent pas de longue durée. Nabuchodonosor put enfin détacher 
de Tyr une armée nombreuse, qui soumit sans peine toute la 
contrée jusqu'au fleuve d'Égypte (Rhinocolura); le royaume de 
Juda fut occupé en entier, sauf quelques. villes du sud, qui 
s'étaient mises en état de défense, et tout ce qui tomba entre les 
mains de l'ennemi fut emmené caplif. Jéchonias n’en continua pas 
moins à résister ; se croyant en sûreté derriére les fortes murail- 
les de sa capitale, il comptait aussi, en cas d'investissement, sur le 
secours de l'Égypte. Nabuchodonosor envoya donc quelques-uns 
de ses généraux mettre le siège devant Jérusalem. 

Le fils de Joachim n'eut pas même le temps d’aviser, la rapide 
détresse des assiégés ne le lui permit pas. Il venait d'entrer en pour- 
parlers pour la reddition de la place, lorsque Nabuchodonosor 
arriva lui-même au camp. Le roi, la reine mère et leur suite se 


LES PREMIERS EXILÉS EN BABYLONIE. 243 


transportèrent auprès de lui pour demander grâce. Mais ils le trou- 
vérent inflexible : Jéchonias dut abandonner le trône et se rendre 
en exil à Babylone avec sa mère, ses femmes, ses frères et sœurs 
et ses eunuques. Il n’avait occupé que cent jours le trône de David. 
Nabuchodonosor fit preuve d’une grande modération en leur lais- 
sant la vie et s'abstenant de faire couler le sang. Il ne bannit que 
dix mille habitants de Jérusalem, qu'il fit transporter en Babylo- 
nie, savoir sept mille guerriers, deux mille personnes de tout sexe, 
prises en majeure partie dans la population de la capitale, enfin 
mille artisans habiles dans la fabrication des armes et dans l’art 
de la fortification. Il ne fit pendant la même campagne, dans le 
reste du royaume, que trois mille vingt-trois prisonniers, qu 
furent également dirigés sur Babylone. S'il frappa une contribu- 
tion sur les trésors du palais et du temple, ce ne fut point violence 
particulière, mais pratique usuelle du droit de guerre de l’épo- 
que. Il laissa subsister l’État, épargna la ville et ses murailles et 
ne toucha point au temple. Le premier monarque étranger aux 
mains duquel tomba Jérusalem, après environ cinq siècles d’exis- 
tence, lui montra plus de générosité que ne fit maint conquérant 
dans les temps qui suivirent. 


CHAPITRE X 


CHUTE DU ROYAUME DE JUDA 


(896-586) 


Nabuchodonosor maintint également debout letrône deDavid. IL 
y plaça Mathania, le plus jeune des fils d'Osias, alors âgé de vingt- 
un aps et qui prit le nom de Sédécias (Zidkia). Ce prince était d'un 
naturel doux, flexible et peu martial, qualités qui semblaïent 
garantir au conquérant que le nouveau roi ne lui susciterait 


244 IISTOIRE DES JUIFS. 


pas d’embarras. Toutefois, pour se l'attacher plus entièrement, 
Nabuchodonosor lui fit solennellement jurer fidélité, car il atta- 
chait une imporlance toute spéciale à la tranquille possession 
du territoire de Juda, véritable avant-poste contre l'Égypte, dont 
la conquête ne cessait d'occuper sa pensée. C'est en partie pour 
la même raison qu'il avait banni les nobles et les grands, dont la 
témérité aurait pu jeter le roi dans les aventures et l'entraîner à 
la défection. Dans ses calculs, le pays qu'il venait de soumettre 
ne dévait former qu'un modeste et faible État, qui ne püt s'ap- 
puyer qu’à lui et de lui seul tirât sa force. 

Juda pouvait, au surplus, avec une politique de réserve, sub- 
sister encore longtemps ct n'eût pas tardé à se remettre de ses 
blessures. Si douloureux que fût, pour ceux qui demeuraient, le 
bannissement de tant de familles illustres, âme de la puissance 
militaire et fleur de la nation, quelque deuil qu'éprouvassent la 
capitale et la province au sentiment de leur dépendance, elles 
ne s’en relevèrent pas moins avec une rapidité merveilleuse et 
regagnèrent même une certaine prospérité. Fait à peine croyable : 
il n'y avait pas encore longtemps que le vainqueur avait emporté 
les trésors du temple et du palais, et les exilés, leurs fortunes 
particulières, que déjà il renaissait une telle richesse à Jéru- 
salem qu'on put y voir « des enfants vêtus de pourpre et estimés 
à légal de l'or. » Jérusalem passa jusqu'au dernier moment pour 
uve belle et populeuse ville, que ses habitants vantaient comme 
« la couronne de beauté, la joie de tout le pays et la reine des 
nations. » 

Mais une situation modeste ne suffisait point aux princes de 
Juda et de Benjamin ; leurs ambitions allaient plus haut. A Jéru- 
salem, ils dominaient non seulement le peuple, non seulement la 
cour, mais encore les rois, qui d'ailleurs ne comptaient guère 
depuis que retirés, comme les Sardanapale, au fond de leurs 
harems, ils consumaient leurs jours aux occupations les plus 
futiles. L'usurpation des grands eut d'autant moins de peine à 
prévaloir que Sédécias, maîtrisé par une pusillanimité peu royale, 
n’osail même plus les contredire. Ses intentions, au reste, étaient 
bonnes, il ne favorisa point, ce semble, l’idolâtrie; au contraire, 
la corruption des mœurs, lorsqu'on la lui montrait, lui arra- 


1 


LE ROI SÉDÉCIAS. 245 


chait des soupirs et il écoutait volontiers les prophètes. Mais 
il était sans force contre sa cour. S'il désira très sincèrement 
tenir la foi jurée à Nabuchodonosor ; l'énergie lui manqua pour 
le faire jusqu’au bout, nonobstant les intrigues. Des complots 
s’ourdirent en arrière de lui, que sa solitude ne lui permit pas de 
pénétrer à temps ou que, s’il les vit, il fut impuissant à déjouer. 
Cette faiblesse, d’une part, et cette témérité, de l'autre, perdirent 
l'État judéen. Une sorte de vertige saisit les princes. De divers 
côtés on leur promettait merveilles pour les exciter à la révolte. 
L'Égypte d’abord, comme toujours fausse et fourbe, se montrait 
prodigue d'offres brillantes, qu'après elle ne tenait que rarement. 
C'était ensuite le roi de Tyr, Ithobal, fomentant une ligue contre 
Babylone. Enfin venaient les Judéens de Babylonie, qui, de leur 
exil, entretenaient d’actives relations avec la mère patrie et 
poussaient à une nouvelle guerre, dans le vague espoir d'une 
défaite de Nabuchodonosor, qui leur rouvrirait le chemin de leur 
patrie. Retour que de faux prophètes leur prédisaient comme pro- 
chain. 

Sédécias régnait depuis quatre ans (593), lorsque arrivèrent 
simultanément à Jérusalem des ambassadeurs d'Édom, de Moab, 
d’Ammon, de Tyr et de Sidon, qui tous voulaient l’entraîner à 
rompre avec Nabuchodonosor et employèrent toute leur éloquence 
à l'y décider. En vérité, Juda eût pu s’enorgueillir de se voir si 
recherché et il ne tenait qu’à lui de se considérer comme le centre, 
en quelque sorte le moteur des événements politiques. On ne 
connaît pas la réponse du roi aux ambassadeurs : irrésolu comme 
il était, il dut se laisser ballotter de côté et d'autre, sans parvenir 
à prendre un parti. 

Ces extravagantes manœuvres n'échappèrent point à la clair- 
voyance de Jérémie, qui eut le courage très grand de s’y opposer. . 
Pour le prophète, il était visible que Nabuchodonosor était appelé 
à poursuivre le cours de ses victoires et à soumettre un grand 
nombre de nations. Il exhorta donc Sédécias, le peuple et les : 
prêtres à ne pas s’abandonner à de douces illusions et à subir la 
domination babylonienne, s'ils ne voulaient être écrasés par le 
puissant monarque. Jérémie se crut aussi le devoir d’avertir 

les exilés et leur adressa une lettre ainsi conçue : « Construisez 


246 HISTOIRE DES JUIFS. 


des maisons et habilez-les; plantez des vignes et goûtez-en 
les fruits, prenez des femmes et engendrez des fils et des filles, 
amenez des épouses à vos fils, et à vos filles des maris; recher- 
chez le bien de la ville où vous êtes bannis, parce que votre 
prospérité sera dans la sienne. Mais ne vous laissez pas sé- 
duire par vos prophètes et vos devins, car ce n'est que dans 
soixante-dix ans que je vous ramènerai en Juda. » 

Mais les excitations brouillonnes de l'intérieur avec les instan- 
ces du dehors, auxquelles se joignait la turbulente obsession des 
grands, eurent promptement triomphé de la timide loyauté de Sédé- 
cias : le faible roi se laissa emporter par le tourbillon, refusa le 
tribut à Nabuchodonosor et trahit son serment. Le sort en fut jeté, 
tout l'avenir du peuple de Juda était désormais en jeu. 

Bientôt sonna l'heure redoutable des responsabilités. Nabucho- 
donosor fut quelque temps sans bouger, puis se mit en mouve- 
ment, pour aller châtier les rebelles. Il s'étaitébranlé à peine que 
les mêmes peuplades qui avaient provoqué la révolte mettaient 
bas les armes : en un instant, Juda se vit seul, sans secours pos- 
sible que de l'Égypte, ct celle-ci hésitait. Nabuchodonosor put 
donc à son aise reprendre tout le territoire et la plupart des villes 
de Juda, dont deux seulement, Lachis et Azéka, tinrent bon, 
sans d'ailleurs l'arrêter; l'armée chaldéenne poursuivit sa marche 
et parut devant Jérusalem, le dixième jour du dixième mois 
(fin 588 ou commencement de 587). La capitale avait eu le temps 
de se fortifier et sans doute aussi de s'approvisionner pour un 
long siège ; malheureusement, à l'approche de l'ennemi, les cam- 
pagnards s'y étaient réfugiés avec leurs enfants et avaient aug- 
menté par là le nombre de bouches à nourrir. Sédécias fut sommé 
de se rendre; ses courtisans répondirent par un refus. Nabuchodo- 
nosor ouvrit donc les travaux et les poussa avec opiniâtreté. 

Il faut que, de son côté, Jérusalem se soit vigoureusement 
défendue, car, à part un moment d'interruption, le blocus dura 
près d’un an et demi (de janvier 587 à juin 586). Le commande- 
ment général était aux mains d'un eunuque du palais; quant 
au roi lui-même , il ne joua qu’un rôle passif el n’intervint ni 
dans le maniement des troupes ni dans la conduite des opéra- 
ision et sa faiblesse apparurent ainsi dans 


SIÈGE DE JÉRUSALEM. 247 


tout leur jour. Si le cours des choses en Juda et à Jérusalem 
avait ressemblé, depuis l'avènement de Jéchonias, à une bouf- 
fonnerie confuse et désordonnée, la farce venait tout d'un coup : 
de se changer en une tragédie sanglante, et ce drame lugubre de 
la ruine d'une nation eut pour entr'acte les souffrances du pro- 
phète Jérémie. 

L'investissement de Jérusalem avait jeté l'infortuné dans un ac- 
cablement que trahissait tout son extérieur. D'un côté, ses senti- 
ments de Judéen, son patriotisme, le poussaient sinon à prendre à 
la défense une part que lui interdisaient son âge et sa condi- 
tion, du moins à exciter le courage des combattants ; de l’autre, 
son devoir et sa clairvoyance prophétique lui ordonnaïent de pro- 
clamer que la lutte était vaine, que le sang allait couler en vain, 
que la ville chargée de péchés était irrévocablement condamnée 
dans les décrets de Dieu. Si on ne lui ôta point la parole, c’est 
qu'on ne le pouvait guère en un moment où ses prophéties rece- 
vaient une si douloureuse confirmation. Aïnsi qu’il l'avait prédit, 
« les peuples du nord étaient venus, avaient dressé leurs trônes 
devant les portes de Jérusalem etapprêtaientun grandchâtiment. » 
Jérémie n’eût d’ailleurs eu qu’à le vouloir pour soulever peuple et 
guerriers, s'emparer du pouvoir et traiter à des conditions accep- 
tables. Ce fut sous son influence, alors très forte, que les grands 
et les riches affranchirent leurs esclaves israélites et qu'un édit 
royal imposa la même mesure aux nobles. 

Le siège durait depuis un an et l’on s'était sans doute battu à 
distance, avec des alternatives diverses, lorsqu'un retour de 
fortune se produisit, le roi d'Égypte Apriés (Hofra) tenait enfin 
sa promesse, tant de fois faite, et envoyait une armée contre 
Nabuchodonosor, qui aussitôt leva le camp pour se jeter à la ren- 
contre de son adversaire (février 586). Grande fut la joie dans 
Jérusalem. Lorsque les portes, si longtemps fermées, se rou- 
vrirent, les habitants se ruërent dans les champs, pour savou- 
rer de nouveau l'air de la liberté. Mais avec leur crainte se 
dissipérent aussi leurs bons sentiments : l'ennemi n'eut pas plu- 
tôt disparu qu’un certain nombre de nobles et de riches retom- 
bèrent dans leur perversité et, oublieux de la foi jurée, repla- 

cèrent leurs esclaves sous le joug. Indigné jusqu’au plus profond 


248 . HISTOIRE DES JUIFS. 


de l'âme, Jérémie alla les trouver, ainsi que le roi, et, en 
termes foudroyants, leur reprocha leur manque de parole, leur 
prédit que les Chaldéens reviendraient : ils reviendraient, pren- 
draient Jérusalem, et le feu, la guerre, la famine, la peste déchai- 
neraient leurs fureurs sur le peuple. 

C'en était trop. Nombre de grands étaient déjà irrités contre 
le prophète; ce discours les remplit d’une haine mortelle. Un 
jour qu'il se disposait à quitter la ville pour se rendre à Anatoth, 
un garde, feignant de croire qu'il voulait passer aux Chaldéens, 
s'élança sur lui et, nonobstant ses protestations, le mena aux 
princes. Ceux-ci, heureux d’avoir enfin l'occasion de se venger, 
le traitèrent d’espion, et le battirent, puis le jetèrent dans une 
citerne, au fond de la maison du dresseur de listes Jonathan, 
qui se constitua son geôlier. Jérémie resta quarante jours dans 
ce cachot fangeux et insalubre. 

La joie de Jérusalem ne fut pas de longue durée. L'armée 
chaldéenne, qui avait marché au-devant de celle d’Apriès, la défit : 
complètement ; Pharaon se trouva en partie désarmé, et Juda, 
du même coup, pour la seconde fois réduit à ses seules forces. 
Le siège recommença plus étroit que jamais. Alors le cou- 
rage des assiégés s’évanouit. Beaucoup, ne songeant qu’à 
leur salut, désertèrent ou s’enfuirent en Égypte. Sédécias lui- 
même se sentit devenir inquiet et s’aperçut trop tard qu'il y avait 
eu folie à vouloir se mesurer avec la puissance babylonienne. Aux 
calamités de la guerre vint s'ajouter la famine. Le nombre des 
hommes valides alla chaque jour en diminuant. Bientôt il en 
resta si peu, qu'ils ne furent plus en état de défendre les remparts. 
Enfin l'heure suprême arriva. Le 9 Tammouz (juin 586) le pain fit 
absolument défaut et les Chaldéens, grâce au complet épuisement 
des assiégés, réussirent à pratiquer une brèche, par où ils pé- 
nétrérent dans la place. 

Nabuchodonosor était alors à Ribla, en Syrie. Ses généraux 
s’'avancèrent sans obstacle jusqu'au centre de la ville, dont 
les habitants, réduits à l’état de spectres, conservaient à peine 
la force de se traîner. La soldatesque se répandit dans tous les 
quartiers, massacra les jeunes gens et les hommes d'apparence 
valide, fit le reste prisonniers. Rendus féroces par la longueur du 


PRISE DE JÉRUSALEM. 249 


siège, ces farouches guerriers déshonorèrent les femmes et les . 
jeunes filles et n'épargnèrent ni la vieillesse ni l'enfance. Ils 
firent irruption dans le temple, y égorgèrent les prêtres cet les pro- 
phètes, qui se croyaient à l'abri sous la protection du sanctuaire, 
et « poussérent des cris de fureur, comme s'ils eussent voulu 
combattre le Dieu d'Israël. » À leur suite accoururent les Phi- 
listins, Iduméens et Moabites, qui s'étaient unis à Nabüchodono- 
sor et qui se livrèrent aussi au pillage, profanèrent aussi les 
vases sacrés. | 

Cependant Sédécias était parvenu à s'enfuir pendant la nuit 

avec le reste des combattants, en passant par le jardin de son 
palais et par un souterrain situé au nord-est de la ville. Il se 
dirigeait précipitamment vers le Jourdain, qu’il se proposait de 
franchir. Mais les cavaliers ennemis, non moins prompts, lui 
barrèrent le passage dans les défilés et, exténués comme ils 
l'étaient, les fugitifs ne tardèrent pas à être pris. Dans la ville, 
les Chaldéens ne trouvèrent, en fait de notables, que le grand 
-prêtre Séraya, le capitaine du temple Zéphania, l’eunuque qui 
avait dirigé la défense, le dresseur de listes (Sopker), les familiers 
du roi, les garde-portes et soixante autres hommes. Tous furent 
provisoirement conduits, chargés de chaines, à Rama, jusqu'à ce 
que le roi de Babylone eût prononcé sur eux, car de les laisser à 
Jérusalem ou aux environs ne se pouvait, à cause des cadavres 
sans sépulture dont les émanations empoisonnaient l'air. Jéré- 
mie se trouvait parmi les captifs; des soldats qui l'avaient ren- 
contré dans une des cours du palais l'avaient pris pour un 
officier et emmené. Son disciple Baruch eut sans doute le même 
sort. La garde des prisonniers et des fuyards fut confiée par 
les vainqueurs à un Judéen de famille noble, Ghédalia, fils d'Achi- 
kam, de la famille Schaphän. 

La dernière espérance de ces débris infortunés du peuple s’é- 
vanouit, quand on sut que le roi, également tombé aux mains 
de l'ennemi, avait subi le plus cruel traitement. Les soldats, 
en effet, qui s'étaient emparés de Sédécias, l'avaient conduit de- 
vant Nabuchodonosor. Celui-ci, non content de décharger sur lui 
tout son courroux et de lui reprocher àprement sa félonie, fit met- 
tre à mort, sous ses yeux, tous ses fils et tous ses proches, 


29) HISTOIRE DES SCIrZz 


pas sai fit à lime éreisr es veix 2 leuvova. charge de 
énè:zze. à Bañs'oce. 

ss, 3AU etre ee sont de Jérsanm? ie nfston EE vule 
ÉtAiL 220620 ,% 06 CAAPTLSE : © 
toutes ses opte denes Et tués ES pates déserts. F Mais 
ile était énécre felout. Les généraux qui l'avaient prise n'a 
vaisüt pas d'instructions our diier de sn destin Nabuchælie- 
por ième ft. de Sernlle. s'alemd indecis. Enfin il charzea 
le chef de SA Zam= du pps \rpusaraian. dausr: Aruire La ta- 


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autour de 6ri D fes er. les princes ij:Mméæns, qui l'excitérent à 
exétutet sans pitié son Œuvre d'ancattissement. « Inmiruisez. dé- 
truiséz-la jusqu'au s0!. » disasnt-ils. Nébüsaradan éüra l'onire 
Je jeter bas les muraiies. de ivre aux flammes temple et palais 
éttontes Îles vos HAiSONs. et on lui obeii wonscicneicusement 
(As Ab — aout en . Le pui prstait des trésors du temple. les colon- 
LES à airain artistemment vivres, la mer d'airain. Î<s insiruments 
de musique. tout fut mis en pieces ou emporté à Babylone. Jérusaæ 
lern n'était plus qu'un amas de dombres et la montagne du 
temple < un emplacement pour une hauteur boisée. 

De toutes les grandes cités qui ont régné sur les peuples et qui, 
du faite de leur splendeur. sont ensuite tombées dans la poussière 
du 50l, aucune n'a été glorifiée dans sa ruine autant que l'a été 
Jérusalem. La poésie a traduit les douleurs de cette ville immor- 
telle dans des “iègies. des psaumes et des privres d'un accent si 
sublime, qu’il force encore aujourd'hui la compassion de tout cœur 
suscéptible d'attendrissement. Elle lui a posé sur le front une 
couronne de martyre, qui s'est chaugée en une rayonnante auréole. 

Jérémie, ét un ou deux poëtes encore, temoins comme lui de 
la chute de Jérusalem, ont exhalé leur douleur en quatre chants 
de deuil, les Zasaentalions, qui répondent aux phases consécu- 
tives de son supplice. Le premier de ces poèmes a éié composé 
immédiatement aprés la prise de Jérusalem; la capitale était en- 
core debout; les murailles, les palais, le temple n'avaient pas été 
renversés, mais déjà elle était veuve de ses habitants et de ses 
joies. IT a pour sujet principal l'abandon de la ville et la perfidie 
des alliés de Juda, qui maintenant se réjouissent de sa ruine. 


LES LAMENTATIONS. 251 


La deuxième Lamentation pleure la destruction des édifices et 
des remparts, et surtout celle du sanctuaire. 

La quatrième déplore la perte de toute noblesse sous la lente 
action de la famine et l’anéantissement de toute espérance par 
suite de la captivité du roi. 

Mille années environ s'étaient écoulées depuis que, peines 
de courage et riches d’avenir, les tribus d'Israël avaient franchi 
le Jourdain sous la conduite d’un chef énergique et pris pied sur 
la terre de Canaan. Il y en avait cinq cents que les deux premiers 
rois de la maison de David avaient fait d'Israël un puissant em- 
pire. De toute cette vigueur, de tous ces souvenirs, aujourd’hui 
que restait-il? Hélas! la plupart des dix tribus, depuis plus d'un 
siècle, avaient disparu dans des contrées inconnues; la guerre, 
la famine ou la peste avaient emporté le plus grand nombre des 
autres qui formaient le royaume de Juda, une faible partie 
avait été emmenée en captivité, une fraction moindre encore 
avait émigré en Égypte ou dans d'autres contrées, ou bien vivait 
dans le pays, anxieuse du sort que lui réservait le vainqueur, 
épave dernière qui, elle aussi, allait essuyer l'assaut de multiples 
ennemis, comme s’il n'avait pas dû rester un seul Israëélite dans 
la patrie du peuple d'Israël. L’épilogue du drame fut aussi cruel 
que la catastrophe. 

Au moment où Sédécias tombait aux mains de la cavalerie 
lancée à sa poursuite, une partie des hommes qui l'avaient accom- 
pagné jusque-là réussit à s'échapper. Les uns passèrent le Jour- 
dain sous la conduite d'un prince du sang royal, Zsmaël, fils 
de Nethania, et trouvèrent asile chez le roi ammonite Baalis. Les 
autres préférèrent gagner l'Égypte, dont l'alliance semblait 
leur promettre plus de sécurité et où vivaient déjà des familles 
judéennes. Mais, pour y parvenir, il leur fallait traverser le ter- 
ritoire de l'Idumée, et là les attendait un acharné et irréconciliable 
ennemi. Aussi peu touchés des procédés fraternels de Juda que 
satisfaits de la ruine de Jérusalem, les Iduméens n’eurent de 
mémoire que pour leurs griefs et poussèrent la haine au point de 
guetter les fugitifs sur leur frontière pour les mettre à mort ou 
les livrer aux Chaldéens. Ce n'était pas l'inimitié seule qui les 
inspirait, mais encore un calcul politique : ils convoitaient tout 


252 HISTOIRE DES JUIFS. 


le territoire d'Israël et espéraient l'obtenir plus facilement en 
en perséculant les possesseurs : < Les deux nations, disaient- 
ils tout haut, et les deux pays seront à nous et nous les hérite- 
rons. » Les Philistins et les autres peuples d’alentour ne montrè- 
rent ni moins d’animosité, ni moins de joie de la ruine de Juda. 
Seules quelques villes phéniciennes accueillirent les fugitifs. Mais 
la Phénicie était loin et, bien avant d'y toucher, les malheureux 
Judéens étaient capturés. 

Aussi la plupart des chefs et des soldats échappés préférèrent- 
ils demeurer dans le pays. Commandés par Jochanan, fils de 
Karéach, ils se cramponnérent, pour ainsi dire, au sol natal, 
comme s’il eût été au-dessus de leurs forces de s'en séparer. Ils 
cherchérent, pour se soustraire aux poursuites, les retraites les 
plus inaccessibles, se cachèrent dans les gouffres ou dans les ca- 
vernes ou bien dans les ruines des villes détruites. Mais la néces- 
sité où ils étaient de sustenter leur misérable existence les obli- 
geait fréquemment à affronter les dangers; ceux alors qui se 
faisaient prendre étaient voués à une mort ignominieuse ou aux 
mauvais traitements : vieux, ils étaient pendus, et jeunes, con- 
damnés à porter des meules ou astreints à d’autres labeurs. C'est 
cette situation désespérée qui dicta la cinquième Lamentation, si 
déchirante et dont les courtes strophes ressemblent à des san- 
glots. 

Un instant on put croire que cette agonie des restes d’un 
peuple, cette guerre d'extermination contre les fugitifs allait pren- 
dre fin. Nabuchodonosor n'avait pas le dessein d’anéantir tout 
à fail la Judée. Il désirait, au contraire, qu'elle subsistât; seulement 
il ne voulut pas que ce fût sous un roi de la race de David et ré- 
solut d’en confier le gouvernement à Ghédalia, de la maison de 
Schaphän, qui lui avait donné des preuves de fidélité. Celui-ci de- 
vait rassembler autour de lui les débris de Juda, et, en les mainte- 
nant unis, les encourager à la culture des champs et des jardins, 
pour que le pays ne devint pas une solitude. C’est ainsi qu'après 
avoir eu la mission d’anéantir Jérusalem, Nébusaradan reçut 
encore celle de trier les prisonniers et les transfuges, d'en éliminer 
les suspects pour les envoyer à Babylone, et de laisser le reste, labou- 
reurs et vignerons, dans le pays. À ces dernicrs seraient attribuées 


GHÉDALIA, GOUVERNEUR DE JUDA. 253 


des terres arables, qu'ils recevraient en quelque sorte à titre de 
fiefs des mains du conquérant, sous la condition expresse de les 
cultiver. La résidence désignée au nouveau gouverneur fut Mitspa, 
ville située à une lieue et demie environ au nord-est de Jérusalem. 

Nabuchodonosor n'eût pu faire un meilleur choix. Ghédalia 
était précisément l'homme de la situation. Charitable et pacifique, 
élève, en quelque sorte, du prophète Jérémie, dont son père Achi- 
kam avait été l'ami etle protecteur, il possédait les qualités que ré- 
clamaient les cirsonstances, une main légère à panser les plaies 
saignantes de son peuple et une abnégation poussée jusqu'au sa- 
crifice de lui-même. Peut-être même portait-il trop loin ces vertus 
ou faisait-il trop de fond sur les bons côtés de la nature humaine. 
Quoi qu’ilen soit, Nébusaradan commença par lui remettre les pri- 
sonniers inoffensifs, les filles du roi Sédécias, un grand nombre 
de femmes et d'enfants, puis les laboureurs ; ie tout ensemble ne 
faisait guère plus de quatre mille âmes. 

Le roi de Chaldée songea aussi à lui donner un auxiliaire dans 
la personne de Jérémie, qu'il avait, pour cette raison, recommandé 
à son lieutenant de traiter avec les plus grands égards. Lors donc 
que Nébusaradan se rendit de Jérusalem à Rama, aux environs 
de laquelle se trouvait le tombeau de Rachel, pour y procéder au 
départ des captifs, il fit délier Jérémie, garrotté comme le reste 
des prisonniers, et le laissa libre d'émigrer où il lui plairait, à 
Babylone ou ailleurs; toutefois ce fut auprès de Ghédalia qu'il 
lui conseilla d'aller. Le prophète, qui gémissait à bon droit d’être 
le témoin prédestiné de la chute de son peuple, dut assister en- 
core aux scènes lamentables qui éclatèrent, lorsque les prison- 
niers se virent emmener de Rama et iraîner, chargés de fers, 
en Babylonie. Les infortunés, hommes, femmes et enfants, pous- 
saient des cris déchirants. Jérémie les consola en leur donnant 
une espérance qu'ils emportèrent : « Une plainte, leur dit-il, et 
des pleurs amers se font entendre à Rama : Rachel pleure ses 
enfants et ne veut point être consolée. Que ta voix cesse d’éclater 
en sanglots et tes yeux de verser des larmes, car il y a une récom- 
pense pour tes actiohs, ils reviendront du pays de l'ennemi. » 

L’affliction au cœur, il se rendit ensuite à Mitspa, suivi de son 
disciple Baruch. Il n’avaitguère d'espoir d'arriver à faire de ce reste 


254 HISTOIRE DES JUIFS. 


de populace des hommes aux sentiments généreux. Si quarante 
années d'efforts n'avaient presque rien pu sur les grands et les 
gens instruits, combien moindre ne serait pas son succés sur des 
gens de basse classe et des ignorants! Cependant il lui fallait bien 
se plier aux circonstances. 

Nabuchodonosor avait une si haute estime pour lui que non 
seulement il lui offrit des présents, mais encore lui fit déli- 
vrer sa nourriture quotidienne. La nrésence du prophète au- 
près de Ghédalia réconforta, en effet, ceux qui étaient restés 
dans le pays et leur rendit confiance dans l'avenir. Le gouverneur 
ayant fait publier que tous les fugitifs qui se réuniraient autour 
de lui pourraient demeurer en paix dans la contrée, s'établir 
dans les villes et cultiver leurs champs, on vit revenir peu à peu 
les Judéens dispersés dans le pays de Moab et chez les autres 
peuples voisins. Ils se présentèrent au gouverneur et firent 
la paix avec lui, c'est-à-dire s’obligèrent à être les fidèles 
sujets du roi de Chaldée, puis se mirent à cultiver la terre et 
produisirent, non-seulement des grains, mais encore du vin et des 
figues. Le sol récompensa de nouveau les efforts du travail, et 
comme la population était peu nombreuse, laboureurs, jardi- 
niers et vignerons, qui avaient reçu de vastes étendues de ter- 
rain, firent de plantureuses moissons. Quelques villes commen- 
cèrent à se relever de leurs ruines. Celle de Mitspa devint le siège 
d’un sanctuaire, érigé par Ghédalia et qui forma le centre du 
nouvel État, puisque Jérusalem et la montagne du temple étaient 
détruites et « servaient de repaire aux chacals. » Les Chuthéens, 
ces colons semi-israélites, semi-païens, établis à Sichem, à Silo et 
à Samarie, reconnurent ce nouvel autel et y firent des péleri- 
nages, en y apportant des offrandes et de l’encens. Certes la pré- 
sence des Chaldéens et la surveillance qu'ils exerçaient, et sur 
le peuple et sur le gouverneur, pour prévenir toute velléité de 
révolte, rappelaient à tout instant le « reste de Juda » au souvenir 
de sa dépendance; mais, au point où en étaient les choses et après 
l'immensité de la catastrophe qui avait fondu sur le pays, la 
situation ne laissait pas de lui paraître supportable - elle était, 
en tout cas, meilleure qu'il n'avait pu l’espérer, puisque après 
tout il vivait sur le sol de la patrie. 


FIN DU RESTE DE JUDA. 255 


Telle fut sans doute aussi l’opinion des chefs qui s'étaient si long- 
temps obstinés dans la résistance. Las de vivre à l'aventure dansles 
montagnes et dans le désert, en lutte avec les bêtes féroces et les 
Chaldéens plus féroces encore, ils résolurent à leur tour de faire 
leur soumission. Jochanan, fils de Karéach, et ses compagnons 
allèrent rendre les armes à Ghédalia, labourérent et ensemencè- 
rent, et reconstruisirent les ruines qui leur avaient jusqu'alors 
servi de retraite. Le dernier qui se présenta ainsi fut Isnraël, fils 
de Néthania. | 

Celui-ci était un homme astucieux, dépourvu de conscience et 
avec lequel l'esprit du mal s'introduisit à Mitspa. S'il fit également 
sa paix avec les Chaldéens et Ghédalia, ce ne fut pas sans conser- 
ver au fond du cœur des dispositions haineuses, que son hôte 
Baalis eut l’art de mettre à profit. Ce prince voyait avec déplaisir 
la formation d’un État judéen sous la protection chaldéenne : 
pour y mettre fin, il poussa Ismaël à un crime. Les desseins de 
ce dernier ne laissérent pas de transpirer, et les autres chefs 
ralliés, notamment Jochanan, en reçurent avis; ils en instrui- 
sirent Ghédalia, se mirent à ses ordres, lui demandèrent même 
l'autorisation de faire disparaître le conspirateur. Mais le fils 
d'Achikam se montra incrédule. Force ou faiblesse, sa confiance 
lui fut fatale, aussi bien qu’à l’État à peine organisé. Il pouvait 
s'être écoulé quatre ans depuis la destruction de Jérusalem et la 
soumission des Judéens dispersés, lorsqu'un matin, à l’occasion 
d’une assemblée de fête, on vit arriver Ismaël avec dix compa- 
gnons. Il se rendit auprès de Ghédalia, lui fit bon visage et fut 
invité à un festin. Pendant que les convives, peut-être échauffés 
déjà par le vin, mangeaient et causaient sans défiance, Ismaël et 
ses acolytes, tirant leurs épées, massacrèrent le gouverneur avec 
tous les hommes en état de porter les armes et tous les Chal- 
déens présents, puis emmenèrent de force, vers le Jourdain, pour 
les conduire à Ammonitis, le reste des habitants de Mitspa, vieil- 
lards, enfants et femmes, qu'ils avaient commencé par faire garder 
à vue, pour empécher la divulgation du forfait. Au nombre de ces 
prisonniers se trouvaient les malheureuses filles du roi Sédécias, 
le prophète Jérémie, alors vieillard, et son disciple Baruch. 

Mais si secret qu’eût été le crime, il ne pouvait longtemps se 


256 HISTOIRE DES JUIFS. 


céler. Jochanan et les autres chefs ne tardèrent pas à l'apprendre. 
Leur indignation fut grande. Sans perdre un instant, ils se mirent 
à la poursuite des assassins, les atteignirent à leur première 
halte, près du lac de Gabaon, et leur livrèrent bataille. Deux 
des gens d'Ismaël tombèrent ; lui-même s’échappa avec huit 
hommes, passa le Jourdain et regagna le pays d'Ammon, laissant 
ses prisonniers aux mains de Jochanan. Mais sa criminelle entre- 
prise n’en avait pas moins réussi : le nouvel État judéen était mort 
avec Ghédalia. 

La perplexité fut vive parmi les survivants. Que faire? De- 
meurer au pays? Il était à prévoir que Nabuchodonosor ne laisse- 
rait pas impunie la mort de Ghédalia et de ses Chaldéens et qu'il les 
traiterait en complices. Et même cette crainte mise à part, com- 
ment se maintenir dans la contrée? Qui serait chef désormais et 
contiendrait des éléments toujours prêts à se disjoindre? Leur 
première idée fut donc de gagner l'Égypte et, Jochanan à leur 
tête, ils se dirigérent vers le sud. Bientôt toutefois des dispositions 
plus calmes prévalant, ils se demandèrent s'il n’était pas plus 
sage de rester à tout prix sur le sol natal que de se lancer dans 
l'inconnu d’une émigration. Cette pensée due, paraît-il, à Baruch, 
trouva de l'écho chez les uns et de l'opposition chez les autres. 
Pour faire l’accord sur un parti d’où dépendait le sort de tous, 
les chefs résolurent de s’en rapporter à la décision de Jérémie : 
le prophète, dirent-ils, devait se mettre en prières et implorer 
l'inspiration divine ; favorable ou non à leur sentiment propre, 
son jugement réglerait leur conduite, et ils s'engagèrent devant 
Dieu à s’y soumettre. 

Dix jours durant, Jérémie se tordit, pour ainsi dire, en invoca- 
tions et supplia Dieu de faire luire dans son esprit la clarté pro- 
phétique. Mais, dans l'intervalle, les chefs avaient changé d'avis. 
Tous à présent ne voulaient plus qu'émigrer, et le prophète vit leurs 
traits s’assombrir, quand il leur fit part de la révélation qu'il avait 
eue, savoir, qu’ils devaient rester dans le pays, sans rien craindre 
de Nabuchodonosor. « C’est si vous persistez à émigrer, ajouta-t- 
il, que le glaive que vous redoutez vous atteindra; aucun de vous 
alors ne reverra sa patrie et vous périrez tous .en Égy pte, frappés 
de calamités nombreuses. » Il n'avait pas achevé, que Jochanan et 


JÉRÉMIE ET LES ÉMIGRANTS. 257 


ses compagnons lui crièrent : « Tu mens : ce n’est pas Jéhovah, 
c'est ton disciple Baruch qui t’a suggéré ces paroles. » Et, sans plus 
délibérer, ils se mirent en route pour l'Égypte, entraînant bon gré 
mal gré toute la foule et, avec elle, Jérémie et Baruch. Qu’eussent 
fait d’ailleurs, seuls dans le pays désert, ce vieillard et son servi- 
teur? La troupe arriva ainsi à la ville égyptienne de Zaphnaï 
(Tachpanches), où elle trouva bon accueil : le roi Hofra n'eut 
point l'ingratitude de refuser l'hospitalité à ceux que ses ineita- 
tions avaient précipités dans de telles infortunes. Les fugitifs ren- 
contrèrent là d’autres Judéens qui les avaient devancés dans la 
contrée. | 

Juda, pendant ce temps, se voyait ravir ses derniers fils. Irrité 
du meurtre de Ghédalia et de ses soldats, Nabuchodonosor avait 
chargé le chef de sa garde du corps d'aller le venger et, pour la 
troisième fois, Nébusaradan s'était rendu à Jérusalem. Il n’y trouva 
plus que les laboureurs, les vignerons et les jardiniers abandon- 
pés par Jochanan et ses compagnons. Ce reste du reste comptait 
en tout sept cent quarante cinq personnes, y compris les femmes 
et les enfants; Nébusaradan l'emmena en captivité à Babylone 
(vers 582). C'était le troisième exil depuis Jéchonias : cette fois, 
encore les innocents payaient pour les coupables. L'histoire n'a 
point noté quel fut le sort d'Ismaël et de ses complices; mais le 
nom de Ghédalia demeura gravé dans la mémoire des survivants 
et l'anniversaire de sa mort devint un jour de deuil national, que 
les Judéens de la Babylonie observèrent chaque année. Nabucho- 
donosor, à partir de ce moment, n’eut plus qu’un souci, ne pas 
laisser un seul Judéen dans la Judée. La contrée se changea ainsi 
en une solitude, entièrement veuve non seulement d'hommes, 
mais encore d'animaux domestiques, et où les bêtes fauves régnè- 
rent sans partage, état de choses lugubre qui arracha des plaintes 
à un des prophètes postérieurs : « Les saintes villes, s'écriait 
cet homme de Dieu, ont perdu leurs habitants, Sion est devenu un 
désert, Jérusalem une solitude. » Le sol de Juda put, dans toute 
la force du terme, se reposer et observer les années sabbatiques, 
depuis si longtemps enfreintes, sauf dans quelques régions du 
sud, dont les Iduméens s’emparèrent, avec ou sans la permission 
du roi de Babylone, et qui étendirent le territoire édomite jusqu'à 

47 


258 HISTOIRE LES JUIFS. 


la Basse Terre (Schépélak\, le long de la mer. Aussi ces anciens 
voisins de Juda devinrent-ils l'objet d'une haine implacable de 
la part des exilés, qui n'oubliaient pas leur conduite envers Jéru- 
salem détruite et ses habitants fugitifs. Deux prophètes qui s’étaient 
soustraits à la mort et vivaient parmi los émigrés, Obadia et un 
anonyme, exprimerent avec force ces douloureux sentiments ; 
tous deux prédirent à Édom la punition de ses crimes envers un 
peuple frere. 

Bien que les Judéens ne rencuntrassent partout qu'inhumanité 
et que leur pays fût en partie aux mains de leurs ennemis, ceux 
qui vivaient en Égypie se berçaient encore d’espérances et, en- 
couragés par des fails de guerre, se voyaient prochainement rentrer 
dans leur patrie. Le vieux prophète Jérémie voulut les arracher 
à cette illusion. Pour d'autres raisons, du reste, il avait à cœur 
de leur adresser des réprimandes. Sourds aux avertissements 
du malheur, ils étaient retombés dans le culte de \Néith, la pré- 
tendue reine du ciel, sans cesser d'ailleurs d'invoquer Jéhovah 
et de jurer par son nom. Une dernière fvis, avant de descendre 
dans la tombe, il voulut les avertir qu’à ce point incorrigibles, 
ils ne reverraient jamais leur pays. Il convoqua donc les Judéens 
établis à Taphnaï, à Migdol, à Memphis et à Saïs (?), à une grande 
réunion qui eut lieu dans la première de ces villes, et leur exposa 
sans détour loute l’incunséquence de leur conduite. Mais telles 
étaient les racines que l'idolâtrie avait jetées dans leurs cœurs 
que, loin de s'amender, ils se firent honneur de leur aberration 
et déclarcrent net qu'ils n’y renonccraient pas. Les femmes sur- 
tout se montrèrent impudentes : « Notre bouche, dirent-elles, a 
fait vœu d'offrir le parfum de l’encens et des sacrifices de vin à la 
reine des cieux ; nous remplirons cette promesse, comme nous 
fimes jadis avec nos pères dans les villes de Juda et dans les 
rues de Jérusalem. Nous avions du pain alors en abondance ; nous 
étions heureux et ne connaissions pas le malheur; mais, depuis 
que nous avons cessé de sacrifier à Néith, nous avons manqué 
de tout et nous avons péri par le glaive et par la famine... Au 
reste, ajoutcrent-ellcs, sommes-nous donc seules à glorifier la 
reine des cieux et nos maris ne l'adorent-ils pas avec nous? » 
Jérémie répondit à leur insolence par la déclaration suivante : 


DERNIERS. DISCOURS DE JÉRÉMIE. 259 


« C'est bien, remplissez vos vœux: tous les Judéens périront dans 
le pays d'Égypte ; quelques-uns seulement échapperont à l'épée 
et reviendront dans le pays de Juda : ceux-là verront laquelle, 
de ma parole ou de la vôtre, subsistera. » Comme preuve de ce 
qu'il venait de dire, il leur annonça que le roi Hofra, sur lequel 
ils faisaient si grand fond, tomberait entre les mains de ses 
ennemis, comme Sédécias était tombé entre celles de Nabucho- 
donosor. 

Cette prédiction s’accomplit. Hofra, entré en campagne contre 
Cyrène, essuya une défaite, et la caste militaire, qu'irritait sa 
préférence pour les Cariens et les loniens, se souleva contre lui; 
un Égyptien de basse condition, Amasis (Amosis), se mit à la tête 
des révoltés, le battit, et, après l'avoir détrôné, le fit étrangler 
(571-70). Ce nouveau Pharaon n'eut de sollicitude que pour les 
Égyptiens et les Grecs, et n’avait aucun intérêt à se concilier les 
Judéens. Ceux-ci, délaissés, durent donc abandonner l'espoir de 
rentrer dans leur pays avec le secours de l'Égypte. Il semble que 
Jérémie fut encore témoin de cette révolution. Son âme tendre 
dut s’attrister encore davantage, en ses vieux jours, d'avoir si peu 
réussi à ennoblir des cœurs vulgaires, car ses compatriotes persé- 
vérèrent jusqu’au bout dans leur folie et leur endurcissement. 
Mais les efforts du prophète n'avaient pas été infructueux. Les 
semences qu'il avait répandues germèrent dans un autre sol et, 
sous les soins d’autres hommes de Dieu, épanouirent une floraison 
magnifique. Sa mission, qui n’était pas seulement de détruire, 
mais aussi de réédifier et de replanter, porta ses fruits sous un 
autre ciel. Baruch, fils de Nériya, son disciple, avait recueilli ses 
prophéties : après sa mort il se rendit auprès des exilés de Baby- 
lone et les leur fit connaitre. L’impression qu'elles produisirent 
fut des plus fécondes. 


20 HISTOIRE DES JUIFS. 


CHAPITRE XI 


L’EXIL EN BABYLONIE 


Fut-ce hasard ou volonté réfléchie? Les Judéens exilés à 
Babylone se virent traiter avec une grande aménité. Le hasard, au 
surplus, existe-t-il dans l’histoire des peuples et dans l'enchaine- 
ment des faits? Peut-on sérieusement prétendre que les rapports 
et les situations des hommes eussent pris une autre forme, si 
telle ou telle circonstance eût, par cas fortuit, tourné différem- 
ment ? Quoi qu’il en soit, la clémence de Nabuchodonosor fut un 
événement de haute importance pour la suite de Fhistoire de Juda. 
C’est à elle principalement que cette poignée de bannis, épave 
de tout un peuple, dut sa conservation et son entretien. Nabucho- 
donosor ne ressemblait point à ces conquérants sauvages qui ne 
se plaisent qu’à détruire et ne cherchent qu à satisfaire leurs 
instincts de cruauté, il avait tout autant à cœur de bâtir et de 
créer que de faire des conquètes, et voulait que l'empire qu'il 
avait fondé fût populeux et prospère. Il agrandit Babylone, et, 
pour qu'elle surpassät Ninive détruite, y éleva, sur la rive 
orientale de l'Euphrate, un nouveau quartier, qu'il peupla de 
tribus et de nations prisonnières. Nombre de captifs judéens 
reçurent ainsi des habitations dans sa capitale, et ceux qui 
s'étaient volontairement ralliés à lui furent sans doute l'objet 
d’égards particuliers. La bonté de Nabuchodonosor alla jusqu’à 
permettre à des familles, à des populations entières de demeurer 
ensemble, avec leurs gens et leurs esclaves, et de conserver ainsi 
leurs rapports antérieurs. Ces bannis vécurent en hommes libres, 
leurs droits et leurs habitudes domestiques restèrent intacts. Les 
familles immigrées de Jérusalem, princes de la race royale, descen- 
dants de Joab ou maison de Pachat-Moab, et d'autres encore, for- 


L'EXIL EN BABYLONIE. 261 


mèrent des agglomérations spéciales et purent même se gouverner 
selon leurs traditions respectives. Il n’y eut pas jusqu'aux anciens 
esclaves du temple (Wefhinim) et de l'État qui avaient suivi 
leurs maitres dans l'exil, qui n’eussent leurs groupes distincts 
où ils vivaient entre eux. 

Les exilés reçurent très probablement des terres en compensa- 
tion de celles que leur avait fait perdre leur émigration; ils les 
cultivèrent eux-mêmes ou bien les firent cultiver par leurs gens. 
Ils possédaient des esclaves, des chevaux, des mulets, des cha- 
meaux et des ânes, et, à part l’obéissance qu'ils devaient au roi, 
n'étaient guère assujettis qu’à une contribution foncière, peut-être 
aussi à un impôt personnel. Selon toute apparence, ils entretin- 
rent les uns avec les autres des relations d'autant plus étroites 
que, comme tous les bannis, ils ne renonçaient pas à l'espoir 
de quelque événement heureux qui les ramènerait dans leur 
patrie. Une autre circonstance qui les servit, ce fut que l'idiome 
dominant en Chaldée était l’araméen, langue jumelle de l’hébreu, 
qu'ils eurent bientôt apprise et qui leur permit d'entrer en com- 
merce avec la population indigène. 

Leur condition devint encore plus favorable à la mort de Na- 
buchodonosor (561). Le fils de ce monarque, Évil-Mérodach, 
différait absolument de son père, dont il n’avait ni le courage 
Militaire ni le génie politique. Il semble que, parmi les jeunes 
gens employés à sa cour, il y en eut aussi de judéens, principa- 
lement de la race de David, et qui remplirent l'office d'eunuques. 
Que de fois n'a-t-on pas vu ces gardiens du harem, serviteurs 
des caprices de leurs tyrans, s'élever du rang d'esclaves à la 
situation de maîtres de leurs maîtres! Évil-Mérodach paraît avoir 
été sous l'influence d'un de ces favoris, qui le disposa sans doute 
en faveur du roi Jéchonias, toujours emprisonné. En effet, dés la 
première année de son régne, on lui vit témoigner à ce prince 
une bienveillance singulière : il le délivra d’une captivité qui 
durait depuis trente-sept ans, se montra plein d'affabilite à son 
égard, et, non content de lui donner des vêtements royaux, l’ad- 
mit à sa table et pourvut largement à tous ses besoins. Les jours 
où le roi de Babylone tenait cour avec un redoublement de faste 
et réunissait autour de lui les grands du royaume, il faisait dres- 


2%? HISTOIRE DES JUIFS. 


ser pour Jéchoniac un trone plus élevé que ceux des autres rois 
vaincus auxquels il voulait du bien : l'univers entier devait ap- 
prendre par là qu'il entendait accorder à l'ex-roi de Juda le privi- 
lège d'honneurs particuliers. Quelques rayons de cette grâce 
descendirent sur les proches parents de Jéchonias : ceux d'entre 
eux que leur attitude avait fait retenir en prison sous le règne de 
Nabuchodonosor cbtinrent leur liberté sous celui de son succes- 
geur. Qui sait si Évil-Mérodach n'eût pas consenti, finalement. à 
renvoyer les exilés dans leur patrie et à replacer Jéchonias sur le 
trône? Mais la mort le surprit : il fut assassiné au bout de deux 
ans par son beau-frère Vérzglissar {560", et avec lui s'évanouirent 
les réves de retour que caressaient quelques esprits. L'illusion fit 
place à toutes les amertumes de la captivité. 

La prophétie, tant de fois répétée depuis un siècle, s'était 
donc accomplie : de tout le peuple il ne subsistait qu'un reste. 
Et ce reste était bien faible. De quatre millions d'âmes environ 
que comptaient les tribus au temps de David et où Juda et Benja- 
min (les Lévites non compris) entraient pour près d’un million, 
leur chiffre était tombé à environ cent mille. Des millions d’hom- 
mes avaient donc péri par l'épée, la famine et la peste, ou bien, em- 
menés captifs, s'étaient perdus en pays étranger. Mais l’autre 
moitié des prédictions, qui annonçait la régénération de Juda, ne 
s'était pas vérifiée encore. Peu corrigés par tous les malheurs de 
la patrie, la plupart des exilés, surtout les nobles, persistaient 
dans leur endurcissement et n'avaient pas cessé de pratiquer à 
Babylone le culte idolâtre auquel ils s'étaient habitués dans leur 
pays natal. Les chefs de famille ou Anciens, qui prétendaient à 
une sorte de souveraineté sur les membres de leur maison, con- 
tinuaient à pressurer ces derniers et à les maltraiter ou, ce qui 
revenait au même, ne prenaient d'eux aucun souci et, sous le 
ciel étranger les abandonnaient dénués de ressources à tous 
les hasards de l'existence. Parmi les terres qui leur avaient été 
assignées, ils avaient pris pour eux les meilleures, en ne lais- 
sant que les moins bonnes à leurs subordonnés. Le premier pro- 
phète de l'exil, É'zéchiel, fils de Busi (né vers 620, mort vers 570), 
s’appliqua de toute son ardeur à les éclairer et à leur inspirer des 
sentiments plus humains. Doué d'une éloquence simple et entrai- 


FAVEUR D'ÉVIL-MÉRODACH POUR JÉCHONIAS. 263 


nante, et que servait un organe agréable, pénétré de l'idéal 
religieux que le peuple était appelé à remplir, il fit entendre à ses 
compagnons d’infortune des exhortations que ceux-ci n'accueilli- 
rent d'abord qu'avec brutalité — ils allérent un jour jusqu'à le 
charger de chaînes, — mais dont la virile persévérance lui conquit 
peu à peu tant d'ascendant, qu'ils se pressèrent autour de lui, 
comme suspendus à ses lèvres, en le priant de leur dévoiler l’ave- 
nir. Tant que dura la lutte à Jérusalem, il demeura sourd à 
toutes leurs instances : à quoi bon, en effet, répéter pour la 
centiéme fois ce qu'il avait si souvent annoncé, à savoir que 
ville, nation et temple étaient irrévocablement voués à la destruc- 
tion. Ce n’est qu'après avoir appris d'un fugitif que la eata- 
strophe avait eu lieu, qu'il sortit de son mutisme. Alors il parla : 
il s’attaqua aux chefs de famille, à ces grands sans conscience 
et sans cœur, qui s'étaient arrangé dans l'exil une vie de bien- 
être et se montraient impitoyables envers leurs frères; il tonna 
contre l'idolâtrie et ne répondit que par le silence du mépris à 
ceux qu'il voyait arriver à lui, l'image de leurs dieux sur la poi- 
trine et dans le cœur. 

Comme le reste des prophètes, Ézéchiel avait annoncé dans 
les termes les plus catégoriques non seulement que le peuple de 
Juda rentrerait dans sa patrie, mais encore qu'un changement 
se ferait dans les cœurs. Or nombre d'’exilés qui en étaient 
venus, sous les coups de l’infortune, à désespérer du relève- 
ment national, s’abandonnaient eux-mêmes et, dans l'espoir du 
retour promis, ne voyaient plus qu’un rêve. « Nos ossements, 
disaient-ils, sont desséchés, notre espérance s'est évanouie, et 
nous ne sommes plus rien. » Désespérer de lui-même est pour un 
peuple le pire de tous les maux; bannir une si morne appré- 
ciation parut donc au prophète le premier de ses devoirs : ce 
fut l’objet de cette belle parabole des ossements rendus à la vie, 
où il leur présenta l’image de la résurrection espérée. 

D’autres encore désespéraient, mais pour une raison diffé- 
rente, du rétablissement de la nationalité anéantie. Ceux-ci 
se sentaient écrasés sous le poids de leurs fautes. Pendant des 
siècles, le peuple avait provoqué la colère de Dieu par son idolà- 
trie et ses autres crimes; comment effacer tout cela? Ne fallait-il 


264 HISTOIRE DES JUIFS. 


pas que les péchés eussent leur suite inéluctable, la mort du 
pécheur ? « Nos fautes et nos péchés sont sur nous, gémissaient- 
ils, et à cause d'eux il faut que nous pourrissions; comment pour- 
rions-nous vivre? » Ces sombres pensées furent également com- 
battues par Ézéchiel. 11 ébranla l'ancienne croyance, profondé- 
ment enracinée dans les esprits, qui faisait du châtiment la suite 
indissoluble du péché, de la mort ou du malheur du coupable la 
conséquence forcée du crime. Il établit, sinon le premier, du moins 
avec le plus de force, la consolante doctrine du repentir, en pro- 
clamant que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, et le laisse 
en vie, s’il renonce à sa mauvaise conduite. Ézéchiel parla sou- 
vent, et sous des formes diverses, de la délivrance et de la pros- 
périté qu'il entrevoyait dans l'avenir, et en fit une peinture idéale. 

Telle était, à ses yeux, la certitude du rétablissement de la 
patrie, qu’il traça un plan de reconstruction du temple, ainsi 
qu’une nouvelle règle pour le service du culte et pour les prêtres. 
Assurément il était loin de croire que cet avenir de lumière fût 
prochain : les sentiments, les idées, les actes des Judéens, qu'il 
observait journellement, n'’auturisaient guère une espérance si 
hardie; cependant c’est sous son influence et sous celle des au- 
tres hommes de Dieu que se firent les premiers pas dans la voie 
de la rédemption. Peu après la mort d'Ézéchiel et de Jérémie, se 
produisit d’une manière tout inattendue un commencement de 
retour au bien. L’exil, avec ses conséquences, pénibles en dépit 
de la bienveillance de Nabuchodonosor et de son fils, contribua 
sans doute au changement des esprits, mais ce fut surtout l’action 
des écrits prophétiques. Au milieu de l'idolâtrie qui avait souillé 
les royaumes d'Éphraïm et de Juda s'était épanouie une moralité 
plus pure : « L'esprit de Dieu avait séjourné dans l'impureté du 
peuple. » Les hautes pensées que les prophètes et les poètes 
avaient évoquées dans le cours des siècles ne s'étaient pas exhalées 
dans les airs avec la parole et le chant, mais avaient pris racine 
dans quelques cœurs et s'étaient conservées par l'écriture. Les 
prêtres de cette famille de Sadoc, qui avait su se préserver de 
l'idolâtrie, avaient emporté dans l'exil la Thora, le Pentateuque: 
les disciples des prophètes avaient apporté les Discours prophéti- 
ques; les Lévites, les Psaumes; les sages le trésor des Proverbes ; 


ÉTAT MORAL DES EXILÉS. 265 


les hommes versés dans la connaissance des temps passés, les 
Livres d'histoire. Les biens les plus précieux avaient pu se perdre; 
mais un bien était resté, qui échappait aux ravisseurs et qui 
avait accompagné les exilés sur la terre étrangère. Cette riche et 
brillante collection d’écrits exerça l'action la plus salutaire : elle 
instruisit les esprits, ennoblit les âmes et rajeunit les cœurs; 
elle apparut comme un foyer d'où rayonnaient, pour ainsi dire, 
les miracles. Ne s’était-elle pas littéralement vérifiée, cette pré- 
diction qu'on y lisait, que le pays d'Israël vomirait le peuple à 
cause de sa folie et de ses vices, comme autrefois les peuplades 
cananéennes ? Ne s’étaient-ils pas accomplis, et avec l'exactitude 
la plus effrayante, les châtiments dont les prophètes avaient me- 
nacé Israël? Journellement Jérémie avait annoncé, dans les termes 
les moins équivoques, la chute de la nationalité, de l’État, de la 
capitale et du temple; Ézéchiel avait de même tracé à l'avance 
le funèbre tableau de la guerre et de l'exil, et ces prophéties 
s'étaient réalisées; et, en remontant ainsi le cours des âges, on 
voyait que déjà Isaïe, Osée, Amos et Moïse lui-même avaient 
montré dans la ruine et l’exil les suites fatales de l'infraction à 
la loi. Et, malgré tant de calamités, le peuple n'avait pas péri 
tout entier; un reste en subsistait, reste faible, il est vrai, et 
sans patrie, mais enfin toujours debout et qui précisément avait 
trouvé grâce aux yeux de ses. vainqueurs. Il était donc visible 
que, même dans le pays de leurs ennemis, Dieu ne rejetait pas 
les enfants d'Israël, ne les avait pas définitivement repoussés; 
qu'enfin il ne voulait ni les anéantir ni rompre l'alliance qu'il 
avait faite avec leurs pères. 

Un autre miracle encore s’accomplit sous les yeux des exilés. 
Une partie des descendants des dix tribus, dispersées depuis plus 
d'un siècle dans les provinces assyriennes et qui passaient pour 
disparues, s'était conservée avec son caractère propre et se rappro- 
cha, cordiale, de frères et de compagnons de malheur dont une 
haine factice l’avait si longtemps séparée. De ce côté aussi l’on 
voyait donc se réaliser les prophéties, l'union d'Israël et de Juda 
se rétablissait, et cet événement fut pour tous ceux que l’aveu- 
glement ne rendait pas insensibles une source de confiance dans 
le caractère impérissable de la descendance d'Abraham. Ceux qui 


266 HISTOIRE DES JUIFS. 


savaient lire prirent en main les écrits sauvés du naufrage de la 
nationalité, les méditèrent pour y chercher des enseignements 
et y puiser des consolations. Ils s'attachèrent principalement aux 
discours de Jérémie : la douceur et la mélancolie qu'on y sent 
vibrer s'accordent, en effet, avec les dispositions qu'inspire l'exil. 
Ces prophéties, apportées d'Égypte par Baruch, devinrent pour 
eux un livre usuel. Ce que n'avait pu la parole vivante jaillissant 
de la bouche des hommes de Dieu, la lettre inanimée, conservée 
sur le parchemin, l'accomplit. L'esprit des prophètes passa dans 
l'âme des lecteurs, qu'il remplit d'espérances, et la rendit acces- 
sible à de meilleurs sentiments. 

Pour affermir ce premier retour au bien, les chefs spirituels 
du peuple employtrent de nouveaux moyens d'enseignement. 
L'un d'eux, probablement Baruch, composa (vers 555) pour le 
peuple un livre d'histoire embrassant la longue succession des 
faits, depuis la création du monde et les origines de la nationalité 
israélite, jusqu'aux événements contemporains les plus récents. 
Ce compilateur réunit la Thora, le livre de Josué, ceux des 
Juges et de Samuel, en une suite qu'il compléta en y ajou- 
tant l'histoire des Rois depuis Salomon jusqu'à Jéchonias, dont 
il avait vu, sans doute, de ses propres yeux le changement de for- 
tune. Il présenta le cours des annales de la royauté de manière à 
faire sentir que l’abaissement graduel qui avait suivi la mort de 
de Salomon et les calamilés qui avaient frappé les deux royaumes 
étaient les résultats de l’apostasie des rois et du peuple, les con- 
séquences de l'idolàtrie et de désurdres de tout genre. Toutes ces 
parties séparées formèrent, par leur réunion, un recueil d'histoire 
qui n'a point d'égal, recueil sommaire et néanmoins riche de faits, 
simple el cependant rempli d'art, mais surtout plein de vie et 
d'une force d'impression très grande. Ce fut le second livre popu- 
laire des exilés babyloniens; nombre d'entre eux ne se conten- 
tèrent pas de le lire avec l'attention la plus soutenue, ils s’en 
pénétrérent et en suivirent les conseils. Des scribes lévites en 
multiplièrent les copies. Sous l’action de ces écrits, le « cœur de 
pierre » commença à se changer en « cœur de chair, » et un 
nouvel esprit respira dans le peuple. Ce qu'Ézéchiel avait préparé, 
Baruch le continua. 


INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE SACRÉE. 267 


Cette étude des textes sacrés eut pour effets immédiats le re- 
tour sur soi-même, le repentir, le repentir profond d’une déso- 
béissance opiniâtre et d’une si longue persistance dans l'idolà- 
trie. Ceux qui purent mesurer l'étendue de leur faute voulurent 
effacer toutes ces souillures par les larmes de la contrition. Ils 
reconnurent que les calamités qui les avaient frappés étaient mé- 
ritées, que Dieu en avait agi avec eux suivant leur conduite et 
selon leurs actes. Beaucoup se repentirent de tout leur cœur 
de leur passé d’iniquité. Les quatre jours néfastes de la dernière 
période, le jour où avait commencé le siège de Jérusalem (au 
dixième mois), où la ville fut prise (au quatrième), ceux de la 
destruction (cinquième mois) et du meurtre de Ghédalia (dixième 
mois) furent institués jours de deuil, d'abord par une partie 
des exilés, puis, successivement, par le reste des Judéens. On prit 
l'habitude de jeüner et de se lamenter ces jours-là, de se couvrir 
de vêtements déchirés, de s'asseoir dans la cendre. Ces jours 
d’expiation témoignèrent que le peuple sortait enfin de son 
aveuglement et se sentait porté à revenir au bien; ce furent à 
la fois chez lui des signes de repentir et des anniversaires na- 
tionaux, les premiers de l'ère postérieure à l'exil. 

Le sentiment profond du regret des fautes passées donna nais- 
sance à un genre particulier de psaumes, qu'on peut appeler 
Psaumes de pénitence ou de confession. De même qu'après la 
sortie d'Égypte, la génération nouvelle avait été élevée dans la 
confiance en Dieu et dans l'aspiration sincère au but de ses des- 
tinées, de même, pendant l’exil, la jeunesse fut instruite dans un 
esprit nouveau. Au désert, l’œuvre d'éducation avait été faite par 
l'imposante personnalité de Moïse; à Babylone, elle le fut par les 
livres saints, par l'enthousiasme qu'ils allumèrent pour la loi 
primitive. Le nombre des fidèles, des « zélés de la parole de Dieu » 
ou des « cherchants Dieu, » allait s’augmentant. Les Anavim 
en formaient le noyau. Ils pleuraient Jérusalem et sa magnifi- 
cence passée, dont la radieuse image leur apparaissait dans 
ces livres. Ils marchaient le cœur brisé, l’esprit humble, portant 
les signes extérieurs du deuil et s'appelant eux-mêmes « les 
affligés de Sion. » Des personnages considérables, investis de 
fonctions à la cour de Babylone, se joignirent à eux. Leur âme 


268 HISTUIRE DES JUIFS. 


était remplie de Jérusalem; « ils chérissaient les pierres de la 
ville sainte et étaient attendris à la vue de sa poussière. » Le 
Lévite qui, interprète de ses compagnons, a si poéliquement enno- 
bli le souvenir de Jérusalem, rend dans tuute son émotion le sen- 
timent de ces affligés de Sion : 


Près des fleuves de 
Au souvenir de 


“1 nous étions assis et nous pleurions 
ion 


Aux sau e nous avions suspendu nos harpes, 
Car ceux qui nous retenaient caplifs nous demandaient des chants, 
Et nos oppresseurs des canliques de joie. 
« Chantez-nous, disaient-ils, des chants de Sion. 
— » Comment chanterions-nous le chant de Jéhovah sur la terre 
étrangère ? 
Si je pouvais l'oublier, à Jérusalem, que ma droite se dessèche. 
» Que ma langue rèste attachée à mon palais, 
» Quand je ne pensérai plus à toi, 
» Quand je ne placerai plus Jérusalem à la têle de mes joies. » 


Les affligés de Sion, en priant pour leur délivrance ou en con- 
fessant leurs péchés. se tournaient du côté de Jérusalem, comme 
si la place où jadis s'élevait le temple eût conservé sa sainteté et 
qu'il ÿ eût à en attendre l'exaucement et la gräce. Comme ces 
« zélés de la parole de Dieu » ne pouvaient, à l'étranger, offrir 
de sacrifices, ils s'habituërent à voir dans la prière l'équivalent 
des offrandes. Trois fois par jour, ils se rassemblaient pour prier 
en commun, et leur réunion, plus ou moins nombreuse, formait 
une communauté. La « maison de prière » remplaça pour eux le 
temple. Il est probable que les psaumes de pénitence et de deuil 
ont résonné dans les oratoires de Babylone. 

Ce qui accrut encore l'exaltation pour Jérusalem, pour la déli- 
vrance et la loi, ce fut le prodigieux spectacle de la conversion 
de païens, l'accession de gentils à l'alliance d'Abraham, phéno- 
mène presque miraeuleux et dû certainement à l'enthousiasme 
judéen, car l'enthousiasme appelle l'enthousiasme et enfante des 
prodiges. Les eonvertis devinrent de zélés apôtres de leur 
; les pécheurs de la veille, arrivés à la con- 

montrèrent aux pécheurs du jour « le che- 


ENTHOUSIASME POUR JÉRUSALEM. 969 


min de leur Dieu. » Qu'il était aisé, d’ailleurs, au Judéen d'op- 
poser au culte puéril des images chaldéennes la doctrine d’un 
Dieu pur esprit et de rendre le premier ridicule. Quand il voyait 
l'artiste babylonien tailler dans le bois une idole et en implorer 
ensuite l’assistance, en employer les débris à allumer son four 
et à cuire son pain, ou bien à se chauffer, l'exilé, que pénétrait 
la majesté de son Dieu, pouvait-il retenir un sarcasme ou tout 
au moins un sourire? Et, s’il se laissait aller à la controverse, 
ne trouvail-il pas dans les écrits nationaux ample matière à 
faire ressortir l’excellence de sa loi? C’est: ainsi qu’en enten- 
“dant célébrer le grand nom du Dieu d'Israël et sa main toute- 
puissante, bien des Chaldéens ouvrirent les yeux et s’unirent à 
un peuple qui professait une tout autre croyance. Les prosélytes 
observèrent le sabbat, suivirent les lois, se soumirent même, 
ce semble, à la circoncision. Cette première conquête morale eut 
son contre-coup sur les Judéens. Ils aimèrent davantage leur Dieu 
et leur loi en leur voyant gagner les païens. Vingt ans à peine 
après la mort des deux prophètes qui avaient tant de fois repro- 
ché au peuple son cœur de pierre, la régénération était accom- 
plie : la littérature sacrée, rendue accessible, avait été une 
source de rajeunissement ; elle avait rafraïichi les âmes et adouci 
les cœurs. Toutefois il fallait encore que l'esprit nouveau qui avait 
pénétré dans le peuple s’affirmât, qu'il s'éprouvât dans la lutte et 
se fortifiât dans la souffrance. L'occasion ne lui en manqua pas. 

Si, dans le cadre de la vie judéenne à Babylone, les vertus de . 
la jeune génération, son ardeur pour la lecture des livres saints, 
son enthousiasme pour un passé glorieux apparaissaient comme 
les parties lumineuses du tableau, ces clartés avaient leurs om- 
bres, d'autant plus tranchées, d'autant plus profondes, qu'elles- 
mêmes brillaient d'un éclat plus vif. Une partie des exilés, sur- 
tout les grandes familles, non seulement persistaient dans leur 
ancienne corruption, mais encore en empruntaient une nouvelle 
à leur entourage. Cette gigantesque ville de Babylone et l’im- 
mensité de l'empire chaldéen exerçaient une sortc de charme 
sur les classes élevées, leur inspiraient l'envie d'imiter les mœurs 
chaldéennes et, de plus, leur ouvraient un champ d'action dont 
la vaste étendue sollicitait leurs aptitudes. À Babylone floris- 


270 HISTOIRE DES JUIFS. 


sait le commerce des produits du sol avec celui des étoffes pré- 
cieuses que fabriquait le pays et qu'on recherchait au loin. Cette 
capitale était un marché de premier ordre : les exilés qui s'étaient 
auparavant déjà livrés au négoce y trouvèrent l'occasion non- 
seulement de continuer leurs affaires, mais encore de leur im- 
primer plus d’essor. Ils firent de fréquents et longs voyages pour 
l'achat ou le troc des marchandises et acquirent ainsi de gran- 
des richesses. Dans un pays de volupté, la fortune rend vo- 
luptueux : les Judéens opulents copièrent la vie efféminée des 
Babyloniens, adoptérent l'idolâtrie babylonienne ; ils dressèrent 
la table en l'honneur de Gad, le dieu de la fortune, remplirent 
le calice à la gloire de Hexi, la déesse du destin, pour appeler 
sur leurs entreprises la faveur de ces divinités. En un mot, ils 
s'identifièrent si complètement à Babylone qu'ils oublièrent Jéru- 
salem, naguère encore l'objet de tous leurs vœux, et ne voulurent 
plus entendre parler de retour. Ils se déclarèrent Babyloniens, 
prétendirent le rester et se moquérent de ceux qui s'exaltaient 
pour Jérusalem. 

Ce contraste s'accentua encore avant de disparaitre : la piété 
brûlante, le zèle de flamme et l'enthousiasme de la Jérusalem 
idéale qui régnaient d’un côté, tranchèrent de plus en plus vive- 
ment sur la mondanité, la soif de jouissances et l'oubli des vieux 
souvenirs qui se montraient de l’autre, et cette opposition eut 
ses interprètes dans deux partis qui se vouèrent une haine 
réciproque. Les zélés et les grands esprits — il ÿ en avait quel- 
ques-uns parmi les exilés — n'en apportèrent que plus d’ar- 
deur à triompher de cet antagonisme. Ils s'appliquèrent d'abord 
à s’affermir eux-mêmes et à fortifier dans leurs convictions les 
membres de leur propre parti; ensuite ils portèrent leur action 
sur ceux de leurs frères qui professaient d’autres sentiments et 
leur étaient hostiles. De ce déploiement d'efforts naquit une nou- 
velle guirlande de fleurs poétiques, qui surpassèrent en beauté 
les anciennes. Les vingt dernières années de l'exil furent aussi 
fécondes, sinon plus, que l’époque d'Ézéchias. Les hommes de 
l'esprit, les disciples de Jérémie et d'Ézéchiel, qui s'étaient 
plongés dans la méditation des livres saints, jusqu'alors igno- 
rés, et avaient mis leur âme à l'unisson de ces écrits, conçu- 


LE PARTI MONDAIN. 271 


rent des pensées créatrices, qu'ils revêtirent des formes les 
plus harmonieuses. Sous le ciel étranger et dans les souffrances 
de l'exil, l'onde poétique jaillit pleine de fraicheur, et avec une 
abondance qui put sembler intarissable. La langue hébraïque, 
que les exilés n'avaient cessé de parler au milieu des Araméens, 
si même, par patriotisme, ils ne l'avaient cultivée davantage, 
demeura l'organe de cette renaissance. Les dernières années de 
l'exil virent naître non seulement de nouveaux psaumes et de 
nouveaux proverbes, mais encore un genre nouveau d'élo- 
quence prophétique et une forme d'art nouvelle : le poëte ano- 
nyme réunit les Proverbes . anciens (Proverbes de Salomon, 
Mischlé) qu'on avait recueillis déjà sous Ézéchias, et y ajouta 
un préambule qui reflète l’état moral de son temps. Ce ne 
fut pas dans l'antiquité qu’il puisa ses maximes, mais dans la 
contemplation philosophique des actions de l’homme et de leurs 
conséquences. Cette clarté de vue, cette sagesse (C4ochkmah) tirée 
de l'expérience, bien que d’origine humaine, conduisait selon lui 
au même résultat que la loi israélite, d'origine divine : que les 
mondains consentissent seulement à écouter la sagesse, et ils 
abandonneraient les sentiers de l’erreur. Le livre des Proverbes 
peut se résumer comme suit: le commencement de la sagesse est 
la crainte de Dieu, et celle-ci préserve l’homme de la perdition; 
le péché, au contraire, est folie et mène le pécheur à sa ruine; la 
prospérité des insensés les tue, leur bonheur les anéantit. — Mais 
quelle est la récompense réservée au juste qui souffre ou, ce qui 
revient au même, au sage? La « Sagesse », comme les psalmistes 
de l'exil, ne sut répondre à cette question qu'en montrant la 
splendeur à venir du retour dans la patrie : 


Les justes habiteront de nouveau le pays 
Et les innocents y demeureront. 


Mais si cette réponse suffisait aux cœurs pieux, à ceux qui 
cherchaient Dieu, aux affligés de Sion, elle était bien loin de con- 
soler ceux dont la foi chancelait et plus encore de convertir les 
mondains, qui ne voulaient à aucun prix quitter Babylone. Aussi 
loin que portait le regard de l'observateur, il ne pouvait s'empé- 


272 HISTOIRE DES JUIFS. 


cher de reconnaitre que les pécheurs prospéraient, tandis qu'il 
n’était pas rare de voir le malheur s’acharner sur ceux qu’animait 
la crainte de Dieu. Journellement cette maxime du Psalmiste, que 
le juste n'est jamais abandonné, se trouvait démentie par les 
faits, ou bien force était de soupçonner la conduite de ce juste. 
Une dissonance si manifeste avec les lois de l'ordre universel 
faisait trop douter de la doctrine des pères et de la justice divine, 
elle retentissait trop douloureuse dans les cœurs pour ne pas 
impérieusement réclamer une explication. Un poète anonyme 
entreprit de résoudre l'énigme et créa un des plus parfaits chefs- 
d'œuvre qu’ait enfantés l'esprit humain. Tout en se proposant, lui 
aussi, d'éclairer et d’instruire, l’auteur de cette magistrale com- 
position ne voulut pas le faire à la manière, déjà moins goûtée 
alors, du Psaume ou du Proverbe, et c'est sous la forme d’un 
dialogue d'amis qu'il traita le grave problème qui oppressait la 
conscience des exilés. Cet entretien supposé, qui a pour sujet 
les tribulations de Job, ne se déroule pas en une analyse pé- 
dante et sèche; il se distingue, au contraire, par une ampleur 
d'exposition, une pureté de forme et une richesse de poésie qui 
en font une lecture des plus attachantes. Aussi l'intérêt s'en sou- 
tient-il sans fléchir d’un bout à l'autre. 

Le plan du Zicre de Job est éminemment artistique. Le poète a 
distribué en trois rôles les différentes pensées qu’il a voulu 
exposer et a donné à chacun des interlocuteurs un caractère déter- 
miné, auquel celui-ci reste fidèle. Le dialogue est par là rendu 
vivant et les propositions qui s’y développent excitent l’atten- 
tion. Voici la moralité de cette œuvre philosophique : les voies 
de Dieu dans le régime de l'univers sont, il est vrai, impénétrables 
à l'homme, mais il est constant que les souffrances du juste ser- 
vent à éprouver sa piélé. S’il supporte l'épreuve, sa récompense 
sera d'autant plus grande. | 


LE LIVRE DE JOB. 973 


CHAPITRE XII 


L'APPROCHE DE LA DÉLIVRANCE. 


(555-538) 


Vers le même temps surgirent en Asie Mineure et en Babylonie 
des événements qui devaient décider du sort des exilés. Un des 
grands de Babylone, Nabonad, s'était emparé du pouvoir (555). 
_ Déjà, quelques années auparavant, un vaillant héros, le roi de 
Perse Cyrus (Koresch) avait conquis la Médie avec sa capitale 
Ecbatane (Achmata) et toutes les provinces qui en dépendaient. 
Les Judéens patriotes virent dans ces faits comme l'annonce d'un 
revirement prochain de leur propre destinée. Les prophètes Jéré- 
mie et Ézéchiel n'avaient-ils pas, en effet, de la façon la plus 
positive, assigné un lerme à la captivité et prédit le retour dans la 
patrie? Des démarches furent donc faites auprès de Nabonad pour 
qu’il permit aux Judéens de rentrer dans leur pays. Les espérances de 
ces derniers durent être d'autant plus vives que le nouveau souve- 
rain, à peine monté sur le trône, avait répondu aux vœux des Phé- 
_niciens en leur rendant un roi de leur dynastie nationale et, plus 
tard, avait autorisé le frère de ce prince à régner à son tour. Pour- 
quoi les exilés de Judée n'’obtiendraient-ils pas la même faveur 
que leurs anciens voisins? La demande en fut présentée proba- 
blement par le fils de Jéchonias, Sckaltiel, avec l'appui des favo- 
ris judéens. Mais Nabonad refusa de l’accueillir et se montra 
aussi inflexible que jadis Pharaon pdur les enfants d'Israël. 

Cette déception, qui se doublait d’une avanie, alluma au cœur 
des patriotes judéens une haine brûlante pour la Babylonie et 
son roi. Babylone fut, de ce moment, l'objet de leur exécration, 
au même degré qu'Édom; ils suivirent avec anxiété le progrès 
des armes de Cyrus. Un choc des deux puissances paraissait 

18 


274 HISTOIRE DES JUIFS. 


inévitable. Le roi de Perse faisait alors la guerre à Crésus, roi 
de Lydie, dont la ligue avec Nabonad et le roi d'Égypte Amasis lui 
créait une nouvelle raison de soumettre Babylone, limitrophe de 
ses États. Peut-être avait-il des affidés parmi les favoris de la 
cour ou les païens convertis : on a lieu de le croire, à en juger 
par les mesures dirigées contre eux par Nabonad et la bienveil- 
lance que leur montra plus tard le conquérant; en tout cas, l’a- 
nimosité du roi de Babylone à leur égard donne à supposer qu'il 
soupçonna leur fidélité. 

La persécution frappa d’abord ceux qui se distinguaient le plus 
par leur patriotisme et leur piété: des peines rigoureuses furent 
édictées contre eux et appliquées avec la dernière barbarie. Il 
semblait que ce reste de la nation dût, à l'exemple de Job, subir 
l'épreuve de l’affliction et se purifier dans les souffrances. Les uns 
furent assujettis à de durs travaux, dont les vieillards mêmes ne 
furent pas exempts; les autres jetés dans de noirs cachots, 
chargés de coups, trainés par les cheveux et la barbe et livrés à 
toutes les insultes. Les plus zélés bravèrent la mort, en annon- 
“çant à haute voix la prochaine délivrance par Cyrus. Comme tous 
ces persécutés appartenaient à la classe des Humbles, ils suppor- 
térent les tortures avec fermeté et endurèrent le martyre victo- 
rieusement. Un prophète contemporain, témoin de la persécution, 
s’il n’en fut victime, en a fait une peinture sommaire, mais émou- 
vante. Considérant les Humbles comme le cœur de la nation, il 
parle de leurs supplices comme si le peuple tout entier les eût 
endurés : 


Méprisé et abandonné parmi les hommes, 
Homme de douleur et familiarisé avec la souffrance, 


Il a été maltraité, bien qu'il fût humble, 

Et il n’a pas ouvert la bouche. 

Comme un agneau mené à la boucherie, 

Et comme une brebis muette devant ses tondeurs, 
Il n’a pas ouvert la bouche. 

Il est enlevé par la prison et le jugement, 

Et son amertume, qui peut la raconter ?a 


HAINE DES EXILÉS POUR BABYLONE. 7 275 


Une ère de douleurs venait de s'ouvrir pour les Judéens à 
Babylone, comme jadis pour leurs ancêtres en Égypte, avec cette 
différence toutefois qu’au lieu de corvées aux champs et aux 
constructions, c’étaient.la prison et la mort qui les attendaient, 
et que ceux qui reniaient leur nationalité demeuraient saufs. Sur 
cette terre d’exil aussi, les plaintes des Judéens montèrent vers 
le ciel. Les psaumes composés à cette époque reflètent, avec la 
tristesse de ces martyrs, les espérances qui s’y mêlaient. Plu- 
sieurs prophètes, avec une précision qui tient du prodige, annon- 
cèrent la chute prochaine de Babylone et la délivrance des captifs. 
Deux d'entre eux ont laissé des discours qui ne le cèdent en rien 
aux meilleurs monuments des générations prophétiques antérieu- 
res. L'un surtout a déployé une telle vigueur, une telle richesse 
de poésie, que ses œuvres comptent parmi les plus belles, et non 
pas de la littérature hébraïque seulement. 

C’est au moment où Cyrus entreprenait enfin son expédition, 
depuis longtemps projetée, contre Babylone et où le cœur des 
exilés palpitait dans les fièvres de l’attente, que cet homme de 
Dieu fit entendre sa mâle parole, dont la chaude énergie n'a point 
- d'égale en ce genre d’éloquence. Si la perfection d'une œuvre 
d'art consiste dans cet accord absolu de la pensée et de l’expres- 
sion qui permet d'en embrasser toute la profondeur et la rend 
saisissable à toutes les intelligences, la longue suite des discours 
de celui que, faute de connaître son nom, l’on appelle le Second 
Isaïe ou l’Zsaïie de Babylone, est un chef-d'œuvre sans rival. Il 
unit la fécondité de la pensée à l'élégance de la forme, la puis- 
sance qui entraine à la douceur qui attendrit, l’unité à la 
diversité, l’élan poétique à la simplicité, et le tout en un style si 
noble, avec une telle chaleur d’accent, que son œuvre, composée 
pour ses contemporains, s'applique à tous les âges et à toute 
époque saisit les cœurs. L’Isaie de Babylone a voulu consoler ses 
compagnons de douleur, les soutenir en leur montrant dans un 
haut idéal le but de leur existence; il a ainsi, pour tout homme 
intelligent et sensible, à quelque race et à quelque langue qu'il 
appartienne, conféré à la race souffrante d'Israël le douloureux 
privilège d'enseigner, à travers les siècles, comment un peuple 
peut être à la fois grand et petit, persécuté à mort et pourtant im- 


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L'ISAÏE DE BABYLONE. 211 


Et je te donnerai une fondation de saphirs. 


Tous tes fils seront disciples de Jéhovah. 
Grand sera le bonheur de tes enfants. 


Comme un homme que sa mère console, 
Ainsi je vous consolerai, 
Et vous serez consolés à Jérusalem. 


Mais cette consolation, est-ce l'attente d’une vaine pompe ter- 
restre, de la puissance et de la domination? Non, c'est l'espérance 
d'une rédemption qui embrassera le monde entier. Ce prophète de 
l'exil a, le premier, conçu la bénédiction promise à Abraham 
comme l'annonce du-salut pour toutes les races de la terre et, le 
premier, en a fait comprendre, dans toute son ampleur, la lumi- 
neuse notion. Un ordre entièrement nouveau descendra sur le 
monde: ce sera comme la création de cieux nouveaux et d’une 
terre nouvelle, et les choses anciennes seront oubliées et pardon- 
nées. Tous les peuples, toutes les extrémités de la terre auront 
part à cette délivrance, tous les genoux fléchiront devant le Dieu 
qu'adore et qu'annonce Israël, et toutes les bouches jureront par 
son nom. C'est pour accomplir ce salut qu’Abraham est appelé des 
zones éloignées de la terre et ses descendants choisis dés le ventre 
maternel. Israël, le peuple de Dieu, a été élu par Dieu pour être 
son serviteur et son messager vers les peuples, pour servir d’al- 
liance et de lumière aux nations, pour ouvrir les yeux des aveu- 
gles. C'est là le but de Dieu, celui que sa Providence a eu en vue 
dès l’origine des temps. Lorsqu'il a tendu les cieux et fondé la 
terre, il a aussi jeté les yeux sur Israël, sur Yeschouroun, pour en 
faire son peuple, son serviteur et son apôtre. Ce peuple-apôtre, 
élu de Dieu, porteur du salut de toutes les nations et de toutes les 
langues, la poétique éloquence de ce prophète le glorifie avec une 
telle exubérance, qu'il apparait comme un peuple idéal. Et est-il, 
en effet, rien de plus haut que d’être le guide des peuples sur le 
chemin de la vérité, de la justice et du salut? L’Isaie de Babylone 


7,» HIST AIRE DES JIUIFS. 
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9. LG : 


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À 
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Puisque ce n'est point par la violence que le messager de Dieu 
fera triompher la vérité et propagera la doctrine, que doit-il done 
faire pour en amener la reconnaissance universelle? [wnner 
l'exemple, se dévouer volontairement et se sacrifier pour sa loi, 
demeurer ferme devant toutes les persécutions, supporter enfin 
avec patience l'ignominie et l'outrage. Cette mission reconnue 
d Israël, le prophéte de l'exil l'expose d'une manière admirable en 
peu de mots, qu'il met dans la bouche du peuple lui-mème. Ce 
martyre conscient, cette constance d'un coté, cette douceur et cette 
résignation de l’autre, voilà, dit l'Isaie de Babylone, ce qui doit 
procurer la victoire à la loi de justice que représente l'Israël idéal 
et valoir à celui-ci sa juste récompense. Les nations elles-mêmes 
arriveront à voir que c'est précisément par ses douleurs, par sa 
persévérance et son esprit de sacrifice que ce peuple, sous ses de- 
hors d’esclave, a rempli une grande tàche, leur a apporté la 
rédemption et la paix. La pensée fondamentale du prophète, après 
avoir revétu d’abord la forme d'un monologue prophétique des 
nations, se résume dans une autre formule, brève et forte : 
« Le temple du Dieu d'Israël sera un jour une maison de prière 
pour tous les peuples. » 

Voilà comment est résolue par Isaïe l'obscure énigme du rôle 
d'Israël. Ce peuple a reçu le lourd fardeau de l’apostolat parmi les 
pations, et ce ministére, il doit le remplir par ses souffrances et 
sa fermeté. Comme peuple-martyr il est peuple-apôtre et ne 


CONSOLATIONS ET PROPHÉTIES. 279 


mourra point. C’est pour son propre bien que Dieu lui a infligé 
l'exil, afin de le purifier au creuset de la douleur. | 

La rédemption des peuples au moyen du serviteur choisi de 
Dieu dès l'origine des temps est, aux yeux du prophète, un évé- 
pement prochain ; la chute de l’empire de Babylone avec son ido- 
lâtrie frivole et licencieuse, et la délivrance de la communauté 
exilée hâteront l'avènement de ce salut. Cette ruine de Babylone 
apparait au prophète avec un tel caractère de certitude, qu'il n’en 
parle plus comme d’une vision, mais comme d'un fait accompli. 
Un de ses discours fait la satire de cette ville pécheresse, un 
autre, celle de l’astrologie, à l’aide de laquelle les mages babylo- 
niens se targuaient de lever le voile de l'avenir. Il raille la gros- 
sière idolâtrie. des Chaldéens avec une ironie mordante, que n’a 
eue aucun de ses prédécesseurs. La victoire de Cyrus est de 
même, dans sa bouche, un fait. acquis plutôt qu'une prédiction. 
Ce qu’il entend prophétiser, c’est que Cyrus donnera aux exilés 
de Juda et d'Israël la liberté de retourner dans leur patrie et de 
relever Jérusalem avec le temple. Il déclare expressément, à ce 
propos, qu'il prophétise à l’avance, afin que, la réalité venue, la 
parole prophétique et la Providence de Dieu en apparaissent con- 
firmées. Cet événement d'une haute portée arrivera aussi infail- 
liblement que se sont vérifiées les prédictions antérieures. Le 
vainqueur de la Médie et de la Bactriane, de la Lydie, de l’Asie 
Mineure et de tant d’autres peuples, n'est qu’un instrument choisi 
pour amener la délivrance et avancer le salut. Ses vietoires signi- 
fient l’aurore de la rédemption, et la délivrance des exilés en 
sera la fin. Cette délivrance et ce retour, le poétique génie du: 
prophète les dépeint d'avance sous les plus vives couleurs : 
ceux qui reviendront dans leur patrie verront se renouveler les 
miracles de la sortie d'Égypte : les chemins s'aplaniront devant 
eux, des sources jailliront dans le désert pour les désaltérer, et 
la solitude se changera en un jardin de fleurs. Rentrés dans leur 
pays, ils rebâtiront les ruines, relèveront les villes dévastées, 
feront des solitudes un Éden et pourront vivre à leur vocation 
dans le repos et dans la joie. L'esprit que Dieu a mis sur son 
peuple et la doctrine qu’il a mise dans sa bouche ne s’éloigne- 
ront plus jamais de lui. 


20 HISTOIRE DES JUIFS. 


L'Isaïe de l'exil prête son éloquente parole à une grande pensée, 
d'où sortira un jour la transformation de l'idée religieuse : Dieu, 
dit-il, est trop haut pour habiter un temple, si vaste qu'il puisse 
être; c'est le eœur de l'homme qui doit élre le temple de Dieu : 


Le ciel est mon trône el la terre un tabouret pour mes pieds. 
Quel est le temple que vous voulez me bâtir, 

Et quel endroit peut être mon lieu de repos ? 

Tout eéela, c'est ma main qui l'a fait, 

J'ai parlé, el tout cela à té, 

Cest vers eeluidà seulement que je porte le regard, 

Vers l'humble et le eontrit, 

Qui est zélé pour ma parole. 


C'est ou ces traits lumineux que le prophète de l’exil indique 
le role de son peuple dans l'avenir, 

Mais les ombres du présent n'en apparaissaient que plus noi- 
res ; elles étaient partout, dans tout ee qu'embrassait le regard. 
Celui que Dieu avait appelé comme son serviteur refusait d'obéir; 
l'apôtre qui devait enseigner la vérité était aveugle et sourd. Au 
lieu de glorilier la loi déposée entre ses mains, il ne faisait que 
Vavilir et lui-même se rendait ainsi méprisable. Mais précisément 
paree que l'état moral de son peuple répondait si peu à la gran- 
deur de sa mission, le prophète avait la tâche d'exhorter et de pré- 
chor, de censurer et de tonner, La communauté de l'exil se com- 
posait, comme il a ete dit plus haut, de deux classes ou partis 
ennemis : d'un eûté, les pieux et les patriotes, les affligés de 
Sion, et de l'autre ceux qui, livres à la vie mondaine, ne vou- 
aient entendre parler ni de Sian, ni de retour. ni de salut. Les 
premiers, que la souffrance avait rendus ecrainl{ifs, Osaient à 
peine se presentor ét encore moins agir: les svconds n'avaient 
que dedain pour eeux qui soupiraient aprés la délivrance. et allaient 
méme jusqu'a les persecater, Tandis que les uns s'abandonnaient 
avec desespair à éelio ièce poignante, que Dieu avait délaissé son 
pounie et Data varie, cvs autres leur disaient avec iranie: e Que 
lo so motion dite dans SA jrissance, Pour que Nous assistions 
avereres oc l'es rene dé discours de Ce Tand prophète 


à - 


de LAX Dis 9 courage et de ramener Jes 


CONSOLATIONS ET PROPHÉTIES. 281 


autres, par la douceur et la réprimande, à de meilleurs senti- 
ments : « Reconnaissez, criait-il à ces derniers, reconnaissez donc 
aux signes du temps que la grâce de Dieu est proche, » et il les 
pressait d'en profiter pour abandonner leurs voies et leurs pensées 
impies. À mesure qu'il approchait de sa péroraison, son langage 
_ devenait plus acerbe pour les mondains, les indifférents, les 
égoïstes, impuissants à secouer le joug de l’idolâtrie et des vices 
de l’idolâtrie. Il termina en dépeignant la délivrance et le retour, 
et prophétisa que tous les dispersés de Juda et d'Israël seraient 
rassemblés autour de la montagne sainte de Jérusalem. « Et 
alors, de mois en mois, de sabbat en sabbat, toute créature 
viendra se prosterner à Jérusalem pour invoquer le Dieu d'Israël; - 
mais les méchants dont elle verra la punition seront pour elle un 
objet d'horreur. » | 

L'issue de la guerre était attendue avec moins d'anxiété peut- 
être par le roi Nabonad et son peuple que par la communauté 
judéenne. Celle-ci sentait se succéder dans son cœur tantôt de 
vastes espérances, tantôt des angoisses auxquelles se liait, dans sa 
pensée, l'existence ou la fin de la race de Juda. Les Babyloniens 
au contraire, envisageaient avec une certaine indifférence les pré- 
paratifs de Cyrus. Au moment où ils s’y attendaient le moins, 
l’armée perse parut sous leurs murs, une nuit elle détourna les 
eaux de l’Euphrate qui traversait la ville, et pénétra dans Babylone 
par le lit du fleuve desséché, pendant que les habitants, plongés 
dans l'ivresse d’une fête, se livraient aux débauches et aux danses, 
Quand le jour parut, la capitale était remplie d’ennemis et toute 
résistance inutile. La pécheresse Babylone succomba de la 
sorte (538), après deux années de guerre, exactement comme 
l'avaient prédit les prophètes judéens, à cette différence toutefois 
que les châtiments également annoncés à son peuple et à son roi 
leur furent épargnés par la clémence de Cyrus. La hideuse ido- 
lâtrie chaldéenne tomba le même jour et fit place à la religion 
relativement pure des vainqueurs, car les Perses et les Mèdes ne 
comptaient que deux ou trois dieux, avaient en horreur le culte 
babylonien et vraisemblablement en détruisirent les objets. 

La chute de Babylone guérit à tout jamais les Judéens de l’er- 
reur idolâtre. N'avaient-ils pas de leurs propres yeux vu des 


272 HISTOIRE CE: JUIFS. 


divinirés. la ville enenre hautement vénéms. ehoir dans la pous- 
siére. 1 Fel tomber à genoux. Nébs s prosterner et Mérodaeh 
s'aflaisser ? :à Cette révolution acheva de Les changer: «leur eœur 
dé picrrz fut amolli ; : tous. sans exesption aucune. mème les 
mondains ét les pétheurs, s'attacherent depuis lers à leur Dieu. 
lis abjure-rent leur malveillance envers les humbles. les affigés 
dé Sion, ne les traitérent plus qu'avec respectet les mirent à la 
téte de la communaut:. 

Cependant les pieux et les patriotes s employaient sans perdre 
de lernps à réaliser la délivrance et le retour promis par les pro- 
phs-t:s. Parrni les dignitaires de Nabonad qui r-ndirent hommage 
au conquérant, désormais roi de Babylone — il data de la prise de 
celte ville la premiére année de son régne .53*,, — se trouvaient 
des eunuques issus de la race royale de Juda et dévoués à la loi 
d'Isra“!. Ces officiers du palais, ou bien les Chaldeens notables qui 
avaient embrassé la religion judéenne, firent aussitot, — probable- 
ment de concert avec Zorobabel {Zerubabel , petit-fils de Jéchonias, 
— des démarches aupri-s de Cyrus, pour obtenir l'affranchissement 
de leurs coréligionnaires et, en premier lieu, la liberté des 
Judéens enfermés pour l'excés de leur piété. Cyrus leur ac- 
corda plus encore : il permit aux exilés de retourner dans leur 
patrie, de rebätir Jérusalem et de restaurer le temple. Maitre de 
Babylone, il l'était naturellement de toutes les conquêtes de Nabu- 
chodonosor et, par suite, du royaume de Juda. Quels purent être 
les motifs invoqués par les solliciteurs à l'appui d'une demande 
en apparence aussi téméraire que celle d’octroyer une sorte d’in- 
dépendance politique aux Judéens”? Et quels furent les mobiles qui 
amenérent Cyrus à y consentir ? Un des eunuques judéens a-t-il 
vraiment, comme on le raconta plus tard, informé le vainqueur 
pérse qu'un prophète de la captivité avait prédit ses victoires et 
annoncé qu'il permettrait au peuple exilé de rentrer dans sa pa- 
trie ? Quoi qu'il en soit, on vit Cyrus, dès le lendemain de la prise 
de Babylone, faire publier par hérauts et par lettres royales, dans 
toute l'étendue de son empire, un édit prescrivant que tous les 
Judéens fussent libres de retourner à Jérusalem et d'y élever un 
sanctuaire; ceux qui resteraient étaient autorisés à les munir d’or 
et d'argent, ainsi que de bêtes de somme ; enfin son trésorier A£ë- 


PRÉPARATIFS DU RETOUR DES EXILÉS. 283 


thradate reçut l’ordre de remettre aux partanis les vases sacrés 
que Nabuchodonosor avait emportés de Jérusalem et déposés 
comme trophées dans le temple de Bélus. 

Incontinent des mesures furent prises pour organiser le départ. 
Douze hommes, en représentation des douze tribus, se chargèrent 
d'aviser aux difficultés et de lever les obstacles. A leur tête se 
trouvaient deux chefs, également appelés par leur naissance à les 
commander, l’un, Zorobabel, fils de Schaltiel, fils lui-même de Jé- 
chonias, rejeton par conséquent de la race de David, l’autre, Ye- 
schoua, fils de Yehozadak et petit-fils du dernier grand prêtre 
Séraya. Le premier reçut de Cyrus le titre de satrape (Pechah) des 
territoires qu’allaient réoccuper les Judéens. C'était une dignité 
presque royale. À ces douze hommes se présentèrent tous ceux 
qui éprouvaient le désir de retourner dans leur patrie. Assuré- 
ment leur nombre, comparé à celui de leurs ancêtres sortant d'É- 
gypte, était fort modeste ; il fut cependant plus élevée qu'on ne s’y 
fût attendu : 42,360 personnes, hommes, femmes et enfants, ceux- 
ci comptés de l'âge de douze ans, se disposèrent au départ. C'é- 
taient, en majeure partie, des Judaïtes et des Benjamites, puis 
des Aaronides partagés en quatre groupes, enfin une petite pha- 
lange de Lévites, auxquels s’adjoignit un contingent, d’ailleurs peu 
considérable, des autres tribus et des peuplades converties au 
Dieu d'Israël. | 

La joie de tous ces exilés près de rentrer dans leur pays était 
inexprimable. Eh quoi! ils avaient été jugés dignes de fouler de 
nouveau le sol de la patrie, de le cultiver de nouveau et d'y relever 
le sanctuaire! Il leur semblait faire un beau rève. L'événement 
retentit aussi parmi les nations ; on en parla et l’on y vit un pro- 
dige que le Dieu d'Israël faisait en faveur de son peuple. Un 
psaume nous a conservé l'écho des sentiments qui animaient les 
partan!s : 


Quand Dieu ramena les captifs de Sion, 

Nous étions comme ceux qui rêvent; 

Alors notre bouche s’est remplie de joie 

Et notre langue d'allégresse. 

Alors on disait parmi les nations : 

« Dieu a fait de grandes choses pour ceux-ci. » 


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NOTES JUSTIFICATIVES 


Page 18. — Ils adressèrent leurs hommages au dieu-taureau Apis, qu'ils 
appelaient Abir… 


Le mot Abir. veut dire en hébreu faureau, puissant et Dieu. Il répond à 
l’Apis égyptien, qui était adoré comme divinité. Cf. Jérémie, 46, où le mot 
Abir-echa signifie: {on Apis, lon dieu-laureau. C'est parce qu'une partie des 
Israélites étaient habitués au culte d’Apis, que Jéroboam a pu instaurer plus 
tard celui du taureau ou du veau. 


Page 23. — La « Mer des Roseaux » qu'ont traversée les Israélites ne peut 
avoir été la pointe de la mer Rouge (golfe d’Akabah), ni le golfe de Suez, 
qu’on ne‘peut jamais passer à pied sec, même à la marée basse. Le passage doit 
s'être effectué plutôt par cette partie sablonneuse de la mer qui porte le nom 
de Mer des Crocodiles (en arabe Behr el'Timseh) et qui est aujourd'hui reliée au 
canal de Suez. 


Page 36. — L’égoïsme et la dureté de la tribu d'Éphraïm donuent en 
grande partie la clef de l'histoire ultérieure d'Israël jusqu’à la chute de Sa- 
marie. Le Psaume 78, particulièrement dans les versets 9 et suivants, et verset 67, 
rejette sur l'indocilité de cette tribu toute la faute des péchés des Israélites 
après l'entrée dans le pays de Canaan. L'égoïsme des tribus d'Éphraïm et de 
Manassé (les deux n’en faisaient qu’une) apparaît nettement dans Josué, 17, 
14 et suiv. Osée (4,17 et suiv.) représente Éphraïm comme le séducteur le plus 
pernicieux et comme un artisan de malheurs. Ainsi s'expliquent fort aisément 
le récit de l’époque des Juges (Juges, 8, 12), là rébellion de Jéroboam sous Salo- 
mon (Rois I, 41, 28 et suiv.) et le schisme (Rois, 12). 


Page 53. — … Et avec la ville (de Silo) ts (les Philistins) détruisirent.…… 


La destruction de la métropole religieuse de Silo n’est pas racontée dans 


286 NOTES JUSTIFICATIVES. 


le livre des Juges, mais il y est fait allusion dans le Psaume 78, 60-65, et dans 
Jérémie 7, 12; 26, 6. 


Pages 55 et 56. — Plus de sanctuaire! Plus de sacrifices! 


C'est Samuel qui a le premier proclamé le peu de valeur des sacrifices. 
San. I, 1, 15-22. Voir aussi dans ce volume, page 71: 


Des holocaustes, aux yeux de l’Éternel, 
Ont-ils autant de prix que l’ohéissance ? 


Page 58. — La tribu de Juda n'avait pris aucune part aux affaires pu- 
bliques.…. 

I n'est question de la tribu de Juda qu'à la fin de l'époque des Juges. 
Samuel avait commencé par faire résider un de ses fils à Bersabée, qui appar- 
tenait à Juda (Sam. I, 8. 1). Jusqu'à ce moment-là cette tribu n'avait pris 
aucune part aux événements. Le cantique de Débora qui nomme toutes les 
tribus, passe sous silence celle de Juda et sa vassale de Siméon. Les chapitres 
49-21 du livre des Juges, d’après lesquels Juda était chef (20, 18), ne sont 
point historiques, mais simplement un morceau à tendance composé sous 
Salomon. 


Page 65. — L'histoire de la guerre de Saül avec les Philistins ne commence 
qu'à Sam. I, 13, 3 et suiv. Les deux premiers versets de ce chapitre appar- 
tiennent au chapitre précédent. 


Page 72. — .… Saül ordonna le massacre de cette population (les Gabao- 
nites).… 

La conduite de Saül envers les Gabaonites et d'autres peuplades de la 
Palestine est racontée dans Sam., II, 21, 2 et suiv. 


Page 74. — … David ..….. Samuel l'oignit.…. 

Dans Sam., I, 17, 15, au lieu de : Saül, c’est Samuel qu'il faut lire. Le sens 
de ce verset est que David faisait de fréquents séjours chez le prophète, qu'il 
allait le voir et s’en retournait pour faire paître les troupeaux de son père à 
Bethléem. De Bethléem à Mitspa, où demeurait Samuel, la distance est d'à peine 
16 kilomètres. 


Page 77. — … Il (David) revint victorieux de toutes les expéditions... 


D'après Samuel I, 18, 6, David n’est pas revenu vainqu'ur du Philistin 
(Goliath ?), mais des Philistins. En hébreu, les noms de peuple s'emploient 
souvent au singulier, tout en ayant le sens du pluriel. 


Page 81. — Voir Sam. II, 44. 


Page 83. — .… Mais ce n’est pas par les Anciens qu'il y fut appelé... 
Il résulte de Sam. II, 8, 1-13, que David n'avait pas été invité à résider à 


NOTES JUSTIFICATIVES., 287 


Hébron et que ce n’est que plus tard que la tribu de Juda lui fit hommage de 
fidélité. 


Page 84. — … Ce ne fut qu'après quatre ou cinq ans qu'il (Abner) put en 
débarrasser le pays (des Philistins). 

Le livre de Samuel II (2, 9-10) indique comment Abner reconquit succes- 
sivement tout le royaume et, par suite, en chassa les Philistins. Il reprit d’abord 
Ascher, c'est-à-dire le territoire de la tribu d’Ascher (et de la tribu voisine de 
Nephtali qui s’y rattachait), puis Jezréel, c'est-à-dire le domaine des tribus de 
Zabulon, d'Issachar et de Manassé, enfin Éphraïm et Benjamin. Il lui fallut 
pour cela plusieurs années, quatre ans et demi. S'il est dit au même passage 
qu'Isboseth ne régna que deux ans, cela signifie simplement qu'il ne régna que 
deux années sur toutes les onze tribus, après qu’Abner eut également repris 
aux Philistins le territoire de Benjamin, où ils mirent le plus d’opiniâtreté à se 
défendre et où ils se maintinrent le plus longtemps, car il confinait à leur 
propre pays. David régna, de la mort de Saül à celle d’Isboseth, six années et 
demie sur Juda seul ; la lutte d’Abner et des Philistins, et la reprise des terri- 
toires d'Israël durèrent donc quatre ans et demi. Le règne d'Isboseth dura 
autant que celui de David à Hébron, mais ne fut que de deux années sur la 
totalité des tribus. Comme l’auteur du Livre de Samuel est un partisan de la 
dynastie de David, il se borne à résumer en toute brièveté les événements des 
règnes antérieurs et les actes de la dynastie de Saül. 


Page 88. —.. David se mit en mesure d'attaquer le Sion. 


Pour comprendre la lutte qui eut lieu à la prise du Sion, il faut compléter 
le récit très incomplet de Sam. II, 145, 6 et suiv., par celui des Chroniques I, 10, 
4 et suiv. L'humanité de David envers les Jébuséens et la permission qu'il leur 
donna de s'établir sur la colline de Moria résultent de l'épisode d'Arawnah le 
Jébuséen (Sam. II, 24 18 et suiv.). Les Chroniques (f, 21, 20) ajoutent qu’Araw- 
nah avait quatre fils. Il semble même que cet Arawnah ait été roi des Jébu- 
séens. David ne lui en laissa pas moins la vie après la prise de sa forteresse 
de Sion, tant était grande sa clémence envers les vaincus. II ne se montra 
cruel que vis-à-vis des Moabites et ce ne fut certainement pas sans raisons 


- graves. 


Pages 90-94. — … Victoires sur les Philistins. 

La relation des guerres de David avec les Philistins est éparpillée dans les 
sources historiques : Sam. II, 6, 17-25; 8, 1, où il faut lire Gath (Gaza) et non 
Metheg ; 21, 15-292, où il faut pareillement lire Gath au lieu de Nob ou Gob. Il 
suit de là que David s’empara de la capitale de Gath où, suppliant, il avait 
autrefois cherché asile. 


Page 94. — … Abiathar à Jérusalem et Sadoc à Gabaon. 


Il résulte des Chroniques I, 16, 39, que David établit un accommodement 
entre les deux chefs rivaux des Aaronides, Abiathar et Sadoc. 


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itants 20% 223 et bar pee ave Feaucs Le Aurte. en tadcisant: 
« fa fevaisrt ismander à Abel st à Das » A1 lc de we-ches ils oot lu 
æs-Dan. Via ‘ri -snt ave LL: -gale j2siesse les versets 18 et 19. Il suit de 
La sos ke test Schchs à trouvé un riz et de l'assistance ‘ns ie: deux 
Tillsa An nef, Aiel ét Din. 


Page 440. — .. On rit x é'erer sur L mont des Oliviers des sancfuæires 
doliitres..…. 


La line que montrait Salom30, <n permettant d'élever des autels ido- 
Jâtres soe € 1.0ont des Oliviers. Le QE pas seulement d'un sentiment 
d'indulzense pou: 323 femmes palennes ; c'était encore une concession faite aux 
cAIAEs de ena,tnerée étrangéres Hablize à J:rusalem. D'aprés les Rois II, 23, 
33, 1 éxi-lait à .3:i dans la sapita'e un sanctuaire consaeré à l'Astarté des Sido- 
niene, c'est-à-dire des Phénivieus. Comme Salomon entretenait de très étroites 
rélations aver La Phénicie, il est à croire que des marchands de ce pays qui, 
pour la far.lité de leur trafic, possédaieut des comptoirs à Jérusalem, avaient 


NOTES JUSTIFICATIVES. 289 


demandé pour la célébration de leur culte un emplacement que Salomon n'avait 
guère pu leur refuser. 


Page 448. — … Ce roi (Scheschenk) Lui aurait méme danné en mariage la 
sœur aînée de sa femme... 


D'après les Septante (Rois IV, 15, 25), Jéroboam avait également épousé une 
sœur de la reine d'Égypte, du nom d'’Anô, et{par conséquent était uni de la 
facon la plus intime à la cour égyptienne. De là l'introduction du culte du 
taureau, c’est-à-dire de l’Apis égyptien, dans son royaume (Voir page 18). 
Suivant les Chroniques (11, 41, 15), il importa aussi le culte des boucs, encore 
d'origine égyptienne. Enfin il parait que Jéroboam introduisit également dans 
ses États le calendrier égyptien, calculé sur l’année solaire, tandis qu’en Juda 
l’on comptait d’après l’année lunaire, plus courte. De là aussi le défaut de con- 
cordance chronologique entre les règnes synchroniques des rois d'Israël et de 
Juda. | 


Page 158. — ..… jusqu'à ce qu'enfin un prétre d'Astarté Ithobal 
(Ethbaal) …. | 


D'après Josèphe (Contra Apionem, I, 18), Ithobal, roi de Phénicie, avait com- 
mencé par être prêtre d'’Astarté. Voilà pourquoi sa fille Jézabel introduisit de 
force en Israël le culte d’Astarté et celui d’Adonis (Baal), qui s’y rattache. Elle 
est la première qui, par fanatisme, persécuta et fit mettre à mort ceux qui refu- 
saient de rendre hommage à ces divinités. M. Renan se trompe donc en avan- 
çant que les Israëlites auraient les premiers montré de l'intolérance à ceux qui 
ne croyaient pas comme eux. Cette opinion est de tout point erronée. C’est un 
fait acquis que les Israélites n’ont pas exterminé les peuplades cananéennes 
qu'ils ont rencontrées à leur entrée en Palestine; il est bien plus vrai de dire 
que celles-ci ont été, au temps des Juges, les maîtresses du pays. Elles se sont 
maintenues dans la contrée jusque sous le règne de Salomon qui, le premier 
les a astreintes à la corvée (Rois I, 9, 20; Juges, 1, 21, 28-29). Les Israélites 
n'ont point imposé leur religion aux Cananéens et ce n’est pas d'eux, par con- 
séquent, mais de Jézabel, que les chrétiens ont recu la tradition d’intolérance 
qu’ils ont appliquée si cruellement, à partir du rve siècle, aux païens et aux 
juifs. Il est vrai qu'Élie aussi a fait massacrer les prêtres de Baal, mais il ne 
faisait qu'user de représailles envers les instruments de Jézabel. Encore a-t-il, 
pour cet excès de zèle (Rois I, 19, 1-12), été blâämé au mont Horeb, où il lui 
fut signifié que le Seigneur ne se manifeste pas dans la fureur de l'orage, ni 
dans la violence du tremblement de terre, ni dans les dévastations du feu, 
mais dans un doux murmure, dans la mansuétude. 


Page 162.— .. Sous ce costume. 

D'après les Rois II, 1, 8, Élie portait les cheveux longs, avec un manteau 
noir de poil de chèvre (Aderet Sear, aussi appelé Sak ; Zacharie 13, 4; Isaie, 
20, 2), le vêtement habituel des prophètes. Jonadab, fils de Réchab, adhérent 

| 19 


290 NOTES JUSTIFICATIN ES. 


d'Élie, s'abstenait de vin et interdit expressément à sa descendance l'usage de 
cette boisson ‘Jérémie, 35, 5-10). C'est là le commencement des Naziréens : ne 
pas boire de vin et laisser croître la chevelure étaient les signes caractéris- 
tiques de la vie naziréeune. Élie est par conséquent le fondateur de l'ordre des 
Naziréens (Cf. Amos 2. 11-12, d'où so:tirent plus tard les Esséniens ; ceux-ci à 
leur tour donuérent naissance au christianisme primitif, dont l'origine essé- 
nienne n'est plus viable. Surprenante métamorphose historique: Élie précar- 
seur de Jean-Baptiste, le maître de Jésus! 


Page 201. -- .… Après avoir emprunté pour cela les paroles à jamais mémo- 
rables d'un prophète plus anrien… 

La prophétie de la paix éternelle se présente sous une forme identique dans 
Isaïe 2, 2 et suiv., et dans Michée 5, 1et suiv., mais chez tous deux elle paraît 
d'emprunt. Isaïie s'en sert pour faire ressortir la dégénération de l'époque, et 
Michée, pour v rattacher la venue prochaine de temps heureux. Cette 
prophétie est donc nécessairement d'un prophète plus ancien, de Joël ou 
d'Osée I. 

Page 219. — … É:échias fut frappé d'un ulcère cancéreuz.. 

Pendant le siège de Jérusalem. Cette circonstance résulte du rapprochement 
d'Isaïe 38, 6, et d'Isaïe 37, 38. 

Page 220. — .… Sennarhérib et son armée regagnaient leur pays. 

Cette fuite est également racontée dans Hérodote (II, 141), d’après les récits 
de prètres égyptiens. 


Page 221. — .. Ce fut une époque de chant. 


C'est du règne d'Ézéchias que datent les psaumes suivants : 
2, composé en l'honneur de ce roi ; 


21,  — après Sa guérison; 

45,  — après son mariage ; 

46-76, — après la défaite de Sennachérib ; 

72, — en l'honneur du mème roi après son avènement. 


On assigne la même origine à la section des Proverbes qui part du chap. 25 
(elle a pour auteurs les « gens d'Ézéchias »), enfin aux versets 4 à 41 du chap. 
2 de Samuel I {c'est une sorte de psaume composé par un anavite qui se ré- 
jouit de voir un bon roi élever les humbles, c’est-à-dire protéger les anavites). 


Page 227. — Les Srythes ou Sakes.…… 


L'invasion des Scythes du Caucase en Médie et leurs razzias à travers 
l'Asie jusqu'à la frontière d'Égypte et en Asie mineure, se placent, d’après la 
chronologie, de 633 à 630, époque à laquelle, en Juda, régnait Josias (638-608). 
Comme, d'après Hérodote, les Scythes ont imposé la ville d'Ascalon, il faut 
nécessairement qu'ils aient touché aussi la Judée. Quelques passages de la 
Bible font du reste allusion à des hordes étrangères qui auraient également 


NOTES JUSTIFICATIVES. 291 


ravagé la Judée (Sophonie 3, 6); on leur donne le nom de Gog, du pays de 
Magog, c'est-à-dire du Caucase. 


Page 231. — … Recueil de lois que j'ai trouvé. 


Il est hors de doute que le livre trouvé dans le temple sous le règne de 
Josias, le « livre d'alliance » qui fit une si forte impression sur ce roi, était le 
Deutéronome ou cinquième livre de Moïse. C'est aussi l'opinion du Talmud, 
qui d’ailleurs n’en connaît pas d'autre, que ce livre a été lu à Josias et que 
celui-ci à été profondément saisi par ce verset: « Ton roi sera traîtné en capti- 
vité (Deutér. 28, 36 — Talmud, Joma, p. 52 b.). 


Pages 234-235. — ... Il fit disparaitre les diverses idolätries…. 


Pour la réforme de Josias et la proscription de l'idolâtrie, ainsi que pour la 
célébration solennelle de la Pâque, voir Rois Il, 23. Le psaume 81 a certaine- 
ment été chanté à cette fête; le texte indique qu'une partie du peuple (les 
dix tribus) était déjà exilée alors. 


Page 244. — … Jérusalem... une belle et populeuse ville... 
Sur la beauté de Jérusalem peu avant la destruction, voir Lamentations I, 
4; IV, 12; Psaumes, 48, 3. | 


Page 247. — … Un édit royal imposa la méme mesure aux nobles. 


Jérémie (34, 8 et suiv.) parle comme d’un fait positif d'un serment fait par 
le roi Sédécias pour l’affranchissement des esclaves, et de l’accomplissement de 
ce grand acte. Il résulte toutefois du verset 21 que, peu après la retraite mo- 
mentanée des Chaldéens, les grands et les prètres replacèrent dans la servitude 
les esclaves naguère émancipés. 


Page 270. — … Une partie des exilés. 


On peut admettre aujourd'hui comme hors de discussion l'origine babylo- 
nienne des chapitres 40 et 66 d'Isaïe (une faible partie exceptée). Ce sont des 
discours prophétiques adressés aux exilés et dont l’auteur est désigné sous le 
nom d'/saie de Babylone ou d’Isaïe le second (Deutéro-Isaïe). Tous ces cha- 
pitres peuvent donc être considérés comme documents pour l’histoire matérielle 
et morale des Judéens pendant l'exil. — L'existence de prosélytes dans le 
pays de la captivité ressort d'Isaïe, chap. 56, vers. 3, 6 et 8, ainsi que du 
chap. 14, vers. 1, ce dernier portant, comme le chap. 13 qui s’y rattache, le 
titre de Prophéties contre Babylone et par suite appartenant d’une manière 
certaine à la période d'exil. — Dans Jérémie (chap. 10), se rencontre un ver- 
set (11) en langue chaldéenne, qui engage nettement les exilés à dire aux 
païens que leurs dieux ne sont que néant. D'où il suit que les zélés voulaient 
proprement faire de la propagande parmi les Chaldéens. 


Page 272. — Le Livre de Job... 


Il n'est pas douteux que le Livre de Job a été fait pendant l'exil. L'intro-: 
duction cite les Chaldéens comme peuple conquérant ; or ceux-ci n'ont joué un 


294 TABLE DES CHAPITRES. 


Pages. 


résulte. — Invasions et sujétion ; aide momentanée des Juges, leur impuis- 
sance. — Grande défaite des Israélites, capture de l'Arche d'alliance, destruc- 
tion de Silo, asservissement aux Philistins. — Réveil du prophétisme : 
Samuel. — L'ordre des Psalmistes ou des Prophètes. — Rôle de Samuel. — 
Jonction de la tribu de Juda, jusqu'alors isolée, et des tribus centrales. — 
Nouveau sanctuaire à Nob. — Accroissement de puissance des Philistins 
et des Ammonites; leurs incursions et leurs attaques. — Les Israélites 
veulent un roi... . . . . ....... . . ............... 


DEUXIÈME ÉPOQUE. 
L'APOGÉE. 


CHAPITRE III. — RÈGNE DE SAUL (1167-1050 avant l'ère chrétien). — Éta- 
blissement de la royauté. — Saül, sa famille, son caractère. — Triste situa- 
tion des Israélites, oppression des Philistins. — Jonathan, son courage 
militaire; la victoire de Saül sur les Philistins, les Ammonites et le: Ama- 
lécites. — Rupture entre Saül et Samuel. — Lutte avec les Philistins; 
Goliath, victoire de David. — Irritation de Saül contre David, sa jalousie 
poussée jusqu’à la fureur. — Dernière bataille, défaite et mort de Saül. . 


CHAPITRE IV. — RÈGNE DE Davip (1055-1035). — Dépendance de 
David vis-à-vis des Philistins. — Son élégie sur la mort de Saül et de Jo- 
nathan. — 11 est élu roi de Juda. — Abner chasse les Philistins. — Que- 
relles entre Juda et Benjamin. — Brouille du roi Isboseth et de son général 
en chef Abner. Assassinat de l’un et de l’autre. — David élu roi des douze 
tribus. — Prise de la forteresse de Sion. — Origine et commencement de 
Jérusalem. — Rupture de David avec les Philistins, sa phalange héroïque 
et ses victoires. — Organisation provisoire du culte à Sion. — Fonction- 
naires et conseillers de David. — Extermination de la maison de Saül. . . 


CHAPITRE V. — RÈGNE DE Davip (Suite) (1035-1017). — Guerres et 
victoires de David. — Accroissement de sa puissance, psaume triomphal. 
— Péché de David avec Bethsabée; ses suites. — Haine d'Achitophel, aïeul 
de Bethsabée; ses projets de vengeance secondés par le crime d'Ammon. 
— Bannissëment d’Absalon, son retour et ses machinations. — Dénombre- 
ment, peste, désaffection du peuple. — Révolte d’Absalon, fuite de David. 
— Campagne du fils contre le père; défaite et mort d'Absalon. — Retour 
de David, jalousie des tribus, nouvelle rébellion. — David projette de con- 
struire un temple ; son dernier psaume. — Déclin de ses forces; compéti- 
tions entre ses deux fils. — Sa mort. — Ses mérites. . . . . . . . . . . . 


CHAPITRE VI. — LE Ro1 SALOMON (1017-977). — Caractère et sa- 
gesse de Salomon; son genre de poésie. — Son estime exagérée de la 


33 


63 


81 


97 


, 


TABLE DES CHAPITRES. 295 


| Pages. 
dignité royale. — Extension de l'empire d'Israël. — Harem de Salomon. 
— Mariage de Salomon avec la fille du roi d'Égypte Psusennès. — Luxe de 
la cour de Salomon. — Asservissement de la population cananéenne, cor- 
vées, préparatifs dé la construction du temple et du palais. — Consécra- 
tion du temple. — Fortification de Jérusalem et autres travaux. — Trône 
de Salomon. — Sources de richesse au temps de Salomon. — Société de 
commerce pour l'importation et l'exportation de chevaux et de chariots de 
guerre. — Construction d’une flotte, voyages d'’Ophir. — Routes de com- 
merce. — Culture et fertilité du pays. — La reine de Saba. — Les ennemis 
de Salomon.:— Ses dernières années. — Rébellion de Jéroboam et mort 
de Salomon. . ...........,..,..,............... 124 


TROISIÈME ÉPOQUE. 
LA MARCHE EN ARRIÉRE. 


CHAPITRE VII. — LE SCHISME ET LES NOUVEAUX PROPHÈTES (977-958). 
— Roboam, successeur de Salomon. — Intrigues de Jéroboam. — Le 
schisme : royaume des dix tribus (Israël) et royaume des deux tribus (Juda). 
— Petits démèlés entre les deux royaumes et relations diplomatiques avec 
les peuples voisins. — Affaiblissement réciproque. — Invasion des Égyp- 
tiens, conquêtes sur Juda. — Défection des peuplades tributaires. — Innova- 
tions de Jéroboam, le culte du taureau à Béthel et à Dan; renversement 
de la religion d'Israël. — Régicide dans le royaume d'Israël. — Le roi 
Omri et la nouvelle capitale Samarie. — Ses relations avec la Phénicie; 
introduction du culte de Baal et d’Astarté. Son fils Achab épouse Jézabel, 
fille du roi de Phénicie. — Persécution des adhérents de Jéhovah. — Les 
prêtres de Baal et d’Astarté. — Le prophète Élie; son zèle pour Jéhovah. 
— Les Naziréens. Évènement du mont Carmel: triomphe d’Élie et mas- 
sacre des prêtres de Baal. — Guerres d’Achab avec les Araméens. — Sa 
descendance. — Disparition d’Élie. — Son successeur Élisée et les écoles 
de prophètes. — Avènement de Jéhu; extermination de la maison d'Achab 
et extirpation du culte de Baal. — Mort de Jézabel. — La reine Athalie, 
son zèle pour l'idolâtrie à Jérusalem. — Conspiration du grand prêtre 
Joïada contre elle et restauration du culte de Jéhovah. — Avènement du 
jeune prince Joas. — Le temple réparé. — Guerres des Israélites et des 
Araméens. — Guerre entre les royaumes de Juda et d'Israël. — Faiblesse 
du royaume de Juda sous Osias, — Calamités naturelles, tremblement 
de terre, sécheresse, stérilité. — Relèvement du royaume de Juda par 
l’habileté militaire d'Osias et de celui d'Israël par Jéroboam II. — Corrup- 
tion des mœurs; discours de réprimande des trois prophètes contemp)- 


296 TABLE DES CHAPITRES. 


Pages. 


rains Amos, Joël et Osée ler, — “Prophétie de la paix éternelle. — Chute 
de la maison de Jéhu. — Maladie du roi Osias. . . . . . .. . vus. 


CHAPITRE VIII. — CuUTE DU ROYAUME DES DIX TRIBUS, LA MAISON 
DE DAVID ET L'INGÉRENCE ASSYRIENNE (758-740). — Ingérence des Assyriens 
dans le royaume des dix tribus. — Changements de dynastie; Phacée 
(Pekacb), fils de Remalia, de Samarie. — Attitude belliqueuse d'Israël et 
de la Syrie contre Juda. — Arrogance de la noblesse de Juda. — Progrès 
des mauvaises mœurs dans les deux royaumes. — Le prophète Isaïe, son 
école: les Humbles (Anavim) et les Pauvres (Ebionim). — Bassesse de ca- 
ractère d'Achaz; idolâtrie et mœurs assyriennes introduites en Judée. — 
Sacrifices humains dans la vallée de Hinnom (Géhenne). — Le royaume 
de Samarie après la mort de Phacée. — Système d'oscillation entre l'As- 
syrie et l'Égypte. — Le roi Osée; expédition de Salmanazar contre la 
Phénicie et Samarie. — Siège et ruine de Samarie. — Dispersion des dix 
tribus. — Ézéchias, roi de Juda; sa piété, ses réformes. — Schebna, préfet 
du palais; Isaïe contre la politique de duplicité. — Rupture avec l'Assyrie. 
— Expédition de Sennachérib. — Constance d'Isaïe et de Michée. — Siège 
de Jérusalem, sommations assyriennes; diversion. — Maladie d'Ézéchias, 
sa guérison; délivrance de Jérusalem. — Hymnes de joie et de triomphe 
à Jérusalem. — Prospérité de la fin du règne d'Ézéchias. . . . . . ve 


CHAPITRE IX. — Les AVANT-DERNIERS ROIS DE LA RAGE De Davi 
(695-596). — Règne funeste de Manassé. — Réaction, haïne fanatique pour 
le régime établi par Ézéchias. — Kestauration de l'idolâtrie avec ses hor- 
reurs et ses dérêglements. — Persécution et meurtres de prophêles. — 
Expédition d'Assar-Haddon contre l'Égypte et transplantation des Chuthéens 
dans la région de Samarie (les Samaritains). — Manassé captif; sa mort. 
— Le roi Josias. — Invasion des Seythès. — Revirement chez Josias. — 
Restauration du temple. — Le prophèté Jérémie. — Le code trouvé dans 
le temple (Deutéronome) ; saisissement de Josias à la lecture de ce livre. 
— Serment solennel de fidélité aux lois. Abolition de l'idolätrie. Célébra- 
tion. solennelle de la Pâque. — Expédition de Nécho; mort de Josias. — 
La Judée vassale de l'Égypte. Règne funeste de Joachim ; retour à l'ido- 
— Les prètres d'Anatoth, le prophè 
nee tragique et sa persécution. — Chute de l'As: 


F6 


iemmené captif à Babylone. 


PDU ROYAUME DE Juba (596-586). — Sédécias 
sement du royaume, — Caractère de Sédi 


des Chaldéens; massa- 


144 


196 


222 


TABLE DES CHAPITRES. 


cres. — Les prisonniers à Rama. — Destruction de Jérusalem et du tem- 
ple. — Les Lamentations de Jérémie. — Les fugitifs. — Ghédalia établi 
gouverneur à Mitspa. — Jérémie lui est donné comme auxiliaire. — Ral- 
liement des fugitifs; reprise -de la culture du sol. — Ismaël assassine 
Ghédalia. — Dispersion du reste des Judéens; émigration en Égypte. — 
Derniers discours de Jérémie en Égypte. . .. . . . ... .. ... .... 


CHAPITRE XI. — L'EXIL EN BABYLONIE. (586-538). -— Clémence de 
Nabuchodonosor envers les exilés; maintien des relations antérieures et 
des habitudes domestiques. — Faveur de Mérodach-Baladan envers le roi 
prisonnier Joachim. — Le prophète Ézéchiel. — Commencement de rési- 
piscence. — Étude approfondie de la littérature sacrée. — Le grand re- 
cueil d’histoire. — Les Psaumes de pénitence, les Affligés de Sion, les 
Maisons de prière. Conversions à la loi judéenne. — Les pieux et les 
mondains, leur antagonisme. — Psaumes nouveaux et Proverbes nouveaux. 
— Le Livre de Job, sa signification. — Nabouad, roi de Babylone, et Cyrus, 
roi de Médie et de Perse. — Les Judéens demandent à retourner dans 
leur pays; refus de Nabonad; irritation des exilés pieux contre Babylone; 
persécutions contre eux; les martyrs. — Les prophètes de l'exil; l'Isaïe de 
Babylone; sa profondeur, sa chaleur d’accent; ses exhortations et ses 
espérances. — Expéditions de Cyrus contre la Babylonie; chute de Ba- 
bylone. Les Judéens guéris pour toujours de l’idolâtrie. — Démarches au- 
près de Cyrus, qui permet aux Judéens de rentrer dans leur patrie. — 
Zorobabel et Yeschua, avec dix autres chefs, préparent le: retour. . . . . 


CHAPITRE XII. — L'APPROCHE DE LA DÉLIVRANCE (555-538). — 
Haine des exilés pour Babylone. — L’Isaïe de Babylone. — Consolations et 
prophéties. — Préparatifs du retour des exilés. . . . . . . . . . . . . 


Paris. — Imp. V'e P. Larovcsse et ‘ie, rue Montparnasse, 19, 


297 


Pages. 


243 


260 


"Le 


SOUS PRESSE : 


DEUXIÈME VOLUME 


L'EXODE BABYLONIEN (5354 AV. J.-C.). 


LA GUERRE DE BARCOKEBAS (135 ap. J.-C.) 


EN PRÉPARATION : 
TROISIÈME VOLUME 
LA DISPERSION. — LE TALMUD. 


QUATRIÈME VOLUME 


LES JUIFS D’ESPAGNE. — LES CROISADES 


CINQUIÈME & SIXIÈME VOLUMES 


DES CROISADES A TRA4R,. 


Paris, — Imp. V' }”. Larousse ct Cie, rue Montparnasse, 19.